« Balkanisation »: pour en finir encore, ou pour recommencer?

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Anne Madelain,

L’expérience française des Balkans (1989-1999)

Presses universitaires François-Rabelais, 2019

(extraits cités ci-dessous en italique, avec pagination)

«Balkanisation»:

pour en finir encore,

ou pour recommencer?

Comment faire autrement que lire ce livre/thèse en regard des «lectures balkanisées» où je range mes sottises non repenties? Ainsi dit-elle, au mitan de cette publication (162):

Il s’agit ici de questionner les effets de l’appartenance au collectif France, ainsi qu’à d’autres collectifs plus circonscrits, sur les souvenirs que conservent les individus à propos des Balkans.

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Dormants et sentinelles : une histoire d’après-guerre

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À propos de :

Dubravka UGRESIC, Le ministère de la douleur, roman;

trad. du serbo-croate par Janine Matillon, éd. Albin Michel

2008.

Dormants et sentinelles : une histoire d’après-guerre

«Tout est fictif», prévient-elle, quand nous lisons ce «roman» avec l’œil de son précédent ouvrage: «ceci n’est pas un livre». Figure de style, familiarité d’un «truc d’écrivain» jouissant de cette liberté qu’offre le succès, autorisant jusqu’au caprice? Après tout pourquoi pas: tant mieux pour elle, non? Mais le lecteur parmi d’autres tient à sa propre route, son Ugresic à lui, qu’il a «entendue parler», comme dit sa langue. Cet ouï-dire a tracé, déjà, certaine piste – un ton s’est installé, une voix a coulé dans l’oreille, une conversation commencé plus ou moins secrètement, mêlée à «l’expérience», cette drôle de chose faite justement d’interactions dirigées par personne mais soutenues par chacune et chacun, emportée et soulevée, flux et reflux d’un cours universel, d’une marée particulière. Quelle marée, quel cours, ici?

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Pièces rapportées, morceaux choisis : notre histoire bricolée

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À propos de:

Nikola KOVAC: Bosnie, le prix de la paix; éd. Michalon 1995 (cité ici sous B).

Yves LAPLACE: Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica; éd. du Seuil 1998 (cité ici sous C).

Martine STORTI: Cahiers du Kosovo – L’urgence de l’école; éd. Textuel 2001 (cité ici sous K).

Dubravka UGRESIC: Le musée des redditions sans condition; traduit du serbo-croate par Mireille Robin; éd. Fayard 2004 (cité ici sous M).

Ouvrage collectif: “Sta Ima?” – Ex-Yougoslavie, d’un État à d’autres; éd. L’œil électrique- Guernica ADPE 2005 (cité ici sous ST).

Pièces rapportées, morceaux choisis :

notre histoire bricolée

Les mots les meilleurs sont ceux que nous cherchons en vain.”

Ivo Andric

Peut-on dire ce qui se passe? Art ou science, exercice quotidien ou tâche ordinaire, pouvoir et devoir naturels en somme: comment répondre à cette question souvent évidente, parfois torturante? Montage et démantèlement du puzzle “yougoslave” – qui ont demandé le même laps (on n’ose dire: durée) que ceux du “communiste” – font un objet-obstacle spécialement retors à la question. C’est que nous en sommes – à la fin de cette histoire – au temps non seulement des cartes sur table (de Versailles à Yalta puis Dayton, le jeu des cartes n’a jamais manqué, entre départ et commencement hélas) mais surtout de l’information et de la communication ouvertes, disponibles tous azimuts de nos jours.

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Nous autres gens de Bosnie-Herzégovine

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À propos de:

Xavier Bougarel

Bosnie – Anatomie d’un conflit; éd. La Découverte, coll. Les dossiers de l’état du monde, 1996

(sauf indication contraire, toutes les références sont empruntées aux pages de cette édition).

Nous autres gens de Bosnie-Herzégovine

ou

L’expert et la porcelaine

Nos questions communes sont souvent bêtes, ou naïves. Que diable allions- nous faire dans cette galère? Comment se fait-il (“se”, “il”: drôle de personne, non?) qu’arrive ce que nous n’avions pas voulu mais qui n’arrive pas sans nous? Il y a bien un mot pour cela, “responsabilité”, mais ce mot s’entend peu ou mal, comme les grands mots peu avares d’ombres et de lumières, émanant une aura vite dévoreuse de sens par trop-plein. Hier encore nous prétendions ne pas savoir assez pour savoir; aujourd’hui, nous répétons à l’envi savoir beaucoup trop pour savoir (c’est si compliqué, n’est-ce pas?). Innocence et culpabilité, morale et politique, pénal et juridique, médiatique et historique, subjectivité et objectivité, passion et neutralité, arbitraire et convention, vengeance et répétition… Très vite on n’en finit plus de se perdre en rapports, angles, dimensions, faits, événements, objets et sujets dont la diversité – et leur interdépendance par-dessus – décourage la compréhension, si comprendre c’est embrasser d’un seul tenant (“maintenant”, dit notre langue).

