Où sont passés nos lieux communs?

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Où sont passés nos lieux communs?

(une prière à notre déesse Bêtise)

Lieux communs qui heurtent les croyances les plus élevées, par quel abus de confiance s’autorise-t-on de vous pour vivre à petites gorgées? Alors que par le vent stupide qui vous anime il fait si bon se laisser emporter.

Robert Desnos

Simple comme bonjour”, “libre comme l’air” – si ces lieux sont communs, c’est d’une façon apparemment trompeuse. La moindre vie collective apprend que le bel idéal d’un bon jour n’a rien de simple – la politesse s’apprend et nos jours sont loin d’être toujours bons. Quant à l’air, la moindre connaissance retient plutôt son poids et sa force, son volume et son énergie: nulle liberté ici, mais des faits sous des lois, une physique rudement contrainte.

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« Balkanisation »: pour en finir encore, ou pour recommencer?

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Anne Madelain,

L’expérience française des Balkans (1989-1999)

Presses universitaires François-Rabelais, 2019

(extraits cités ci-dessous en italique, avec pagination)

«Balkanisation»:

pour en finir encore,

ou pour recommencer?

Comment faire autrement que lire ce livre/thèse en regard des «lectures balkanisées» où je range mes sottises non repenties? Ainsi dit-elle, au mitan de cette publication (162):

Il s’agit ici de questionner les effets de l’appartenance au collectif France, ainsi qu’à d’autres collectifs plus circonscrits, sur les souvenirs que conservent les individus à propos des Balkans.

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« ça fait combien? »

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André Orléan,

Le pouvoir de la finance, éd. Odile Jacob 1999 (1)

L’empire de la valeurRefonder l’économie, éd. du Seuil 2011 (2)

(extraits cités ci-dessous en italique, signalés en chiffre et pagination)

«Ça fait combien?»

Nous ne parlons qu’ainsi. Est-ce là une «pathologie»? Non. À moins qu’évoluer, c’est-à-dire vivre, ne soit pathologique. Mais, en effet, pourquoi pas ?

Jean Pouillon

Qui?, quoi?, quand?, où? et même comment? – voilà bien des questions sérieuses, mais enfin pas tous les jours. Ces jours-ci, ce qui semble nous intéresser se dit autrement: ça coûte combien? Au lieu des quatre ou cinq chemins susdits (en longs et larges, profonds et plus nombreux encore, ils tournent en majuscules savantes: Individualisme, Ontologisme, Historicisme, Relativisme, Matérialisme…), mon quotidien passe par le chemin de ma poche, mon porte-monnaie. Suis-je donc bête, Harpagon ou Jean-Foutre?

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Lire, écrire… Et alors?

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Patrice LORAUX, Le tempo de la pensée, éd. Du Seuil 1993 (A)

Jean-Christophe BAILLY, Jean-Marie GLEIZE, Christophe HANNA, Hugues JALLON, Manuel JOSEPH, Jacques-Henri MICHOT, Yves PAGÈS, Véronique PITTOLO, Nathalie QUINTANE, «Toi aussi tu as des armes» – Poésie & politique, éd. La Fabrique 2011 (B)

Georges DIDI-HUBERMAN, Aperçues, éd. De Minuit 2018 (C)

(ouvrages cités ci-dessous en italiques, initiale et pagination)

Lire, écrire… Et alors ?

De ces «notes de lecteur» pour tous et pour personne, un horizon, ou une leçon, tient à l’inquiétude de lire et d’écrire. Entendons par là cette banalité crue que ça ne sert à rien, ou encore la banalité cuite de n’y être pas pour grand’chose – «ça» et «y» étant essayer quand même, «grand’chose» étant pouvoir ce que nul ne sait, l’entrain qui vaille la peine. Montaigne l’a su ou cru peut-être, mais enfin nous autres, transpercés de déluges publicitaires, croyons voir sa tour privée éminemment publique partir en fumées privées de tout, même de fumet repérable. Comment se prendre encore à ce qui décourage ainsi?

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« ça (on, tout) évolue »: question de temps?

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Paul Shepard, Nous n’avons qu’une seule terre (1996), préface D. Lestel, trad. fr. B. Fillaudeau, éd. Corti 2013 (1)

Baptiste Morizot, Les diplomates – Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, éd. Wildproject 2016 (2)

Philippe Descola (dir.), Les natures en question – Colloque annuel du Collège de France 2017, éd. O. Jacob 2018 (3)

(extraits cités ci-dessous en italique, signalés en chiffre et pagination)

L’évolution ne nous donne pas un meilleur des mondes possibles, mais seulement un ensemble de trucs passables.

