« ça fait combien? »

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Faire avec :

André Orléan,

Le pouvoir de la finance, éd. Odile Jacob 1999 (1)

L’empire de la valeurRefonder l’économie, éd. du Seuil 2011 (2)

(extraits cités ci-dessous en italique, signalés en chiffre et pagination)

«Ça fait combien?»

Nous ne parlons qu’ainsi. Est-ce là une «pathologie»? Non. À moins qu’évoluer, c’est-à-dire vivre, ne soit pathologique. Mais, en effet, pourquoi pas ?

Jean Pouillon

Qui?, quoi?, quand?, où? et même comment? – voilà bien des questions sérieuses, mais enfin pas tous les jours. Ces jours-ci, ce qui semble nous intéresser se dit autrement: ça coûte combien? Au lieu des quatre ou cinq chemins susdits (en longs et larges, profonds et plus nombreux encore, ils tournent en majuscules savantes: Individualisme, Ontologisme, Historicisme, Relativisme, Matérialisme…), mon quotidien passe par le chemin de ma poche, mon porte-monnaie. Suis-je donc bête, Harpagon ou Jean-Foutre?

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Lire, écrire… Et alors?

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Faire avec :

Patrice LORAUX, Le tempo de la pensée, éd. Du Seuil 1993 (A)

Jean-Christophe BAILLY, Jean-Marie GLEIZE, Christophe HANNA, Hugues JALLON, Manuel JOSEPH, Jacques-Henri MICHOT, Yves PAGÈS, Véronique PITTOLO, Nathalie QUINTANE, «Toi aussi tu as des armes» – Poésie & politique, éd. La Fabrique 2011 (B)

Georges DIDI-HUBERMAN, Aperçues, éd. De Minuit 2018 (C)

(ouvrages cités ci-dessous en italiques, initiale et pagination)

Lire, écrire… Et alors ?

De ces «notes de lecteur» pour tous et pour personne, un horizon, ou une leçon, tient à l’inquiétude de lire et d’écrire. Entendons par là cette banalité crue que ça ne sert à rien, ou encore la banalité cuite de n’y être pas pour grand’chose – «ça» et «y» étant essayer quand même, «grand’chose» étant pouvoir ce que nul ne sait, l’entrain qui vaille la peine. Montaigne l’a su ou cru peut-être, mais enfin nous autres, transpercés de déluges publicitaires, croyons voir sa tour privée éminemment publique partir en fumées privées de tout, même de fumet repérable. Comment se prendre encore à ce qui décourage ainsi?

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Demander à Jacques Rancière

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À propos de:

Jacques Rancière

Et tant pis pour les gens fatigués – Entretiens

(éd. Amsterdam 2009)

Moments politiques – Interventions 1977-2009

(éd. La Fabrique 2009)

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Demander à Jacques Rancière

L’habitude de lire habite de nombreux mondes possibles: du divertissement à l’érudition, de la promenade au labeur, de la parade jamais satisfaite au sillon inlassablement creusé. Entre et même au-delà de ces limites apparentes, toutes sortes de nuances, de combinaisons, de sauts ou de ruptures, d’encouragements et de découragements, inclinent à la perplexité: n’y a-t-il jamais assez de livres, ou bien y en a-t-il toujours trop? Lisons-nous comme on se nourrit, ou bien comme on se gave? De déceptions en stupéfactions, de nouveautés dépassées en anciennetés actualisées, une certaine sagesse a fait sa leçon: lire vaut moins que relire, parce qu’on ne lit jamais qu’un seul livre, celui qui nous convient, inconscient. L’ironie du fameux “vice impuni” vient peut-être de là, qu’on peut retourner en vertu non récompensée. L’habitude nommée “lecture” semble s’entretenir d’elle-même comme un moteur aux deux temps incessants. Si le bon livre est celui qui me conduit à en lire un autre, à quoi bon ce dernier qui ne fera pas mieux que me conduire à un troisième et ainsi de suite? Si le bon livre est celui qui rend illisibles tous les autres, à quoi bon lire encore? Épuisants pistons d’une habitude décidément trompeuse, dont il vaudrait mieux se passer? On dira que le carburant ou l’énergie, non le moteur, fait la lecture: désir de rêver ou désir de savoir, imagination ou intelligence, sentiment ou raison, action ou réflexion. Mais alors la perplexité redouble: comment choisir, en effet? Qui voudrait rêver sans raison, comprendre sans imaginer, penser sans faire? À quoi bon sentir sans savoir, raisonner sans s’émouvoir, réfléchir sans agir? N’appelons-nous pas justement “saisir” l’activité des cœurs et des mains capables de penser, celle des têtes capables de mobilisation, celle des corps capables de décision ?

