Lire un livre de politicien?

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Daniel Garrigue

Le temps des gaullistes de gauche, éd. L’Harmattan 2018

(extraits ci-dessous cités ou évoqués en pagination et italiques)

Lire un livre de politicien ?

Bien sûr personne ne fait ça. Même pas la peine d’essayer: les livres-de-politicien(ne)s, chiens errants, courent de rues en étals de librairies à n’en plus finir, à peine parus tonitruants qu’aussitôt remplacés par les suivants, pas moins non-écrits (probablement) que non-lus (certainement) en attendant les prochains. L’objection est sérieuse: nous autres, peuple ou vache à lait, cible au second marché éditorial (au premier, ils se contentent de serrer nos mains en passant), que peut-on bien avoir à faire avec ça?

Figurons-nous qu’en voilà un d’une autre sorte. «Autre» est un grand mot mais enfin c’est un fait: en voilà un pas bien connu, pas très reconnu, étudiant (de) son objet pas plus fameux, disons les gégés, ces «gaullistes de gauche» dont le nom dit peut-être quelque chose (mais quoi?) à quelque vieux comme moi, quelque part en une «petite» France (on verra que les gégés font nuance plutôt qu’empreinte) rêvant d’un «grand» général. À l’heure d’une histoire mondiale autrement occupée, brûlant d’urgences, autant dire que l’intérêt s’amenuise. Il y a certes cette passerelle un peu branlante que prennent si souvent de braves gens souvent bien placés, tentés de raconter leur vie: et moi aussi je suis peintre – pourquoi pas ?

Mais ici non: il s’agit plutôt de ce que dirait un temps, et même «le temps», comme ne craint pas de dire le titre. De l’histoire d’historien, en somme, comme l’indique en sus une préface de professionnel universitaire, ce que l’auteur n’est pas? Ni tout à fait historien, ni tout à fait mémorialiste de soi, qui donc tient la plume? C’est dit en quatrième de couverture : un député, un maire, un député-maire, et ces mandats plutôt deux fois qu’une, sans parler de quelques autres s’il vous plaît – nous sommes bien en exotique et toute banale France (sud-ouest, à gauche en bas), incorrigible. Derechef, pourquoi et surtout comment lire pareille chose?

Cessons un moment de blaguer: citoyen de la circonscription concernée, amateur de politique comme tout le monde, comment pourrais-je ne pas lire le propos de «mon» député, de «mon» maire, de plus dédicacé en militant d’une cause (plus intellectuelle que politique, écrit-il – j’y reviendrai), fût-elle oubliée ou perdue? Après tout ces détails, comme les trous de serrure, ont du bon, que les voyeurs n’ignorent peut-être pas: d’abord parce qu’une serrure ne va guère sans ouverture au moins promise, ensuite parce qu’un trou fait aussi l’occasion d’une attention (ici très pointilleuse) et pourquoi pas brèche ou faille à travers, sur ou dans lesquelles le paysage pourrait bien surprendre en élargissant. Laissons-nous faire, au risque du voyeurisme surpris.

On le savait sans le savoir vraiment: si politicien n’est pas un métier c’est en tout cas une occupation, et même suroccupation. Du Général à sa petite troupe, nul «désert». Durant les trente années (1940-1970) passées ici au seul balai des politiciens nommés gégés, la lecture doit faire avec autant ou plus d’acronymes de partis, clubs, et autres groupements éphémères – au point qu’un répertoire en fin de volume paraîtrait aussi bienvenu qu’une généalogie fléchée au bas d’un roman russe. Sans parler de ce qu’on devine, aux esquisses et allusions plus ou moins explicites: manœuvres de couloirs ou visites inopinées, conseillères ou conseillers discrets, espoirs ou projets en feux de paille, victoires ou échecs à l’arrachée, etc … jusqu’à ce pompon (175) :

De Gaulle fronce les sourcils. «Quand je me tus», dit Fouchet, «il me regarda en les fronçant davantage encore si possible… mais il ne me dit rien. Je n’en demandais pas plus». Pour sa part, Capitant «ravi» de ce «froncement de sourcil» éclata «de son grand rire d’enfant».

Sourcils ou sourcil ? Allez savoir! Ce comble de théâtre (Labiche, Feydeau – ou Beckett?) manque à peine de faire mourir de rire: il s’agit, à l’acmé d’une guerre, de négociations entre belligérants en train de s’entretuer, projet lui-même porté par ces hommes gris, plus ou moins suspectés par leur propre camp, qui font l’ordinaire de toute grande crise humaine, trop humaine :

La nouvelle rencontre a lieu (…) tous deux laissent à l’entrée leurs gardes du corps qui auraient fini par «jouer ensemble à la pétanque, leurs énormes révolvers battant leurs flancs» (…) À partir de là, les versions diffèrent de plus en plus.

On n’en finirait pas de relever cette grisaille ordinaire, même sans crise ouverte : gaullistes et communistes côte à côte (20), un De Gaulle en colère quand on lui rappelle qu’il partage une condamnation pour désertion avec Thorez (46), des communistes moins nationalisateurs que des socialistes (47), un résistant résolument colonialiste (55), un autre De Gaulle cette fois «Front Populaire» mais au parti soutenu par ses adversaires (dixit Raymond Aron 68), le même parti inventant pour sa perte un gaullisme d’opposition (69), et De Gaulle encore, anti-américain (au Viêt-Nam, à Saint Domingue 209) et anti-israëlien (embargo sur les ventes d’armes ibid.), mais laissant à ce dernier trait l’un de ses principaux gégés profondément affecté en le rapprochant du vilain Pompidou (212).

