Chroniques : Si j’avais la télé

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Chroniques de l’avocat du diable

Ces chroniques ont été rédigées en 2007, puis mises en image pour Canal Pourpre en 2013.

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Si j’avais la télé I

Je me demanderais pourquoi diable ces gens font semblant de me regarder quand ils regardent l’œil vitreux d’une caméra et le défilement mécanique d’un prompteur.

Je me demanderais pourquoi diable ces lieux qu’on me montre sont souvent occupés par un public qu’on se contente d’afficher et de faire applaudir.

Je me demanderais pourquoi diable cette hypocrisie est tant répandue qu’elle semble naturelle, comme s’il était naturel d’être là sans y être, de voir sans voir, de regarder sans regarder.

Je me répondrais d’abord que ces routines, ces mensonges qui passent pour aussi inévitables que l’évidence, pourraient dire une évidence: on me prend pour un imbécile incapable de voir même l’évidence.

Je me répondrais ensuite que si je suis bien bête, je ne le suis tout de même pas au point de ne pas voir ce que je vois, et je chercherais alors les raisons d’un mensonge aussi partagé.

Je me répondrais enfin que qui voudrait faire de l’expression publique avec de la télévision risque fort de ressembler à M. Frankenstein qui, paraît-il, voulait faire du vivant avec du mort.

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studio télé, caméras, publics, animateurs…

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 Si j’avais la télé II

Je remarquerais que le mensonge dont elle est faite presque toujours n’est pas son monopole. Je connais beaucoup d’autres lieux où l’on se regarde sans se regarder, se parle sans se parler, se voit sans se voir, s’entend sans s’entendre. Ce sont les lieux les plus communs qui soient: une file ou une salle d’attente, une église ou un supermarché, un compartiment de train ou une rame de métro, un journal ou un meeting politique, un bistrot et même quelquefois ma salle à manger ou ma chambre à coucher.

Je me dirais alors que la télé doit peut-être sa réussite à l’imitation qu’elle est, de ces situations où nous nous trouvons souvent, dans la réalité et même dans nos rêves.

Mais je me dirais aussi que, dans la réalité et dans les rêves, j’y suis tout de même pour quelque chose, tandis qu’il m’est difficile de croire que je peux quelque chose à la télé. Être dans la réalité ou dans un rêve, aussi bête ou pénible que ce soit, aussi intéressant ou revigorant que ce soit, ça veut dire toujours quelque chose – mais que peut bien vouloir dire “être à la télé”?

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hall de gare, salle d’attente, queue, supermarché, cafés, intérieurs divers, poste de télé éteint…

 Version audio :

 

 

 

Si j’avais la télé III

Je me souviendrais que “télé” est, comme “loin”, le contraire de “proche”, et que donc “être à la télé” voudrait dire une drôle de chose du genre “être ici -c’està-dire proche – comme étant là-bas – c’est-à dire loin”.

Je trouverais ça bizarre, mais j’y reconnaîtrais bien le pendant de ce qui apparait si bizarre à la télé, cette impression d’une présence absente ou d’une absence présente. En tout cas, une “télévision proche des gens”, une “télévision de proximité”, ça me rappellerait beaucoup ce que les politiciens, en période électorale ou non, appellent sans rire la “proximité”, ces rencontres où ne s’invitent au mieux que ceux qui sont déjà convaincus, et au pire ceux à qui on ne demandera jamais rien sérieusement en leur serrant la main.

En tout cas, peut-être faudrait-il se faire à cette idée: la télé, c’est un truc loin là-bas qui fait semblant d’être ici.

Mais au fait: ici, tout proche, est-ce vraiment autre chose? Nous aussi nous serrons les mains de nos amis, nous aussi nous préférons parler aux gens qui sont d’accord avec nous, non? Et d’ailleurs nous aussi, nous élisons ces politiciens qui nous prennent pour des mains à serrer et des convaincus qui les éliront encore.

C’est bien embêtant: si j’avais la télé, je ne saurais plus où j’en suis.

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poste de télé éteint, allumé (image zoom avant, arrière …), politiciens “en campagne”: serrage de mains, cocktails, inaugurations…

Version audio :

 

 

 

Si j’avais la télé IV

J’irais chercher les livres qui parlent de la télé pour voir s’ils disent quelque chose de l’embêtement bizarre où j’ai l’impression qu’elle nous plonge.

J’en trouverais beaucoup, et surtout beaucoup plus que ce que la télé peut dire et montrer là-dessus -mais ça c’est plutôt normal, puisque j’avais déjà l’impression qu’elle était bizarre. Je me dirais maintenant que sa bizarrerie consiste donc aussi à avoir du mal à parler de ce qu’elle dit ou montre, comme un miroir en somme, qui a du mal à réfléchir au fait qu’il reflète.