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Bonnes brises par mauvais temps

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À propos de :

Barbara Cassin

(1) Plus d’une langue, éd. Bayard, coll. Les petites conférences 2012

(2) Jacques le Sophiste – Lacan, logos et psychanalyse, éd. EPEL, coll. Essais 2012

(3) La nostalgie – Quand donc est-on chez soi?, éd. Autrement 2013

Vinciane Despret

(4) Penser comme un rat, éd. Quæ, coll. Sciences en questions 2009

(5) Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions?, éd. La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond 2012

Isabelle Stengers

(6) Une autre science est possible! – Manifeste pour un ralentissement des sciences, suivi de William James, Le poulpe du doctorat (1903) présenté par Thierry Drumm, éd. La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond 2013

en italiques ci-dessous, ouvrages cités (1) à (6) suivi de la pagination

Bonnes brises par mauvais temps

Quoiqu’il nous occupe beaucoup, le mauvais temps ne nous surprend guère: plus il nous occupe, plus il paraît normal, et normal, donc, le ressassement de cette situation moins préoccupante que simplement mais indéfiniment occupée. Supposons qu’on s’en étonne. Après tout, s’il est vrai que le temps se gâte souvent, est-ce bien une raison pour en parler toujours?

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L’amitié singulière, événement de notre politique ?

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à propos de:

Vinciane DESPRET, Isabelle STENGERS: Les faiseuses d’histoires – Que font les femmes à la pensée?, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Émilie HACHE: Ce à quoi nous tenons – Propositions pour une écologie pragmatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Joëlle ZASK, Participer – Essai sur les formes démocratiques de la participation, éd. Le Bord de l’eau, coll. Les Voies du politique 2011.

En italiques ci-dessous: extraits de ces ouvrages.

L’amitié singulière, événement de notre politique?

Notre situation semble à l’image de toute identité: sinon impossible, du moins très difficile à décrire entièrement ou même préciser partiellement. Je peux certes faire état de tel statut social ou individuel, de telle appartenance géographique, historique ou culturelle – mais on voit que ces mêmes choses deviennent nébuleuses, échappent en éclats ou étincelles de moins en moins clairs. Naguère encore “fonctionnaire” ou “père”, “français” ou “chrétien” allaient à peu près – mais “consultant” ou “cadre”, “ex” ou “homme” et “femme”, “minorité” ou “majorité”, “d’ici” ou “d’ailleurs”? Plus de “même”, dirait-on, mais des semblants d’identités à la recherche de leur nombre, de leurs semblables dont le seul compte – quand il a lieu – garantit l’existence précaire. En régime incertain, “être soi” ne va plus de soi.

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Quatrième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Quatrième chapitre

Les ressources de l’opinion: la santé retrouvée

nec te pœniteat pecoris, divine poeta.

Virgile

Si vous les nourrissez de pierre au lieu de pain, les jeunes gens se révolteront, même s’ils confondent dans leur révolte le boulanger avec celui qui leur lance des pierres.

Karl Popper

Loin de l’aristocratisme lisse ou hautain, mâtiné d’hermétisme, avec lequel une image maladroite le confond trop souvent, Musil brûlait d’un amour pour le peuple dont il cherchait la force à hauteur du nombre. Il se voit anarchiste conservateur: lui qui voit tant les dégâts de la démocratie (situation de l’art, presse et pacifisme) sait qu’il s’agit de la rendre plus et non moins intense. Ainsi écrit-il1 : le nombre des grandes réalisations est en proportion de celui des moyennes; le génie, en effet, ne produit jamais du nouveau, mais toujours, simplement, du différent, et ce sont les talents moyens qui lui donnent la possibilité de se condenser en œuvres. Il n’y a donc nul abîme entre l’opinion et le savoir, mais seulement des relations objectives encore si mal élucidées qu’on n’a même pas de nom pour désigner leur domaine. Ce dont il s’agit, ce n’est rien de moins que tout ce qui requiert notre vie intérieure; tout le religieux et le politique au sens le plus large, tout l’artistique et tout l’humain – hors de ce qui est purement national ou pur arbitraire de la croyance et du sentiment – s’y trouve inclus2 .

Une telle opinion presque sans nom (le monde, l’atmosphère ordinaire, l’opinion de la vie, écrit Musil ailleurs3 ), hors du piège abêtissant de la croyance et du sentiment, c’est ce que nous avons cherché dans les saillies de notre actualité. Mais l’argument principal de la bêtise, ajoutait Musil, est dans l’insuffisance de tous les anges philosophiques4: c’est à cette supposée insuffisance qu’il faut demander des comptes.