Interminable liste – mais on ne peut mieux l’évoquer enfin qu’avec la série d’«élections» (plus d’une vingtaine) décrites en telle chronologie pas à pas, qu’il faut les guillemets de magouilles à ce trop beau mot: ici (64) un siège avec 6,5 % des suffrages ou même (189) 16 voix seulement, là (67) un raz-de-marée précédé d’un presque étranglement d’indignation, presque partout (63,68,72,78,80,81,92,113,220) de délicats calculs entre amis-ennemis ménageant ou pas apparentements, listes et indépendants, tandis que même les réferendums (62,136,163,253,256) renvoient souvent à la contorsion (démocratiquement délicieuse, désolante, ridicule?) de victoires (De Gaulle) signant des échecs (gaullisme).

Il se trouve qu’aux deux bouts du livre (45,191), une certaine messe est dite, plus ou moins directement:

«Moi qui avais su prendre mes responsabilités dès la première heure de la guerre, je me sentais dépassé devant ce qu’il fallait bien appeler une course aux fonctions ou aux places honorifiques» (…) «la plus grande révolution se termine en livre d’or » (…) «Nous nous battons pour des idées, nous ne nous battons pas pour des places» (…) Les places ne sont pourtant pas totalement étrangères à leur choix (…) Ce choix suscite une certaine amertume chez ceux qui se trouvent désormais à l’écart.

S’il est difficile de supposer là un point de vue d’auteur (dont le soin va plutôt au compte rendu, à la citation scrupuleuse, qu’à la confession), on devine un de ces paysages que le trou de serrure, sous attention et patience, pourrait bien dévoiler. On se souvient de la dédicace (plus intellectuel que politique) dès lors sinon démentie du moins nuancée par cette banale mais longue histoire de places, tour à tour convoitées et refusées, entre idéalisme (intellectuel?) et réalisme (politique?). Ces pratiques ordinaires, inlassables, font-elles voir autre chose qu’une myriade de guéguerres électorales entre-soi, gégés compris?

Je suppose que oui, et que cette autre chose ressemble en effet à un paysage sinon intellectuel du moins problématique, si les problèmes ne sont rien que ce qui peut faire penser. Le problème serait celui du rapport à l’opinion, dont on peut trouver, d’un bout à l’autre du livre, les signes d’un certain souci (51,65,76,155,162,231,261,265):

«Il aurait voulu maintenir, autour de sa personne, l’unanimité apparente des heures de la Libération, mais la vie politique, en temps normal, ne connaît que des majorités» (…) Une grande part de l’opinion publique est déçue et désapprouve un départ qu’elle a du mal à comprendre (…) Il est convaincu que devant le péril l’opinion se tournera de nouveau vers lui (…) c’est en réalité l’ensemble du système politique français qui avait fortement évolué à droite (… ) paradoxe de dirigeants plutôt orientés à gauche face à des cadres et à une base souvent orientés à droite (…) La principale force sur laquelle s’appuiera De Gaulle sera, en définitive, celle de l’opinion publique (…) «Entre le grand Homme et le peuple, il n’y a rien… ou presque: un état sans nom, sans vie et trop souvent sans talent» (…) L’élaboration trop lente du projet, l’atonie de l’opinion, l’addition des oppositions et la stratégie alternative de Pompidou conduiront à l’échec (…) Ces efforts ne suffiront pas à vaincre le manque d’intérêt d’une majorité de Français. Guéna, qui mène campagne en Dordogne, souligne cette atonie de l’opinion (…) L’opinion est lasse.

Drôle d’éventail ou de spectre: unanime ou vibrante à un extrême, lasse ou atone à un autre, mais aussi (entre les deux?) délibérée et puis branchée au chef – quel est ce dieu ou ce diable d’opinion ainsi ramassée à petits traits au fil de ces pages? Dira-t-on que s’en soucier relève plutôt de l’intellectuel, ou plutôt du politique?

Les gégés de ce drôle de temps, ainsi rigoureusement décrits, confirment le problème, à creuser plutôt qu’à résoudre: l’un sera dit (63) sans aucun doute plus doué pour mener le combat d’idées que pour bâtir une stratégie électorale, tel autre (178) qualifié d’esprit indépendant plutôt que pur gaulliste, tels autres encore (192) plus attirés par le débat d’idées que par la volonté de percer sur la scène publique, tel autre (220-221) plaide pour la constitution d’un groupe mais ne se pose guère la question de savoir avec quelles troupes, et s’il faut se réjouir (229) de retrouver leur gouaille et leur détermination, c’est finalement (277) à leur faiblesse numérique qu’il renvoie, tout en conservant sa foi (279) en leur référence et source d’inspiration.

Ce soigneux essai de fidélité non repentie atteint certes ses buts s’il en est: comment ne pas y reconnaître nos bonnes vieilles lubies, populaires autant que souvent déçues, de politiciens pas trop corrompus ou pas trop crétins? En voilà quelques uns – c’est déjà ça, non? – qu’on a plaisir à connaître.

Retenons, pour conclure bêtement, cette image adorable, en tout cas mémorable (242): au 30 mai 1968, tandis qu’une armée de rassurés triomphants remontaient les Champs Elysées, de tout petits gégés… les descendaient, en sens inverse, en distribuant des tracts. Cette petite histoire ne dit pas ce que disaient ces tracts. On peut rêver.

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