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Nos guerres et leurs paix : l’épreuve européenne de la Bosnie

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À propos de:

Le nettoyage ethnique – Documents historiques sur une idéologie serbe, rassemblés, traduits et commentés par Mirko Grmek, Marc Gjidara et Neven Simac; éd. Fayard 1993; seconde édition Le Seuil, coll. “Points Histoire” 2002 (cité ici sous: NE)

Opérations des Nations Unies – leçons de terrain: Cambodge, Somalie, Rwanda, ex-Yougoslavie; symposium sous la direction du Général Jean Cot, éd. Fondation pour les Études de Défense 1995 (cité ici sous: ONU)

A. Chauvenet, V. Despret, J.-M. Lemaire: Clinique de la reconstruction – Une expérience avec des réfugiés en ex-Yougoslavie; éd. L’Harmattan, coll. santé, sociétés et cultures 1996 (cité ici sous: RC)

Général Jean Cot, Demain la Bosnie; éd. L’Harmattan 1998 (cité ici sous: DB)

David Albahari, Goetz et Meyer; traduit du serbe par G. Iaculli et G. Lukic, éd. Gallimard-Nrf, coll. Du monde entier, 2002 (cité ici sous: GM)

Nos guerres et leurs paix :

l’épreuve européenne de la Bosnie

Brisez mon cœur, mais ne le déchirez pas!”

Balzac, Louis Lambert.

 » Tout cela est simple, très simple. Demain ce sera plus simple encore.

Si simple qu’on ne pourra plus rien écrire d’intelligible

sur le malheur des hommes dont les causes immédiates

décourageront l’analyse. « 

Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune

Ces ouvrages ne sont certes pas les seuls à précéder, suivre ou rendre compte d’une paix (accords de Dayton, 1995) qu’une décennie, passée la guerre, fait voir très pâle. Toute paix comme toute guerre est un monde1 dont il s’agit ici de prendre au moins une mesure, et le monde que dessinent les livres n’est pas la plus mauvaise façon de procéder: les livres sont aussi nombreux que divers et notre expérience l’est encore davantage. Supposons donc que ces cinq-là iront aussi bien à ce qui fait l’expérience, le lent mouvement de sa réalisation, retournant ses effets en causes nouvelles, changeant son allure aux degrés de sa reconnaissance, modifiant autant remèdes en poisons que poisons en remèdes. « Documents historiques », dit le premier dont l’avance mérite hélas sa réédition dix ans plus tard, « leçons » dit le second, « reconstruction » dit le troisième, « demain » confirme le suivant, tandis que le dernier, entre histoire et récit, tente de repeupler un vide vertigineux. Autant de signes de l’après que l’avant détermine – la question venant de chercher si c’est pour le commencement du meilleur ou le recommencement du pire.

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Pour saluer le monde bosnien

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À propos de:

Ivo Andric,

Le pont sur la Drina, tr. fr. Pascale Delpech, éd. Belfond – Le livre de poche, Paris 2004;

L’éléphant du vizir, récits de Bosnie et d’ailleurs, tr. fr. Janine Matillon, éd. Le serpent à plumes, Paris 2002;

La chronique de Travnik, tr. fr. Michel Glouchevitch, éd. L’Âge d’homme, Lausanne 1994.

Pour saluer le monde bosnien :

les ongles du diable, les ailes des anges

je suis heureux car incapable de dire où je suis”

Ivo Andric, in: Yelena, celle qui n’était pas, II, Voyages.

Cette histoire d’ailes et d’ongles, Ivo Andric la rapporte à sa manière de conteur aussi souriant que malin – un peu diable, un peu ange, lui aussi – en la laissant rapporter par un de ses personnages1 qui bien sûr prétend ne la tenir que de feu son père qui lui-même l’entendit raconter… Ainsi vont les histoires en cette Bosnie où “l’on soigne davantage et l’on chérit plus un conte sur une histoire vraie que l’histoire vraie que l’on conte2 . Diabolique et angélique: les ongles du diable ont rayé de gouffres et d’abîmes le bel et brillant plateau de glaise plate et lisse mais humide et molle, que les mains de Dieu offraient aux hommes: le monde créé; alors les anges déployèrent leurs ailes d’un bord à l’autre des failles, et les hommes apprirent l’art des ponts, chose sacrée après celui des fontaines3 . Présent d’un bout à l’autre de l’œuvre majeure de l’écrivain, Ali hodja est aussi un pont – comme nous qui lisons en passant du rire aux larmes, de la dure leçon à la douce rêverie, un moment attardés, pour le pire et pour le meilleur, sur la “kapia” du milieu du pont, point de rencontre et de séparation, plateforme des conversations populaires et des exécutions sommaires, improbable noce du privé et du public, socialité tissée de nos craintes autant que de nos espoirs. Chaque œuvre d’Andric est ainsi toute l’œuvre de celui qui n’a fini d’écrire qu’en cessant de vivre, il y a trente ans; chaque œuvre, toute œuvre quand elle est grande, est une telle place, point de passage ou demeure improbable au-dessus de l’immuable courant du fleuve, pont tendu par ses arches.

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