Où sont passés nos lieux communs?

télécharger au format .pdf

Où sont passés nos lieux communs?

(une prière à notre déesse Bêtise)

Lieux communs qui heurtent les croyances les plus élevées, par quel abus de confiance s’autorise-t-on de vous pour vivre à petites gorgées? Alors que par le vent stupide qui vous anime il fait si bon se laisser emporter.

Robert Desnos

Simple comme bonjour”, “libre comme l’air” – si ces lieux sont communs, c’est d’une façon apparemment trompeuse. La moindre vie collective apprend que le bel idéal d’un bon jour n’a rien de simple – la politesse s’apprend et nos jours sont loin d’être toujours bons. Quant à l’air, la moindre connaissance retient plutôt son poids et sa force, son volume et son énergie: nulle liberté ici, mais des faits sous des lois, une physique rudement contrainte.

Si ces lieux sont communs, c’est donc en un sens autre que leur sens apparent, un sens ironique par exemple, comme on dit une chose pour faire entendre son contraire, et la défendre quand même. Nous répétons “simple comme bonjour” pour faire entendre que “bonjour” n’est pas simple mais pourtant aussi souhaitable que son nom l’indique; nous répétons “libre comme l’air” pour faire entendre que l’air n’est pas libre, mais la liberté, si difficile, pourtant aussi souhaitable que la présence de l’air partout. Nous aimerions pouvoir dire simplement bonjour, et respirer l’air de la liberté: ces lieux sont vraiment communs, sous ce qu’ils disent faussement en apparence. Nous appelons “banalité” cette rencontre de chacun avec tous: ce sont des lieux de bonne politique, comme on dit “de bonne guerre”.

Cet usage des lieux communs est lui-même en effet un lieu commun: nos propos de tous les jours relèvent souvent d’une ironie semblable, comme on le voit par exemple dans l’usage si amusant de la tautologie, que d’aucuns font mère de la bêtise. “Quand il fait beau, il fait beau, mais quand il pleut, il pleut”, n’est-ce pas? Rien de plus vrai, sous le vide apparent: “l’homme c’est l’homme”, “la vie c’est la vie” et “les choses sont ce qu’elle sont”. Est-ce si bête?

Remarquons que l’allumage d’un tel sens commun, latent mais présent, convient de même au renversement de la tautologie en oxymore, tout aussi courant: les choses ne sont pas ce qu’elles sont, il arrive que les hommes ne soient pas des hommes, le beau temps est loin de persuader qu’il fasse vraiment beau, et la vie n’est pas une vie… Rien de plus vrai sous le propos retourné comme un gant.

Comme si l’absurdité, à l’envers ou à l’endroit, comme si la simple énonciation de l’évidence ou de son contraire, comme si la moindre mise en mots de la moindre chose – découvrait tout de même quelque chose comme une sagesse, au moins son commencement1.

Appelons encore “lieu commun” ce commencement: trace ineffaçable, point de départ occupé par tous pourvu qu’on voie, qu’on entende, qu’on sente et qu’on parle, commune mesure de notre intelligence en attente ou potentielle, disposée d’avance à son déploiement à notre guise, sens enfin véritablement bon puisque premier commun, aussi ouvert que jamais nul.

Tout se tient” et “la vérité – toute nue – sort de la bouche des enfants”. Tout conspire et le premier venu pense ou calcule. On se souvient que de nombreux philosophes méditent ici, en appelant “étonnement” ce lieu ou cet usage commun. Constat, reportage, reflet ou écho, attention élémentaire (voir, entendre, sentir, toucher), mais aussi contradiction et banalité, position et négation de l’évidence, jusqu’au déni et à la dénégation: pas un de nos rapports au monde qui ne recèle quelque leçon intéressante capable d’alimenter une réflexion ou une interrogation jamais à jeun, l’intérêt résistant des choses les plus élémentaires pour peu qu’elles soient dites, à l’envers ou à l’endroit, en “pour” ou “pro” comme en “contre” ou “anti”. S’il faut savoir qu’on ne sait rien, et aussi connaître ce soi-même qu’on connaît évidemment fort bien, s’il faut dire aux amis qu’il n’y a pas d’amis, si ce qui est est et si n’est pas ce qui n’est pas à moins que ce soit l’inverse, si le monde est tout ce qui arrive tandis que rien ne vaut la vie qui ne vaut rien, s’il faut décidément penser que notre principale occupation est de ne pas penser, à moins que, si je pense, ce ne soit pas moi qui pense… alors nos réputés champions de sagesses ne sont pas loin des champions de sottises que nous sommes de jour comme de nuit. Nos lieux communs sont décidément très habités.

