En route vers le bon marché

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Michel Callon,

L’emprise des marchés – Comprendre leur fonctionnement pour pouvoir les changer

éd. La Découverte, 2017

(ci-dessous avec pagination, passages cités en italiques)

En route vers le bon marché

Combien sommes-nous à nous rendre si plaisamment au marché du coin, quand nous sommes si terriblement convaincus des horreurs du Marché à majuscules, Consommation, Bourse, Finance, Capitalisme? Voilà d’ailleurs un mot de titre qui me va hélas comme un léger remords au moment de régler ma salade à l’étal ou mon chariot à la caisse: ah là là, quelle emprise, tout de même, hein? Et dire que la capture nous plaît, par-dessus le marché, pauvres de nous!

Pour peu que ce coup d’œil glisse cependant un peu plus loin, la suite du titre convient un peu moins à cette ambivalence désolée – voilà qu’un curieux pluriel m’invite à comprendre et même à changer. Quoi donc? Cinq cents pages suivent – comme une ample musique pour se défaire d’un petit air tenace. C’est d’autant plus le cas – mais alors on suppose la glissade très ralentie – que cette somme de professionnel (ingénieur, analyste de l’innovation, sociologue de l’économie) s’encadre d’un drôle de style amateur: un préambule en marivaudage parmi les camelots londoniens, et un épilogue pédagogique dont l’application offre cette adorable exception, un courrier de lecteurs avertis avant publication, le plus souvent mécontents… auxquels répond l’auteur!

Supposons que cette approche suffise à excuser une lecture d’amateur à son tour – celle de pairs mieux avertis ne manquant certainement pas au chercheur très entouré qui relève ici une sorte de défi, la rencontre de travaux experts avec l’épaisse réception publique. «Rencontre» indique une affaire précisément centrale dans ce livre (p.217, 225, 238 à 240):

Je vais tenter de répondre à la question suivante: que signifie le verbe «(se) rencontrer»? La rencontre ne se limite pas à une simple mise en relation, elle explore et teste des appariements. Pour expliquer les rencontres, il faut partir des relations préexistantes. La rencontre – se trouver au même instant au même endroit – sépare, une fois consommée, deux nappes distinctes, un avant et un après, un ici et un ailleurs. Un espace-temps est dessiné. Ce ne sont pas deux corps simples, immuables et cependant mobiles, poussés par leur propre inertie, qui se croisent. La rencontre dure; elle se déplie dans le temps et dans l’espace. C’est un processus au cours duquel les identités changent et avec elles la qualification des biens. La plateforme n’est pas une structure statique traversée par des corps en mouvement dont elle se contenterait d’ajuster les trajectoires. Elle est un dispositif dynamique. Elle agit et fait agir. La plateforme de rencontre produit à tours de bras des événements pour moi inattendus. Inattendus, mais programmés! Ou plutôt: inattendus, parce que programmés – faire se croiser tout en organisant les ajustements.

Commencer au beaumilieu peut paraître impardonnable: un lecteur plus objectif se rendrait vite compte qu’il s’agit de choses sérieuses, d’ailleurssavamment discutées (marchés-interfaces ou agences qualculatrices?). Mais pardon d’y voir aussi mes bêtes raisons d’aller au marché, comme tout le monde. Explorer, tester, changer, qualifier des relations préexistantes, bref programmer de l’inattendu, risquer sans trop risquer – n’est-ce pas aussi se rendre au marché? L’auteur en tout cas ouvre par là l’une de ses nombreuses définitions évoquées (p.23) par son premier appel à s’accorder quant à la question «Qu’est-ce qu’un marché?». La réponse du milieu (p.248) enveloppe petits et grands marchés, avec au sans majuscule:

Le marché n’est rien d’autre qu’une gigantesque entreprise d’exploration dédiée à organiser une rencontre, imprévisible et imprévue, entre des offres, des biens et des demandes elles-mêmes inconnues a priori !