Je trouverais alors tellement de choses que cette petite chronique devrait se changer en catalogue interminable.

Je me contenterais alors de deux exemples fort différents, une leçon générale et un petit calcul – mais tous les deux sont très sévères pour la pauvre télé: la leçon générale dit que la télé serait la “vectrice impitoyable d’un destin collectif standardisé d’ermites de masse”; et le petit calcul est celui d’une équipe de recherche du département “communications” de l’université du Massachussets, qui a mis en corrélation d’une part les opinions des gens du coin sur la guerre américaine de 1990 au Koweit et en Irak et d’autre part les connaissances des mêmes gens sur les mêmes faits: ils ont découvert que plus les gens regardaient la télévision, moins ils connaissaient les faits.

La télé serait-elle non seulement bizarre mais dangereuse?

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piles de livres, miroirs, encyclopédies et catalogues, gens qui regardent la télé, guerre du Koweit…

Version audio :

 

 

 

Si j’avais la télé V

Je remarquerais que l’hypothèse du danger de la télé est un de ces “marronniers” inusables que la télé et la presse qui va avec adorent exploiter régulièrement.

Rien de plus familier que ce frisson de condescendance dont nous jouissons de temps en temps, confortablement installés devant notre abonnement à Télérama: “la télé, mon cher, quelle connerie!”. Bien entendu ce n’est pas à nous que ce discours s’adresse: nous autres – n’est-ce pas? – savons et choisir et juger. C’est que la chose est simple: c’est la mauvaise utilisation qui tue, pas l’innocente télévision qui se contente d’offrir ce qu’il ne reste plus qu’à trier et classer. Nous adorons classer – c’est justement ce qui fait notre classe.

Je me dirais que c’est quand même bizarre: qui diable me dira comment distinguer les choses de leurs usages, bons ou mauvais?

Je trouverais donc qu’il faut chercher ailleurs encore. Le prétendu danger reconnu dans la mauvaise utilisation – qu’on se garde bien de définir précisément: la mauvaise utilisation, c’est seulement celle des autres! -ressemble à ces machines (leurres ou épouvantails) qui détournent l’attention de ce qui est intéressant. Le premier bourreau venu sera bien avisé d’indiquer à la victime le serpent imaginaire qui la distraira de la hache qui tombe.

Mais alors encore une fois que faire, bien ou mal, de la télé?

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Télarama et page-télé de journaux: courrier des lecteurs ou chroniques, épouvantails, enfants émus devant la télé -hypnose, rire, colère, trouille…-, bourreau, billot, serpent ou tigre de papier…

Version audio :

 

 

Si j’avais la télé VI

Je me souviendrais avoir lu, à propos de ce qu’on peut bien faire avec les choses en général et pas seulement la télé, qu’au tournant du XIIIème siècle, un visiteur en Égypte nommé Abd El Latif avait remarqué que les profanateurs de tombes recueillaient les bandelettes des momies pour fabriquer un grossier papier d’emballage à l’usage des épiciers. Aujourd’hui n’importe quel bricoleur sait ça: on imagine peu les étonnants usages possibles qui se cachent dans la moindre chose, et qui ne sont pas perdus pour tout le monde.

Je me souviens aussi qu’une chanson de Boris Vian faisait voir un “snob” retournant son poste de télévision: “de l’aut’côté c’est passionnant”! Et mon voisin paysan sait que la même boîte éventrée faisait naguère une excellente cage à lapins. Pourquoi diable ai-je l’impression que tous, les uns et les autres, nous regardons ainsi mieux la télé qu’en la regardant? C’est qu’il doit y avoir regarder et regarder.

Derechef je serais bien embêté: je ne sais toujours pas quoi faire avec la télé.

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pyramides d’Égypte, Vallée des Rois, temples, momies, épicerie (“l’arabe du coin”?!), cages à lapins, derrière de télé, télé recouverte de dentelle, surmontée de poupée ou vase ou photos de famille, grand point d’interrogation sur poste de télé…

Version audio :

 

 

Si j’avais la télé VII

Je remarquerais que souvent, c’est justement quand on ne sait pas quoi faire, paraît-il, qu’on allume la télé. La question de savoir quoi faire avec la télé est donc peut-être idiote, à moins qu’elle n’indique tout bêtement la réponse: la télé et son usage, c’est ce qu’on fait quand on ne sait pas quoi faire.

Du coup ce ne serait pas si idiot que ça, si l’on combat l’ennui comme un dragon épouvantable. Si rien n’est plus urgent que de ne pas s’ennuyer, se faire plaisir, ne pas se prendre la tête, il y a la télé émettant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et même des centaines et milliers d’émissions, si on peut, ce qui fait beaucoup plus que vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Encore bizarre: personne ne peut regarder toute la télé, et l’ennui pourrait bien renaître de ce flot d’émissions dont la moindre laisse perdre le temps de regarder l’autre.