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Troisième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

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« Nous savons bien mais quand même… » L’exemple de la revue Cosmopolitiques

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« Nous savons bien mais quand même… »

L’exemple de la revue Cosmopolitiques

Musil écrit quelque part la propension à vivre-de quand on renonce à vivre-dans ; le feu, par exemple, ne va pas si mal en spectacle de cheminée. On pourrait aussi bien songer à vivre-avec, ce tiers morceau choisi de nos accointances possibles. Ici entre autres, telles éthologues remarquent le contraste majeur entre deux modes d’élevage : vivre-avec ou vivre-de, domestication et exploitation1. Les cinq années de la revue Cosmopolitiques explorent ce tiers état sans lasser ni se lasser. On y voit les principes ou les fins qui nous font vivre, accompagnés des faits, actions ou moyens dont on pourrait bien vivre, mais aussi des risques et des objections, des fausses pistes et des dérapages qui font de la vie une course plus ou moins bien ou mal ralentie. On pourrait y voir l’œuvre difficile de toute association – dont celle qu’on appelle un peu vite « société » – misant à la fois sur la réciprocité et l’asymétrie des partenaires. On pourrait y voir la version longue et très peuplée de l’espace herbeux que les Islandais montrent aux visiteurs sous le nom de Althing, décrit comme « le plus vieux parlement d’Europe ». On y voit surtout la visée d’une démocratie dont l’essence est l’incertitude acceptée mais aussi contrôlée, incertitude et complexité dûment apprises d’une écologie comme science, appliquée ici à explorer et si possible composer un peuple ou un monde comme un seul monde où nous ne sommes évidemment pas seuls. On n’hésite donc pas à faire avec – suivre au moins, accompagner peut-être et dialoguer au plus – ces remarquables éclats de ce qu’on se surprend à considérer comme l’évidence divinement déclarée : nous n’avons jamais agi ni pensé autrement qu’ainsi, loin des faux semblants mais tout près des malentendus révélés autant que des réalités cachées.

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Propos de salle d’attente : où va-t-on ?

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À propos de:

Bruno Latour, Pasquale Gagliardi (dir), avec Philippe Descola, François Jullien, Gilles Kepel, Derrick de Kerckhove, Giovanni Levi, Sebastiano Maffetone, Angelo Scola, Peter Sloterdijk, Isabelle Stengers, Adam Zagajewski : Les atmosphères de la politique – Dialogue pour un monde commun; éd. Les Empêcheurs de penser en rond 2006 (cité ici sous AP).

Peter Sloterdijk, Le palais de cristal – À l’intérieur du capitalisme planétaire, trad. de l’allemand par Olivier Mannoni; éd. Maren Sell 2006 (cité ici sous PC).

Propos de salle d’attente :

où va-t-on ?

On ne peut pas exclure que nous soyons à un seuil de coopération…

il nous faudra attendre le jugement des générations ultérieures…

Cela répondra-t-il aux espoirs de processus de paix mondiaux…? L’avenir nous le dira.”

Peter Sloterdijk1

Nous attendons beaucoup” peut se lire de deux façons dans notre langue de situation: soit que, las de perdre un temps supposé précieux, nous nous plaignions d’atteindre si peu le but décidément lointain, soit que, au contraire, celui-ci nous semble si proche que sa promesse se gonfle d’impression quasi réalisante. Attendre beaucoup c’est autant patienter que réclamer, mettre à distance et toucher presque – comme si une certaine résignation quant au but se muait en exigence quant au résultat. Comme s’il fallait bien que “ça vienne”, à force de demander: “Alors, ça vient?”. Dans une salle d’attente, on ne saurait attendre trop longtemps.

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Un cas exemplaire

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À propos de :

Jovan DIVJAK, Sarajevo, mon amour – Entretiens avec Florence La Bruyère; éd. Buchet-Chastel 2004.

Un cas exemplaire

Guerre et paix se font moins qu’elles ne se gagnent ou se perdent. On sait même qu’en réalité toute guerre est perdue: reste donc la paix, qu’il s’agit seulement de gagner. Ce livre invite d’abord à voir et à savoir comment gagner la paix. Plus haut et plus loin (mais n’est-ce pas la même chose, la même cause, la même affaire?) ces entretiens sont un matériau exemplaire du problème politique le plus actuel. Qu’est-ce qu’un problème actuel? Ce qui, ici et maintenant, travaille le fond des choses, que les philosophes appellent “essence”, ce qu’elle sont vraiment ou en dernière analyse. Que sont les choses “politiques”? L’exercice et les limites du pouvoir. “Je suis donc je peux”, dit cet homo politicus que, tous et chacun, nous sommes. Alors nous entrons en politique: comment faire pour que l’exercice du pouvoir ne dépasse pas ses limites, et que ses limites n’empêchent pas son exercice? En termes techniques: comment faire vivre une république (limites) en démocratie (exercice), et une démocratie en république? Demandons au général Divjak, qu’une histoire tragique -quelle histoire ne l’est pas?- a métamorphosé en adorable chimère, additionnant exemplairement en lui un Tintin démocrate avec un Socrate républicain.

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