Dépassons les exclamations: l’affaire court en réalité tout au long de l’ouvrage, dès l’observation de bonimenteurs aux prises avec leurs foules distraites de badauds (p.13): le défi que doivent relever tous ceux qui vivent des transactions marchandes et font vivre les marchés est d’engendrer la masse à partir de la singularisation sans perdre cette dernière en route. Massification singulière, singularisation massive? Le lecteur amateur, contraint de ralentir encore, cueille les preuves raisonnables de cette apparente bizarrerie d’un bout à l’autre du livre (p.81, 249-250, 252, 256, 266, 495) :

Les bons esprits comme les dénonciateurs zélés de la société de consommation peuvent s’en moquer, mais l’automobiliste qui regarde, avec les yeux de Chimène, sa Clio rutilante et customisée, dont quelques centaines de milliers d’exemplaires apparemment identiques circulent quotidiennement sur les routes de France, et qu’il considère néanmoins comme unique, est bien meilleur philosophe que tous ses contempteurs réunis. Les agencements marchands sont comparables à des romans d’initiation ou d’apprentissage dont on peut orienter l’intrigue au fur et à mesure qu’elle progresse. L’unicité est le résultat de l’accroissement infini des relations. Non seulement multitude et singularité sont les deux sous-produits d’un seul et même processus, mais surtout l’une et l’autre, par la grâce de la plateforme de rencontre, composent un ensemble qui se tient. Le choix n’est pas entre l’individuel et le collectif, mais entre différentes configurations de multitudes singulières. Si vous perdez la singularité, vous perdez la quantité.

Même en supposant entendue sans exclamation l’oxymorique singularisation de masse, même en y reconnaissant les vertus d’une philosophie et d’une littérature populaires, le chercheur n’évite pas le mécontentement de premiers lecteurs scandalisés (p.485, 489):

Votre prose n’est pas toujours facile à digérer. J’ai du mal à comprendre comment vous pouvez prétendre que les activités marchandes créent du lien social, alors que tout le monde sait qu’elles développent l’anonymat et les relations impersonnelles (…) Vous nous avez servi la technologie débridée en hors-d’œuvre, et maintenant voilà qu’arrive à la sauce Callon le capitalisme sauvage comme plat principal.

Pas de chance: ceux-là ont dû manquer sa question pourtant masquée d’aucune sauce (p.264): la singularisation intensive ne sape-t-elle pas les fondements de la vie en société? sans parler de ses réponses toutes occupées à prendre aux mots et aux choses1 le travail de taupe, celle de marchés beaucoup plus anciens mais aussi actuels que le capitalisme («Bien creusé!», disait l’autre…). Suivons-le comme on peut.

Faire des affaires

Devenir marchandise ne doit rien autout-puissant dieu Marché que nous imaginons régnantméchamment depuis on ne sait quel trône sur on ne sait quelles innocentes créatures. Si les choses ne vont pas ainsi c’est qu’en réalité (aussi économique qu’anthropologique) il n’y a pas d’abord des choses mais des forces, des degrés de densité relationnelle, des liens (trans)formés par d’incessants (dé- ou re-)nouages et (des- ou res)serrages, bref des agencements (p.73): ce qui compte, ce n’est plus tant l’existence d’états séparés et distincts mais le processus progressif de transformation de la densité.

Comment appréhender pareil imbroglio sans sombrer dans l’embrouillamini, fût-ce en se réduisant à l’angle de l’économie? Si cinq cents pages ne sont pas de trop c’est que l’auteur-expert s’attèle à ce qu’il éprouve et connaît le mieux avec ses pairs, le type marchand des agencements d’une part, et les théories qui cherchent à en rendre compte d’autre part. Or, mise à jour de celui-là et discussion concomitante de celles-ci confirment ce que tout un chacunfait et dit souvent sans oser le crier sur les toits (p.295):

Personne ne connaît ni ne connaîtra jamais la réponse à l’énigme du marché, parce que la réponse n’existe pas. Elle est toujours à réinventer. Restent les dispositifs imaginés et bricolés afin de trouver des solutions qui marchent.

Quipeut ignorer ce qui marche au marché, les affaires qui s’y font? À moins de n’avoir participé ou assisté à aucun marchandage interminable entre sourires entendus et colères jouées, à aucun grattage aussi passionné que fugitif, à aucune de ces attentions d’entomologiste pointilleux portées aux étiquettes de supermarchéscomme aux roulettes ou aux machines de casinos, comment ignorer (p.300) quepersonne n’y croit et pourtant tout le monde y croit? Mécontents de ces jeux de dupes consentants, allons-nous nous contenter d’ignorer (p.307) les investissements colossaux en dollars et matière grise nécessaires pour actualiser ces inclinations? En proposant au contraire (p.433) d’examiner les dispositifs soigneusement calibrés qui orientent et structurent les activités marchandes, l’infinie variété de leurs configurations et arrangements, le professionnel ne vise rien d’autre que le premier amateur venu, moins mécontent que simplement intéressé à faire des affaires:

Parmi les nombreuses configurations envisageables, est-il concevable d’établir une hiérarchie et de favoriser la mise en place de celles qui, pour une raison ou une autre, sont considérées comme les meilleures ou les moins mauvaises possibles? L’analyse des agencements marchands ne mériterait pas une heure de peine si elle ne permettait pas de répondre à cette interrogation, si elle n’offrait pas les prises dont ont besoin ceux qui souhaitent intervenir dans leur conception, leur fonctionnement, la résolution des problèmes qu’ils posent et la maîtrise des effets qu’ils produisent.

De ce point de vue, l’auteur s’autorise localement un prophétisme plutôt balancé: il lui arrive d’éprouverpessimisme (le meilleur n’est jamais sûr, lâche-t-il p.201 à propos de neuromarketing), et optimisme (p.265 à propos des activités de profilage – agrégation et individualisation – des plateformes télévisuelles): tout concourt à ce que les multitudes singulières soient reprises dans des collectifs. Mais globalement, nul besoin de prophétie puisque ces cinq cents pages font une voie toute tracée (p.497): ce livre doit être lu comme un rapport dont la conception est collective et dont l’auteur n’a été que le simple secrétaire chargé  de la rédaction finale.

Quant à l’amateurdecette minutieuse dissection de l’emprise des marchés, restentdonc à dire les deux choses annoncées au départ: «comprendre» et «changer»; en d’autres termes: saisir en quoi se trouve non seulement éclairésmais aussi soignés voire guérisnos malaises de captifs consentants.

Comprendre

Le collectif callonien présente, comme toute recherche professionnelle, une face critique ou polémique, découlant ici de la position d’usager considèrant d’un même œil ceux qui analysent le marché et ceux qui le pratiquent (p.27); elle déblaie le terrain des nombreuses fausses pistes que notre spontanéité, savante ou populaire, culturelle ou idéologique, emprunte trop souvent. Contentons-nous d’indiquer, en catalogue non exhaustif, quelques unes de ces positions critiques détaillées dans l’ouvrage:

Paiement monétaire plutôt que notion abstraite et discutable d’échange (p.39)

Plateformes multifaces plutôt que bloc de l’offre contre bloc de la demande (p.412)

Réalité des relations marchandes plutôt que monde virtuel de la théorie des marchés (p.218)

Inutile distinction État/société civile quand il s’agit d’activités visant à ce que les biens se trouvent un marché (p.53)

Refus même de l’évidence prétendue donnée du grand partage entre choses ou marchandises et personnes ou agents, quand il s’agit en réalité d’un processus fait d’une multitude d’épreuves à surmonter et de problèmes à résoudre, dont le résultat est toujours fragile et provisoire (p.62)

Distance prise avec la partition biens/services: la seule différence est que le bien se réduit généralement à un assemblage matériel tandis que le service consiste en un arrangement complexe combinant êtres humains et entités techniques (p.135)

Abandon, plus difficile encore il est vrai, de l’idée d’une séparation entre les qualités intrinsèques ou objectives des biens et leurs qualités extrinsèques ou subjectives (p.2853)

Enfin, au chapitre entier consacré à la formulation des prix (passim p.317 à 393), l’idée annoncée dès le départ (p.19), que le prix n’est ni plus ni moins qu’une qualité du bien et non la mesure de sa valeur (p.318). Manière de synthèse certes déroutante (ce ne sont pas les différences de qualité qui expliquent les différences de prix, mais les différences de prix qui génèrent les différences de qualité – p.362) mais aussi convaincante dans ce qu’il appelle la forme la plus directe de contrainte du prix (explicitation et publicité): «dis-moi comment ton prix a été composé et de quoi il est composé, et je te dirai si je l’accepte» (p.391).

Comme tout éclairage, celui-ci ne manque pas de durcir des contrastes, accentués par ce catalogue caricatural. Ne sommes-nous pas cependant un peu plus avancés qu’en nous rendant, heureux mais mal, au marché? En effet le déblaiement nous apprend au moins ça: loin de l’emprisonnement fatal qu’on imagine,l’emprise des marchésconsiste en réalité en un bazar aussi soigneusement entretenu qu’il est dépiauté dans cet ouvrage. Reste à savoir si cette reconnaissance, débarrasséedes modèles universels et abstraits, peut (p.450) contribuer puissamment à la définition de ce qu’est un «bon» marché.

