Un vieux truc: sauver le monde

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James Agee, Le vagabond d’un nouveau monde, trad. Pauline Soulat, éd. Capricci 2010 (1)

Frédérique Aït-Touati, Contes de la lune – Essai sur la fiction et les sciences modernes, éd. Gallimard 2011 (2)

Carlo Ginzburg, Peur révérence terreur – Quatre essais d’iconographie politique, trad. Martin Rueff, éd. Les Presses du Réel 2013 (3)

Emma Aubin-Boltanski & Claudine Gauthier (dir.), Penser la fin du monde, CNRS éditions 2014 (4)

(ouvrages cités ci-dessous en italiques de 1 à 4 + pagination)

Un vieux truc: sauver le monde

Tout le monde était en repos, quand une guerre s’y enflamba très ardemment. Non seulement l’Europe fut surprise d’un semblable mal, mais encore furent partroublées les lointaines régions d’Asie et d’Afrique. Cette fatale infection de guerre s’en alla traverser par tout ce que l’Océan peut environner de pays, en sorte que, par ce moyen, elle nous découvrit des peuples auparavant inconnus. Il semble que Mars et fortune n’aient épargné aucune partie de ce monde, passant par les Antipodes même.

Paolo Giovo1

Rire ou pleurer nous va toujours. Peut-être parce que l’occasion de ces verbes passés au rang d’impératifs de masse est devenue pot commun, flux permanents d’injonctions si constamment partagées que leur usage d’évidence immédiate cache ses innombrables médiations. Peut-être aussi parce que le réchauffement climatique, notre catastrophe de bois qui fait feu – qu’elle soit trop ou trop peu capable d’évidence immédiate – ne résiste pas au flot. Que faire d’autre qu’indifférence rigolarde ou cynisme pleurnichard, ces façons de rire ou de pleurer de tout comme n’importe quoi? Il y a peut-être, ici et là, dans les coins sombres des images mondialisées, dans les replis des livres et de la lecture, dans les expériences du travail quotidien, dans les banalités de pauvres décences, dans bien d’autres choses et gens encore, de quoi en remontrer aux brillantes sottises du haut du pavé, du pignon sur rue – mais enfin le fait est là, se dit-on: pas demain la veille qu’on veillera tant au grain qu’il puisse pour une fois lever.

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Luc : 22,54 à 24,53 – Fin de préparation ou : Jo et ces dames

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

22,54 à 24,53

Fin de préparation ou : Jo et ces dames

L’homme n’est jamais que le charpentier de Marie, à côté d’un dieu.

Lou Andreas Salomé

Je dois savoir par avance que quelque chose est un devoir,

avant que je puisse le reconnaître comme un commandement de Dieu.

Kant

Luc, salut! Voici qu’il faut mettre un terme à ce qui a usé tant de termes – terminer cette histoire si peu faite pour conclure ou être conclue, convoquer encore une fois le ban, avant et arrière, lever encore une fois l’émotion et puis la déposer doucement, comme on endort un enfant en vue du lendemain qu’il gouverne, ce petit, sans le savoir. Mais qui le sait?

C’est là toute l’ambition d’écrivant, toute la modestie de lecteur du bon apôtre; aussi bien peut-on prendre les choses à la manière toute bête, la manière scolaire fourbissant ses piètres armes: répertorier les noms des gens de l’histoire, et puis leurs fonctions en masses successives, et puis encore les lieux, et puis enfin les actes – puisqu’il s’en passe, ici, des choses – puisqu’il en passe, ici, du monde. Que retenir? Comment classer ces répertoires si bien bâtis qu’on craint de les hiérarchiser?

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Luc : 21 à 22, 53 – Vienne l’heure

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

21 à 22, 53

Vienne l’heure

Je suis en train de lire la Bible,

un des livres les plus humoristiques qui soit.

André-Georges Haudricourt

Le temps des choses sérieuses commence, comme toujours quand on est en vacance. Le vide fait, c’est le temps du plein: deux images encore (21,1 à 4 & 5-6) et puis, et enfin, la vraie question (7): Maitre, quand donc cela arrivera-t-il? Avant de répondre avec lui, voyons ces deux images, qui ne sont plus qu’à peine imaginaires.