Patatras: je croyais savoir quoi faire quand je ne sais plus quoi faire, et maintenant je ne sais plus où donner de la tête ou des yeux. Les amateurs de télé aiment bien cet argument de bricoleur: il y a toujours plus à la télé que ce qu’on prétend en tirer, en voir ou en retenir.

J’accuse la télé? Mais on m’opposera telle ou telle émission pas si bête que ça. Je défends la télé? Mais on m’opposera telle ou telle émission d’une bêtise à faire peur. Dans les deux cas, je peux toujours courir, ce n’est pas demain que je saurais quoi faire.

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scènes d’ennui (gens vautrés sur un canapé?), déferlement d’images de télé en accéléré, visage hypnotisé éclairé par le déferlement, une émission réputée conne, une émission réputée intelligente…

Version audio :

 

 

Si j’avais la télé VIII

Je me répèterais en résumé:

Un que la télé fait passer du mort pour du vivant;

Deux que je n’y suis pas pour grand’chose;

Trois qu’elle ressemble pourtant souvent à notre manière de vivre;

Quatre que tout ça la rend aussi bizarre que dangereuse;

Cinq que son usage bon ou mauvais ne change guère son état;

Six que ses usages sont d’ailleurs infinis en nombre et illimités en genre;

Sept que ses qualités et ses défauts sont donc indiscernables.

Je m’apercevrais alors qu’il est bien difficile d’examiner un monstre aussi informe ou multiforme.

De ce désastre, je tirerais heureusement une bonne leçon: une télé regardable, ce serait celle qui n’oublierait jamais de répondre à la question de savoir ce qu’on peut bien faire avec elle.

Mais le désastre me narguerait: que faire, si la question n’est même pas posée?

Pour me donner du courage, je me persuaderais qu’on doit pouvoir tout de même faire mieux que ce qui se fait, et je me promettrais de chercher comment.

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un extrait de chacun des groupes d’images précédents…

Version audio :

 

 

Si j’avais la télé IX

Je trouverais assez facilement qu’il arrive qu’elle fasse beaucoup mieux que ce qu’elle fait souvent, sans même cesser d’être le monstre qu’elle est. En même temps que la rédaction de cette chronique, la chaîne de télévision Arte a diffusé ce qu’elle a produit avec quelques autres, “Poison d’avril”, ce qu’on appelle un “docu-fiction” réalisé par William Karel.

On y voit une interprétation des semaines de campagne médiatico-politique précédant les élections présidentielles de 2002 en France.

Le message est très clair: côté médias, le thème de l’insécurité a été mis sciemment en tête de tout ce qu’on appelle “information”, aux prix de “bidonnages”, c’est-à-dire de faux journalistiques divers, eux-mêmes induits par les services de communication de candidats en campagne; côté politiciens, la candidature de l’extrême-droite a été sciemment favorisée pour éliminer le candidat de gauche.

La forme de ce message est un réalisme qui se veut persuasif: les professionnels de la communication travaillent à l’ombre et entre eux, partageant avec les politiciens la fameuse conviction d’un peuple manipulable à merci.

Ce petit exemple me convaincrait à mon tour d’une évidence après tout heureuse: il est possible, même tard et brièvement, de faire mieux que la soupe télévisuelle. L’exemple m’en rappellerait d’autres.

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extraits du documentaire en question: séances de travail dans l’obscurité, scènes de connivence…

Version audio :

 

 

Si j’avais la télé X

Je trouverais que la critique de la télévision est, comme dans les livres, répandue assez largement, et qu’il suffit non seulement de regarder “Arrêt sur images” -qui est l’émission où la télé fait semblant de critiquer la télé -mais surtout de consulter le site Acrimed ou de s’abonner au petit journal Le Plan B, pour constater que rien n’est plus courant et partagé. Nous savons que la fabrique de la télévision, et sans doute pas seulement en France, est une des fabriques les plus grossières qui soient, à cause ou malgré le luxe et les salaires qu’elle promeut.

Si j’avais la télé, je ne serais donc ni très content ni très triste de l’avoir: je me dirais qu’il faut bien que tout le monde vive, même si j’aimerais mieux, comme tout le monde, vivre un peu moins bêtement.

Si j’avais la télé, je me dirais qu’une télé locale pourrait parler de tout cela, s’il lui arrivait d’organiser un dialogue critique et systématique avec le public dont elle n’est pas autre chose que l’expression même, qu’elle le sache ou non. Peut-être saurions-nous alors un peu mieux ce que nous pouvons et voulons faire avec la télé, une de ces drôles de choses qui ne nous regardent en rien mais qui nous concernent en tout.

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extraits de Canal Pourpre, foule en marche, groupe de discussion…

Version audio :

Gilles Clamens – gilles.clamens@wanadoo.fr

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