Or cette méditation de philosophes s’est peu répandue, dit-on. Si les lieux qu’ils imaginent si communs sont encore là, ce ne sont plus que stéréotypes, automatismes sourds ou aveugles, même plus sentis ou ressentis ni partagés comme tels. Nous ne réservons plus l’étonnement qu’à l’extraordinaire ou l’exotique, à peine capable de réveiller un “oh!” ou “ah!” retournant au sommeil en attendant le prochain spectacle ou la consommation suivante. La banalité de tous les jours ne nous étonne plus guère, semble-t-il. Où sont donc passés les lieux vraiment communs, l’ironie implicite de l’explicite, la ruse gardienne de l’attention, la provocation du refus ou de l’inattendu, le sentiment de bizarrerie ou la rêvasserie amusée devant la moindre chose?

J’aimerais montrer que rien de tout cela ne s’est perdu, et que l’impression de disparition regrettable est elle-même une trace de permanence, aussi insensible ou boudeuse qu’elle soit. Le règne des stéréotypes ne fermerait nullement la voie des lieux vraiment communs – aussi étroite soit-elle. Il est vrai qu’une telle démonstration semble périlleuse parce que décourageante: impossible de faire le tour de la stéréotypie des préjugés, réputée couvrir sans reste tous les domaines courants de la vie ou de la conversation, de l’information ou de la connaissance. De la spontanéité la plus sincère à la science la plus avertie, qu’est-ce qui serait exempt de préjugés tout faits? Comment régler son compte à l’interminable, à l’illimité de ce qui nous saisit quoi que nous fassions ou pensions, la bêtise ET la sagesse de faire et de penser “comme tout le monde”? Chirurgie délicate. Tautologies et oxymores familiers emberlificotent si bien nos savoirs avec nos ignorances, font un tel nœud de nos certitudes avec nos doutes – que le bon vieux renoncement nommé “juste milieu” (encore un lieu commun ironique – que les idées reçues de Flaubert ou les lieux communs de Bloy n’ont pas manqué d’épingler!) a toutes les chances de nous contenter. Point trop n’en faut, évitons les extrêmes et les vaches seront bien gardées. Le sage “d’un côté mais de l’autre” vaut bien le bête “je sais bien… mais quand même”, et tous les deux habitent la réputée Normandie du “ni… ni”.

Essayons tout de même: il est plus embêtant que raisonnable, en effet, de renoncer ainsi.

Les marroniers

Une ressource est de pratiquer l’exercice à très petite dose, en choisissant un terrain de lieux communs parmi les plus répandus mais aussi les plus “ciblés”, ceux que nos médias diffusent à l’envi et dans les termes les plus répétitifs.

On appelle “médias” en effet (un “lieu commun” au sens qu’on a dit: apparemment faux, ironiquement vrai) non pas ce qui médiatise (= interprète, éclaire ou obscurcit, explique ou complique – en un mot: réfléchit) mais ce qui immédiatise (= rapporte, illustre ou fait voir et entendre, communique ou informe – en un mot: reflète). Or, si l’embarras du choix demeure (le “flux” d’informations est tel qu’on se demande s’il vaut bien la peine de s’arrêter quelque part), les titres médiatiques les plus courants ne sont pas en si grand nombre qu’on puisse trop hésiter: l’énormité du flux est impressionnante, les “nouvelles” sans cesse renouvelées – mais c’est aussi “toujours la même chose”, comme on dit et comme on sait. Journaux, radios, télévisions: les “infos” s’y multiplient sans fin certes, mais presque toujours dans les mêmes termes au même moment. Prononcez “la crise” et “les conflits”, ajoutez “faits divers” – et vous aurez à peu près fait le tour de “ce qui arrive” aujourd’hui comme hier dans “les nouvelles”. Il est donc tentant de prendre au mot ces mots affichés tous les jours: à telle répétition obstinément stéréotypée, à tel vide vertigineusement entretenu sans nausée apparente, est-il possible d’opposer son creusement, un sens commun véritable? Tel lieu commun n’a-t-il de commun que la preuve particulière de l’aliénation générale (“les hommes sont ce qu’ils sont” et “c’est comme ça”, n’est-ce pas?), ou bien offre-t-il aussi de quoi nous considérer un peu mieux et même joyeusement, en toute connaissance et reconnaissance de cause?

Se serrer la ceinture

Les vices économiques s’affichent (en milliards d’euros, conjugués en effrayants pourcentages) avec les vertus (“économie” veut dire aussi modération, moralité de bon père de famille). Rien de plus simple: soyons vertueux, en préférant le régime aux excès – quoi de plus évident? Du FMI aux Banques Centrales, en passant par les autres banques et les gouvernements tous dûment “médiatisés”, l’image de la balance recettes/dépenses impose une évidence tranquille, avec son déséquilibre visible quand les poids d’un plateau lèvent ou abaissent visiblement ceux de l’autre. Balance pour balance, on sait qu’une autre, moins tranquille, a aussi nos faveurs: la balance richesse/pauvreté. Les poids de l’une font aussi baisser ou lever l’autre, avec la même visibilité – et une leçon un peu différente: tout à l’heure, il s’agissait de dépenser ni plus ni moins que recevoir, maintenant s’enrichir ni plus ni moins que s’appauvrir, mais la différence est dans la dramatisation.