La première, spectacle sous les yeux levés de Jésus: le monde schématisé par le point de vue évangélique – les riches, la pauvre veuve, et le tronc où tous se rendent. C’est bien le monde: soft des billets glissant dans l’escarcelle, hard du cliquetis des pièces. C’est la ronde du superflu et du nécessaire, alternance de la vie: vidons ce lieu.

La seconde, et dernière: le monde encore, mais cette fois ce qu’il en reste d’apparemment sauvable après le coup de balai. Pourtant on ne la sauvera pas, même elle, la beauté des choses; de cette adorable vision qui fait d’une pierre un ornement, non, il ne restera rien. Six versets suffisent ainsi à abattre le maigre moral qui avait résisté aux scènes précédentes: la dérision du roi, la folle sagesse du savant. C’en est fait; ni roi, ni savant, maître encore, mais c’est pour répondre du pire: apocalypse. Le coup de balai avait déjà ce sens que l’apocalypse illustre: l’indignité de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, actes et intentions mêlés – puisque décidément cette génération a mal tourné.

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Luc : 19,45 à 20,47 – Les vacances du Maitre

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

19,45 à 20,47

Les vacances du Maître

Le roi est passé, vient le maître. D’école? De temple, dit le texte (19 ,45,47 & 20,1). L’école, c’est le temple vidé de ce qui l’encombre: les marchands (19, 45 & 46). Amusante actualité du texte, de nos jours où les marchands investissent l’école, mérites et salaires allégrement confondus dans la ronde de l’école qui gagne, l’entreprise du futur, comme on dit sans rire. Mais sérieuse actualité: le savoir n’a que la place qu’il se fait, à coups de bottes j’imagine. Notre homme avait soigneusement balayé le chemin de son retour – c’est chasser qu’il faut, maintenant. S’il est vrai que la paix royale n’est pas pour demain, au moins la science s’offre-t-elle en substitut: indignes d’un roi, nous contenterons-nous d’un savant? Peut-être. Encore faut-il, déjà assumer cette première violence puisque, si ce n’est pas la paix, c’est la guerre. Elle gronde ici (19,47 & 48; 20,10 à 16,19 & 20) et fort curieusement si l’on songe à la scène anodine, apparemment pacifique: l’homme qui parle et que tous écoutent, la docte discussion, le savant dialogue et son échelle complète des degrés de connaissance. De bas en haut: le « peuple » des ignorants de bonne volonté, les braves prêtres de base, scrupuleux « sacrificateurs », les « scribes » érudits, bretteurs de sciences, chercheurs subtils, les disciples, lourdauds apprentis – et puis le Maître, à qui ne manque ni la patience du pédagogue ni la ruse du logicien. On dirait une boucle, mais nous savions que Jésus revenant lentement à la vie – c’est-à-dire à sa mort – retrouve en Jérusalem une situation déjà vécue, naguère, en escapade (2,46): discuter avec les docteurs, il a fait ça tout jeune. La boucle est encore ici, dans le choix des acteurs, et dans l’analogie si précise de leurs rapports qui nous rappellent nos gigognes d’antan: des sacrificateurs aux scribes la proportion est la même que des disciples au Maître, et la même encore que du peuple à Jésus. De ce triple accord identique naît l’ordonnance – si chère à Luc décidément – de ce chapitre 20 précédé de son introduction.

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Luc : 18,31 à 19,44 – Passage du Roi

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

18,31 à 19,44

Passage du Roi

Il y a deux manières de régner dont on sait qu’elles sont fort peu politiques: dominus et magister. Le premier règne sur les âmes, peut-être, tandis que le second régne sur les esprits. Nous avons déjà rencontré chez Luc ce jeu absolument sérieux avec les figures de Jésus. Ainsi avons-nous souvent remarqué que Luc tenait plutôt pour le magistère de Jésus que pour sa domination; déformation professionnelle, sans doute, de ce savant de Luc. Mais un vrai savant sait ne pas s’en tenir à ses marottes: nous avons vu comment Luc joue en effet avec un Jésus plastiquement envisagé, le petit prof qui dame le pion aux docteurs – caricature du magister – jusqu’au miracles – caricature du dominus. Sans que Luc, d’ailleurs, se prive même de l’incartade politique, passagère il est vrai (chapitres 4 & 5 par exemple) mais qui indique bien la tentation, peut-être nostalgique, d’une domination effective en ce monde, plus roborative que la royauté spirituelle. Or nous reconnaissons cela ici : une nouvelle figure de cette tentation politique. Mais cette fois – car c’est la dernière – on tente le tout pour le tout, objet de ce texte, le comble de la vie politique, la paix royale. Voyons donc: le Roi passe.

