Épilogue

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Épilogue

Elle est loin, la peur de l’opinion. Sa traîne même est loin, et son cortège de dénis, de ruses, de clins d’œil, de sourires entendus par “ceux à qui on ne la fait pas”. Les pages précédentes ont essayé comme elles ont pu de débarrasser ces ridicules, si constamment grimés en autorité, en mépris, quand ce n’est pas haine. Elles ont cherché à vérifier un très simple fait, l’évidence d’une expérience aussi banale que la bêtise – mais qui revient à repousser celle-ci joyeusement. On aura essayé ici de faire cette expérience, c’est-à-dire de la montrer à l’œuvre ou à l’ouvrage – et si ces mots sont trop grands aujourd’hui, à l’atelier ou à l’établi, c’est-à-dire en lieux, propos, choses et gens sans nom ou dont les noms importent moins que la présence qu’ils incarnent devant et derrière nous, mais parmi nous.

Quelle expérience – quand on voit que la bêtise, apparemment si peu repoussée, s’impose mondialisée, du haut en bas dudit “environnement” ? Le nom de cette expérience anonyme est légion: intelligence ordinaire, incomparable justesse de chaque jour, sens commun, banalité du bien, tranquille dérision, grâce du quotidien… et aussi plaisante éternité de tout instant pourvu qu’on s’en saisisse attentivement. C’est que le “simple” de ce vécu courant, “l’évidence” de ce flux ténu mais tenace, demandent (comme jamais, ou comme toujours?) une attention de tous les instants. Les résultats produits ici ne sont guère plus que les miettes de cette attention. Il faudrait rêver d’une boulange infatigable, d’une fabrique au jour le jour qui compterait pourtant sur une très longue histoire – quelque chose comme la vie, ce paradoxe de refonte et de durée, d’invention et de retrouvaille.

Notre vingt et unième siècle de communication sans correspondance dit lui-même quelque chose du passage certes précaire d’une telle expérience: marche mise en jeu dans chaque pas qui fait sa place indissoluble dans l’avant (l’intenable “progrès”) et dans l’arrière (l’informe “régression”). S’il ne s’agit ni d’avancer ni de rebrousser, de quoi donc s’agit-il, quant à “l’opinion” que nous avons faite ici tour à tour souillon et reine, matière et esprit, source, fleuve et delta? Peut-être s’est-il agi justement, simplement, de faire un tour: tourner, détourner, retourner dans tous les sens cette affaire qui nous concerne. Nulle part opinions et publics ne s’y voient en faute, pour peu qu’on les prenne à la place de pensée qu’ils se font, non à celle, soigneusement vidée, qu’on prend pour eux en les y mettant à toute force. Mille autres tours sont possibles et même déjà là pour qui voudra se mettre à penser également. La communication sans correspondance ne se retourne certes pas à volonté, mais si et seulement si on s’accroche à ses rayons explosés, pour en lire l’aveu de bêtise, le très banal mensonge apparemment indécrottable, le très étonnant culot converti en “roi nu” qu’un doigt ou une voix d’enfant suffit à faire voir ou entendre.

Lever le doigt, poser la voix: voilà qui ne va pas de soi, bien sûr. L’enfance a son propre ennemi, l’infantile – comme l’opinion a le sien, la bêtise. Ici nous avons fait avec, hésitant mais osant ici ou là prendre au mot ou à l’image, et même à l’actualité si relative du “fait divers”, les innombrables et continus effets de la sottise. À l’heure qu’il est, la tâche “critique”, si pénible, ne cesse pas de réclamer son dû – nous n’en aurons jamais fini avec ce repassage. Mais, en laissant là les outils de la dénonciation (aussi souvent plaisante que déplaisante – c’est son lot), c’est à un autre accomplissement que cet épilogue voudrait se vouer.

On ne travaille, pas plus qu’on ne pense ou existe, jamais isolément. Cet essai de dire la santé de l’opinion s’est trouvé de très nombreuses compagnies, dont les livres il est vrai sont la forme la plus visible. Les quelques titres retenus ici n’en donnent encore qu’un aperçu minuscule1 . Mais la forme “lecture” appartient à la compréhension commune, elle-même risque de toute existence, pour peu qu’elle soit touchée de vivre engagée au beau milieu du monde. Il est même étrange, alors, de sentir à quel point ce monde nous parle de manière précisément engageante – au moment même où, par ailleurs, tout paraît saturé d’inanité. Ce “tout” n’était donc que remplissage ou enflure, loin de toute teneur. S’il est vrai encore que la teneur quant à elle demeure discrète, circule éparpillée jusqu’à disparaître, on espère qu’avec l’opinion publique on n’aura fait la preuve d’aucune perte, mais bien l’épreuve d’une sauvegarde tranquille jusque dans son silence. Santé n’est peut-être pas salut – pas encore, pas déjà – mais on n’y trouve rien de ce désespoir ou de cette fièvre dont nous somme l’imbécile consommation.

Ainsi notre situation, si souvent déterminée ou annulée comme impossible sinon impensable, ne va-t-elle pas sans l’orée dont ces pages ont tenté de prendre une mesure. À l’orée de notre temps, il y a peut-être l’épouvante d’un règne absurde dont la dernière “actualité” venue (médiatique ou politique, judiciaire ou scolaire, culturelle ou intellectuelle, philosophique ou scientifique) peut nous convaincre – mais on a essayé ici de voir autrement, en regardant d’un peu plus près. Bords et lisières sont des tenants (de fleuve, de forêt) qui demandent qu’on leur réponde autrement qu’à la va-vite, en murs et barrières barbouillés de messages et couleurs aussitôt reproduits. C’est ce que l’opinion nous a fait savoir et sentir: à l’orée incertaine, il y a matière et manière à ressource inouïe.

Il est possible qu’il y ait ici un rude paradoxe, et même une avalanche de paradoxes: le bon et solide sens commun – c’est-à-dire le plus clair et le plus ouvert, le plus simple et le plus facile – demande toute l’attention et la connaissance, l’art et le goût, le soin et le souci qui ne vont souvent qu’au plus obscur et au plus fermé, au plus complexe et au plus difficile. Mais alors ce paradoxe, cet à-côté de la doxa si villipendée serait ce qui se tient le mieux auprès d’elle, ce qui lui fait face pour la laisser enfin parler – non dans je ne sais quelle niche faite pour elle, mais au cœur de ce qui nous fait en la faisant. À côté de l’opinion, le latin faisait ainsi place à la santé de source qui lui donne teneur, l’ “opination” (opinatio, l’acte de former telle ou telle opinion). Si ce cœur ne semble avoir aujourd’hui ni nom ni mot, l’acte n’en demeure pas moins sensible ou vivant, et n’est une chose ou une cause qu’au sens de la source intarie de l’éblouissement de vivre. Qu’on en trouve, en les goûtant, les très singuliers partages communs à disposition de tout un chacun, c’est le cadeau que ces pages aimeraient offrir.

Gilles Clamens – gilles.clamens@wanadoo.fr

1En fin 2011, trois publications simultanées font un assez bel exemple:Vinciane DESPRET, Isabelle STENGERS: Les faiseuses d’histoires – Que font les femmes à la pensée?, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte; Émilie HACHE: Ce à quoi nous tenons – Propositions pour une écologie pragmatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte; Joëlle ZASK, Participer – Essai sur les formes démocratiques de la participation, éd. Le Bord de l’eau, coll. Les Voies du politique.

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