Daniel C. Dennett

La stratégie de l’interprète (1987)

trad. fr. Pascal Engel, éd. Gallimard, 1990 p.70.

Si certaines civilisations utilisent le droit humain pour s’imposer des devoirs vis-à-vis des animaux, ce n’est pas du fait de je ne sais quelle solidarité née de la proximité évolutive, mais bien en raison de la distance qui nous sépare des autres animaux et qui permet à ‘sapiens’ de dire le droit et de le faire évoluer; un droit qui n’est pas un droit de la nature, mais une construction humaine permise par un cortex monstrueux.

Alain Prochiantz (3, 163)

Les humains lancent des dés, sans comprendre le mécanisme sous-jacent, et la nature dispose. Il y a là un artefact violent, mais les réactions des non-humains marquent encore leur autonomie.

Marie-Angèle Hermitte (3, 280-281)

«Ça (on, tout) évolue»: question de temps?

Tout usage pose souvent problème, mais en voici un qui laisse perplexe: pour nous, «évoluer» désigne (mais comment?) autant le million d’années que l’instant. Quelle drôle d’échelle chronologique peut bien réunir ces deux-là? Quel ménage peuvent bien faire ensemble l’ampleur lente et puissante de variations éco-bio-génétiques avec les éphémères bricolages de mes actions? Quel diable d’histoire, quel diable de procès, pourrait traiter de «causes» aussi apparemment différentes?

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Lire un livre de politicien?

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Daniel Garrigue

Le temps des gaullistes de gauche, éd. L’Harmattan 2018

(extraits ci-dessous cités ou évoqués en pagination et italiques)

Lire un livre de politicien ?

Bien sûr personne ne fait ça. Même pas la peine d’essayer: les livres-de-politicien(ne)s, chiens errants, courent de rues en étals de librairies à n’en plus finir, à peine parus tonitruants qu’aussitôt remplacés par les suivants, pas moins non-écrits (probablement) que non-lus (certainement) en attendant les prochains. L’objection est sérieuse: nous autres, peuple ou vache à lait, cible au second marché éditorial (au premier, ils se contentent de serrer nos mains en passant), que peut-on bien avoir à faire avec ça?

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En route vers le bon marché

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Michel Callon,

L’emprise des marchés – Comprendre leur fonctionnement pour pouvoir les changer

éd. La Découverte, 2017

(ci-dessous avec pagination, passages cités en italiques)

En route vers le bon marché

Combien sommes-nous à nous rendre si plaisamment au marché du coin, quand nous sommes si terriblement convaincus des horreurs du Marché à majuscules, Consommation, Bourse, Finance, Capitalisme? Voilà d’ailleurs un mot de titre qui me va hélas comme un léger remords au moment de régler ma salade à l’étal ou mon chariot à la caisse: ah là là, quelle emprise, tout de même, hein? Et dire que la capture nous plaît, par-dessus le marché, pauvres de nous!

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Casser l’ambiance?

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Éric Chauvier,

Anthropologie de l’ordinaire – Une conversion du regard, éd. Anacharsis 2011 (A)

Contre Télérama, éd. Allia 2011 (T)

Les mots sans les choses, éd. Allia 2014 (M)

Les nouvelles métropoles du désir, éd. Allia 2016 (N)

La rocade bordelaise, éd. Le bord de l’eau 2016 (R)

La petite ville, éd. Amsterdam 2017 (P)

(ci-dessous passages cités en italiques avec initiale en gras et pagination)

Casser l’ambiance?

C’est en cassant l’ambiance que le sens apparaît… Mais c’est en vain que je m’échine.

(M, 18 & 22)

«Le pire est que ça a marché, et que ça marche encore!». Combien sommes-nous, combien de fois, à propos de combien de choses, de situations, à viser ainsi toute sorte d’horreurs? En voilà un qui retourne la désolation: si le pire est ce qui marche, pourquoi pas chercher le meilleur de l’autre côté, ce qui ne marche pas? C’est peu dire qu’à le lire, le champ de sa recherche paraît aussi évident que l’œuf de l’Amiral, mais qui serait à la mesure du continent aussi nouveau qu’ancien que celui-ci découvrait.