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Luc : 17,11 à 18,30 – Le ménage de l’adieu

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

17,11 à 18,30

Le ménage de l’adieu

Reprenons donc la route que Luc jalonne avec soin (17,11 – 18,31 – 19,37). La grande ombre de Jérusalem commence à reculer, s’amenuise au parcours d’une revue pointilleuse du monde. C’est que l’ombre de Jérusalem est l’autre nom du monde; le monde des lieux habités, certes (17,11 – 18,35 – 19,1-29) mais surtout le monde civil où l’humanité ne se connaît que sous le masque de l’être social, indissolublement naturel et culturel: lépreux, samaritain, pharisien et disciple, peuple et héros, anciens, juge, veuve, publicain, petits enfants, chef, aveugle, riche, roi même, citoyen et serviteur… pour aboutir en foule au pied des murs de la Ville (en 1954, Faulkner publie son admirable A Fable – traduit en français: Parabole – comme s’il avait ce passage sous les yeux). Il faut survoler ainsi ce catalogue, quitte à en préciser plus tard les nuances; Luc est là, toujours, dans cet agencement volontaire des lieux, des noms, des fonctions, des personnages d’abord distincts puis rassemblés en masse. Nous connaissons la suite, comme Jésus sait ce qui l’attend: il est vrai qu’il s’agit de se dépouiller du monde, puisque, comme on dit, « c’est parti ». Or partir est départir: distribuer son dû à ce qui reste, en même temps que balayer ce qui encombre le chemin jusqu’à Jérusalem où s’achèvera cette place nette systématiquement faite par notre homme. Suivons-le.

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Luc : 17,1 à 10 – Arrivée

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

17,1 à 10

Arrivée

Considérons ce tiers de chapitre à la manière scolaire que Luc a si souvent empruntée; alors c’est une conclusion. Il se trouve que la tradition exégétique favorise cette considération, en posant que l’indication textuelle (ici en 11) de la remise en route vers Jérusalem rythmerait le récit de l’aventure de Jésus. Admis le point de vue de la conclusion, les choses s’éclairent à peu près, au moins formellement: l’affaire commencée en 13,22 (jusqu’à 14 compris: ladite « ambulance » ou mise en crise de l’être), articulée en 15 (jusqu’à 16 compris: ledit « paysage » ou mise en crise de l’avoir) s’achèverait ici sous forme de leçon. C’est là pourtant que la lumière baisse: s’il y a conclusion, on est bien en peine d’y faire tenir tout le texte. Il est vrai que deux mots vont bien: dire que mon salut ne dépend ni de ce que je suis ni de ce que j’ai, c’est en effet dire que je suis un « serviteur inutile » (10), On retrouve ici l’implacable innocence des textes précédents, qui ne voulait rien savoir ni de nos talents ni de nos mérites. Mais alors que faire du si fameux scandale? Et surtout que faire du non moins fameux pardon, figure ici du cheveu sur la soupe: s’agit-il de retirer in extremis toute sa brûlure au sel des plus de trois chapitres précédents ?

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Luc : 15 et 16 – Paysage

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

15 & 16

Paysage

Tous les hommes, de tous les peuples, de tous les temps et de tous les lieux, ont en partage de ne pouvoir être que s’ils sont en rapport avec l’entièrement autre, dont le visage est présent, actuellement et toujours face à tout homme, sans la moindre hiérarchie.