Cette histoire de balances paraît bien embêtante: tout est affaire d’équilibre délicat, disent-elles – mais que faire quand toutes les balances font voir un déséquilibre tel que la délicatesse n’est plus de mise? On comprend que les passions se déchaînent alors, en oubliant les balances au profit de leurs plateaux: les recettes accusent les dépenses qui accusent les recettes, la richesse accuse la pauvreté qui accuse la richesse… et ainsi de suite pendant que les balances, indifférentes, continuent d’accuser les déséquilibres.

Indifférentes mais non muettes, les balances enregistreuses sont aussi une mémoire mécanique: le “cas” de l’économie est vieux comme le monde, et ce n’est pas d’hier que ses crises affolent nos points de vue rivés à la danse des plateaux. Au lieu de ces lieux communs malmenés, peu habitables, occupons un moment le lieu commun des balances elles-mêmes, qui abrite la longue série de leurs résultats passés. Qui sait si nous ne trouverons pas de quoi peser à nouveaux frais la situation actuelle? Curieusement, nos stéréotypes, nos “convictions” ânnonées comme des évidences indiscutables, reprennent alors le chemin de ces bons vieux lieux communs disant le faux pour mieux prêcher le vrai.

La “situation économique” se décline en ce genre de “données” – au nom déjà trompeur: chacun sait qu’il s’agit de résultats, acquis à l’aide de mille ruses dont la première est le silence soigneusement gardé quant à la manière de les obtenir et de les imposer:

– En moins de cinquante ans, les dépenses sociales en France devront être augmentées de pas moins de huit points de PIB. Mais nos balances, au fond de leur lieu commun, nous rappellent que, dans un laps de temps passé comparable (de 1947 au début des années 2000), les mêmes dépenses ont augmenté de…vingt points de PIB. Si les balances pèsent bien, ce ne sont donc pas elles qui s’affolent.

– Le poids des prestations sociales est désormais réputé insupportable. La première balance venue nous apprend que ces prestations occupent le quart des salaires, tandis que les trois autres quarts sont laissés aux dépenses de consommation. Il n’est pas difficile d’imaginer l’inversion des plateaux: pourquoi pas socialiser la moitié ou les trois quarts de nos salaires – santé, chômage, éducation sont déjà collectivement réglés – pourquoi pas l’alimentation, le logement, les transports, les loisirs culturels, l’information et la communication…?

– Une crise financière vient d’avoir lieu, paraît-il: gonflé seulement de dettes insolvables, le plateau “banques” menace de s’envoyer en l’air – le plateau “États” s’est donc chargé des liquidités manquantes. Las! La balance dit encore la même chose: c’est la “dette publique” qui joue maintenant la bulle!

– S’il faut une morale à cette histoire, demandons-la à la balance qui mesure l’écart de salaires ouvriers/dirigeants, par exemple aux USA entre 1980 et 2006: passé de 40 à… 500.

Nos bons vieux lieux communs ne sont toujours pas noyés sous leur apparence trompeuse. “Se serrer la ceinture” est un choix récent, par exemple celui de supporter le chômage au lieu de défendre l’emploi, ou encore celui de la protection et de la charité contre la cohésion et la solidarité. Point de “ceinture” ici, mais un financement délibérément orienté, que chacun peut voir. La “crise économique” est le résultat d’une monomanie spéculative dont l’expansion des seuls profits ignore la raison des bénéfices comme des revenus. Point de “crise” ici, mais la voie ordinaire de qui confond richesse avec jeu d’argent – ce que chacun peut voir. Et ainsi de suite.

Il n’est pas sûr que cet aperçu suffise à désamorcer notre goût des stéréotypes – mais il est plutôt rassurant que ces exemples apparemment vides, absurdes ou contradictoires, n’épuisent nullement leur sens commun. Celui-ci demeure disponible, aussi peu déclaré qu’il soit par les trompes médiatiques. Tout lieu commun se joue joyeusement de sa répétition stéréotypée: sa lancinante obstination signe, indique, marque et alerte non seulement sa vérité profonde (il est profondément vrai et bon que “trou”, “déficit”, “crise”, etc… soient réduits au seul état de slogans) mais encore, et du même coup, les chemins de sa correction pratique. Négociation et régulation collectives (politique) récupèrent à titre d’évidences communes ce qu’expertises (sciences et techniques) ne cessent de montrer: taxation de la finance boursière, séparation du dépôt et de l’investissement, déconcentration de l’activité bancaire, etc….

L’ironie à peine cachée de toute langue de bois, aussi courante soit-elle, tient dans ses propres nœuds: nul besoin d’autre chose pour savoir et pouvoir ce que demande le peuple.

1 Voir par exemple le traitement du lieu commun français «tourner vinaigre» par Georges Didi-Huberman, Désirer désobéir – Ce qui nous soulève, I, éd. de Minuit 2019, p.128-129.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.