Changer

Rien de plus simple (p.462, 477, 496):

Faire volte-face, ne plus se situer par rapport à un bien inaccessible, mais plutôt par rapport à un mal ou à des maux que nous voulons éviter par tous les moyens… se donner comme repoussoir la situation la pire qui se produira à coup sûr si l’on ne fait rien, au lieu de choisir comme attracteur la situation la meilleure possible dont on sait qu’elle est irréalisable… prendre à rebours le processus d’économisation marchande qui prédomine à l’heure actuelle… c’est dans la multitude des petits écarts dont se nourrit cette dynamique que gît la possibilité d’interférer et d’agir sur la trajectoire… concevoir ce que pourrait être un «bon» marché comme on parle du «bon» gouvernementcomme il y a mille manières de faire s’exprimer les demandes singulières et d’obtenir le paiement, il y a place pour le débat et la confrontation sur la meilleure façon d’y arriver.

Nous revoilà donc au(x) marché(s) comme au bazar, flânant à l’aventure,nez au vent sans cesser de flairer (p.467):

On ne trouve les «bonnes» configurations qu’en remontant la pente, en tâtonnant un peu par hasard, mais sous la condition qu’à aucun moment ne soit perdu de vue le seul objectif qui nous unisse: nous éloigner du pire en nous appuyant sur l’ensemble des forces qui, convenablement agencées, faciliteront ce mouvement.

Bien entendu, la «simplicité» de ce genre d’accord, latent à l’état de possible ou de promesse dans nos désaccords même, n’a rien de facile (p.393): si l’on veut jeter un peu de lumière sur les pratiques, rendre les formulations plus explicites, des enquêtes difficiles et longues s’avèreront nécessaires. Mais l’appel à des ressources déjà bien entraînées (le travail de terrain, en sociologie et anthropologie) n’entame pas la modestie de l’objectif : aboutir à un équilibre fécond entre les forces qui tendent à soustraire les formules à la discussion et celles qui, au contraire, les y exposent.

Enfin, loin de l’illusion absolutiste de transparence (un objet public idéalement débarrassé de l’attraction des espaces privés), mais loin aussi (p.422) de l’illusion relativiste de l’indifférence (la prétendue équivalence de toutes les configurations), les exemples illustrés dans cet ouvrage déjà copieux préfigurent un examen plus systématique de la question (l’articulation entre agencements marchands et agencements politiques et moraux) dans un prochain livre.

On voit qu’on est déjà loin, en tout cas, de notre conscience malheureuse au marché. Bons menteurs et badauds, traders bourrés d’algorithmes et touristes fascinés par les marchandages, profilers et animateurs en tête de gondole, joueurs invétérés ou clients rétifs par principe, rassurons-nous: non pour cesser de nous inquiéter, mais pour entretenir en la discutant la seule inquiétude qui vaille, celle que d’aussi bons chercheurs nous disent partie prenante du moindre agencement marchand. Les complications théoriques et pratiques des marchés, professionnellement mises à jour dans cet ouvrage, pourraient bien traduire alors autant de chances d’usages ou de prises qu’aucune emprise ne condamne au pire.

1 L’un de ses travaux précédents précisait: plutôt que de poser une séparation entre les mots et les choses, la Sociologie de l’Acteur Réseau place au centre de l’analyse la prolifération de traces et d’inscriptions qui articulent les mots et les choses (in Madeleine Akrich, Michel Callon, Bruno Latour, Sociologie de la traduction -Textes fondateurs; éd. École des Mines de Paris, coll. Sciences Sociales 2006, p.269).

2Et p.227 : Si les offres et les demandes étaient indépendantes les unes des autres, s’il n’existait aucun mécanisme commun à leur définition, les chances qu’elles débouchent sur une transaction seraient très faibles. Les marchés s’effondreraient sur eux-mêmes.

3Et p.286-287: N’est-il pas sage de considérer qu’un bien est un faisceau, un nexus de propriétés dont certaines sont objectives et d’autres subjectives? (…) Je préfère la notion d’affect qui présente l’avantage de laisser ouverte la question du grand partage entre monde objectif et monde subjectif et de suggérer l’ensemble des actions qui subvertissent en permanence ce grand partage.

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