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Comment nous sentons-nous? Demander à Cavell – Stanley Cavell

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Stanley Cavell

Conditions nobles et ignobles La constitution du perfectionnisme moral américain, trad. fr. Christian Fournier & Sandra Laugier, éd. De l’éclat 1993. (C)

Dire et vouloir dire Livre d’essais, trad. fr. Sandra Laugier & Christian Fournier, éd. Du Cerf 2009. (D)

Philosophie des salles obscures Lettres pédagogiques sur un registre de la vie morale, trad. fr. Nathalie Ferron, Mathias Girel & Élise Domenach, éd. Flammarion 2011. (P)

Une nouvelle Amérique encore inapprochableConditions nobles et ignobles Statuts d’Emerson. Trad. fr. Christian Fournier & Sandra Laugier: Qu’est-ce que la philosophie américaine?, éd. Gallimard-Folio Essais 2009.(Q)

Un ton pour la philosophie Moments d’une autobiographie, trad. fr. Sandra Laugier & Élise Domenach, éd. Bayard 2003. (T)

Les voix de la raison Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie, trad. fr. Sandra Laugier & Nicole Balso, éd. Du Seuil 1996. (V)

(cités ci-dessous en italiques: initiale + pagination)

Comment nous sentons-nous?

Demander à Cavell

Qu’est-ce qui nous donne ne serait-ce que l’idée que les êtres vivants, les choses, peuvent ressentir des choses?… Il est essentiel à notre recherche que nous ne voulions apprendre par elle rien ‘de nouveau’. Ce que nous voulons comprendre est quelque chose de déjà pleinement manifeste. Car c’est là ce que nous ne semblons pas comprendre dans un certain sens.

Ludwig Wittgenstein (cité D153185 & P34)

si l’on donne à la philosophie le sens de «nécessité de poser des questions», dans laquelle chacun.e de nous peut se trouver à n’importe quel moment.

(V71)

Bizarrerie de l’évidence: ne pas ou plus pouvoir se sentir nomme l’invivable, mais se sentir, bien ou mal, nomme l’incontrôlable. Que faire d’une vie sans prise? Dans les deux cas c’est seulement le cas: ce qui me prend en-dedans ou me tombe dessus, pas de mon fait. Chance ou malchance sans action, volonté ni même savoir propres, maladie ou santé sans explication ni même tenue quelconqueune donnée sans obtenue, un «c’est comme ça» qui échappe autant qu’il importe, une «nature». Cavell par exemple (Q33,452, P50) relève chez Emerson la tendance à souligner le lien entrecasual’ (fortuit, banal, désinvolte) etcasualty’ (catastrophique, mortel), donc entre ordinaire et fatal. C’est bien cela pouvoir se sentir ou pas, se sentir bien ou mal: une rencontre du quotidien avec un décisif non décidé, une factualité sans effectuation mais dont l’effectivité me concerne entièrement, un accident en somme mais qui prend toute la place, tout le temps. Admettons de ne pas en finir aussitôt en réduisant, après tout, toute vie-nature à un accident (pourquoi pas, certes, mais aussi: et alors?): il se trouve que ce philosophe américain réveille (à) la question non comme originale ou bizarre mais plutôt commune, réputé qu’il est pour son goût du quotidien d’ailleurs partagé en éminente tradition philosophique.

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Notre monde vivant bien sûr – mais viable?

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(L) Gérard Lenclud, L’universalisme ou le pari de la raison – Anthropologie, histoire, psychologie, éd. EHESS, Gallimard-Seuil, coll. Hautes études, 2013.

(D) Philippe Descola, La composition des mondes – Entretiens avec Pierre Charbonnier (2014), éd. Flammarion, coll. «Champs» 2017.

(S) Isabelle Stengers, Civiliser la modernité? – Whitehead et les ruminations du sens commun, éd. Les presses du réel 2017.

(T) Anna Lowenhaupt Tsing Le champignon de la fin du monde – Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, trad. P. Pignarre & F. Courtois-l’Heureux, préf. I. Stengers, éd. Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte 2017.

(cités ci-dessous en italiques: initiale + pagination)

Notre monde vivant bien sûr –

mais viable?

Un document est créé dès lors que quelque chose est érigé en indice, c’est-à-dire rendu signifiant par la question qu’on s’avise de lui poser (…) Il est bien connu que l’auteur d’un écrit ne retrouve jamais tout à fait ses idées dans le compte-rendu, si fidèle veuille-t-il être, qu’en fait un critique.

L 56 & 154

Chercher à comprendre ce qu’il y a et qui se passe, on sait que c’est une drôle de vie, comme la soif ou la faim, aussitôt satisfaites qu’aussitôt renouvelées, jusqu’à épuisement de l’affamé assoiffé. À quoi bon chercher à comprendre une vie qu’on ne peut que vivre, qu’on s’admette ou non invétéré chercheur curieux ou étonné de tout? On n’a pas soif ni faim: ce sont elles qui nous prennent sans moyen d’y échapper. On ne cherche pas à savoir ou comprendre, ce sont les choses du monde qui réclament, toutes puissantes. Nous demeurons pour longtemps sous lironie de Socrate: savoir ignorer signe bien toute vie mortelle, philosophique ou non.

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