François Fédier

Publicains (15,1) et pharisiens (16,14): les paraboles intéressent le commun des mortels. C’est d’ailleurs trop dire: se savoir mortel est rien moins que commun – mais par contre intéressé, oui, et selon deux modes. L’intérêt publicain, c’est la pratique, le réalisme des faits, cette « mauvaise vie » qui est presque toujours la bonne. Tandis que l’intérêt pharisien c’est l’idéalisme du droit, la théorie avare d’elle-même et moqueuse de tout du haut de son savoir. En bonne mesure ici, Luc accorde deux ou trois paraboles (la brebis, la drachme et le fils), épaisses, à ceux qui font, et une seule (mais c’est bien sûr une allégorie) à ceux qui savent. Tout à l’heure (chapitres 13 et 14) c’était l’être, maintenant c’est l’avoir, l’intérêt donc, qu’il s’agisse des affaires ou du savoir: à chacun son capital et ici sa leçon. Celle-ci est désormais célèbre, presque usée, en tout cas pour les premières paraboles. Résumons sans craindre de trahir: perdre et retrouver (15,3 à 6,8 & 9), cette mise en actes de la vie vécue sur le mode de l’avoir – ce n’est pas si mal, à condition d’y lire d’avance la joie du repentir (15,7 & 10), ce retour à l’instant qui a précédé le mauvais choix. Il faut souligner cela: aux textes si sévères qui ne laissaient rien debout de tout ce qui prétendait être, succède ici une pédagogie presque choquante, tant elle se plie aux prétentions de l’avoir. Naguère nous parlions d’ambulance, qui ne s’attardait à rien; c’est maintenant la paysage, où l’on s’attarde à tout. De l’urgence, on est passé aux mille figures du stable, sur quoi nous comptons tant. Nous parlions de tranchant: vérifions que la lame est ici bien émoussée; on n’en retrouve le fil, peut-être, qu’avec l’adresse aux pharisiens. En attendant, devrai-je donc mon être à l’ignominie du « c’est à moi »?

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Luc : 13, 22 à 35 et 14 – Ambulance

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

13, 22 à 35 & 14

Ambulance

La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi.

Montaigne

Vient le temps des paraboles. Ici nous faisons un seul trait (de 13,22 à 14,35) de telles escales, comme si elles étaient un plus grand navire transportant la parole en des lieux mêlés: villes, villages et route déjà (13,22), passage de porte (24), Jérusalem la Ville (33), la salle de banquet surtout (14,1 à 24), et puis la route encore et toujours (25). Ainsi une première lecture pourrait facilement convaincre qu’il est question d’espace. Nous y avions naguère repéré la politique du Christ (cf lecture de 4,14 à 44 & 5). La seconde raison de lire ces lignes comme un seul voyage est la scansion régulière du scandale, le rythme lancinant de l’insupportable question (tout/rien, vie/mort), ce coche qu’on peut rater, qu’on va rater de le savoir si décisif: vous serez jetés dehors (13,28), vous ne me verrez plus (35), mets toi à la dernière place (14,10), n’invite pas tes amis ni tes frères (12), aucun des invités ne goûtera de mon souper (14), il s’agit d’haïr ton père, ta mère (26) et que le sel perde sa saveur (34) – donc: avoir de l’oreille (35). Au milieu de ces textes à frémir, l’emblème de l’hydropique (2) que le sel dessalé répétera in extremis: le fameux ressort, tendu déjà par le sermon sur la montagne, selon quoi ce qui sauve tue, et ce qui tue sauve. Sévère effort de penser là où la pensée perd ses marques; remise sur le métier du risque essentiel à l’ouvrage toujours le même: que diable allons-nous faire dans cette galère?

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Luc : 13,1 à 21 – Le beau milieu, cum grano sinapis

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

13,1 à 21

Le beau milieu, cum grano sinapis

Il fallait s’attendre à ce cadeau de Luc après la grande leçon des chapitres 11 & 12. À la peine de dire et d’être, il fallait ce baume du bon docteur, au milieu de cet évangile. L’emplâtre, le sinapisme, a ce côté mère-grand du savoir ancien; ici, on se souvient de la conduite de Jésus au sabbat (6,1-19), comme on se souvient des traditions: au total une synthèse active, toute fraîche et cuisante, cuisante et puis fraîche, où l’âcre fumée des sacrifices sanglants (1) se mêle à la promesse d’odeur de la pâte à pain (21). Goûtons ces vingt et un versets qui soignent si bien nos crises: ce n’est pas rien, s’il s’agit de « se repentir » en changeant l’âme, et pourtant ce n’est rien, ce grain qui va lever. Le français dit, d’un élan: se refaire une santé – où la cuisine domestique s’élève au rang d’ébranlement, de conversion – où les vaches qu’on mène boire n’ont que faire de Satan. Mazette, quel texte!

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