QUE FAIT (ce qu’on appelle) “ON” ?

Télécharger au format .pdf

À propos de :

Dominique BOULLIER, Derrière chez moi… Le bois de Sœuvres à Rennes; éd. Textuel 2001. (1)

Patrick CINGOLANI, La république, les sociologues et la question politique; éd. La Dispute 2003. (2)

Philip PETTIT, Penser en société – Essais de métaphysique sociale et de méthodologie; tr. fr. A. Bouvier, B. Guillarme, P. Livet, A. Ogien; éd. PUF 2004. (3)

James SUROWIECKI, La sagesse des foules; tr. fr. E. Riot; éd. JC Lattès 2008. (4)

Serge REGOURD, Vers la fin de la télévision publique? Traité de savoir-vivre du service public audio-visuel; éd. de l’attribut 2008. (5)

Dominique CARDON & Fabien GRANJON, Médiactivistes; éd. Presses de la FNSP 2010. (6)

Alain BADIOU, Pierre BOURDIEU, Judith BUTLER, Georges DIDI-HUBERMAN, Sadri KHIARI, Jacques RANCIÈRE, Qu’est-ce qu’un peuple?; éd. La fabrique 2013. (7)

Extraits de ces ouvrages, repérés ci-dessous en italiques de (1) à (7)

QUE FAIT (ce qu’on appelle) “ON” ?

Extraire de publications plutôt récentes une poignée de celles qui répondraient à cette question relève évidemment de la bizarrerie. “On” n’est pas un sujet. L’assujettissement ici ne renverrait qu’à l’indéfendable arbitraire, récent ou pas. “On” est partout donc nulle part, de tout âge, terrain ou domaine, donc d’aucun – passoire ou filtre absurde, capable d’arrêter ou laisser passer au hasard moucherons ou chameaux, puces comme éléphants. Pourquoi diable tenter de suivre pareil non-sujet?

Lire la suite

L’en-train de (se) faire: une prise philosophique et politique

Télécharger au format .pdf

à propos de:

François Fédier, Entendre Heidegger et autres exercices d’écoute, éd. Le Grand Souffle 2008.

Starhawk:

Parcours d’une altermondialiste – De Seattle aux Twin Towers, trad. Isabelle Stengers et Édith Rubinstein, éd. Les Empêcheurs de penser en rond 2003.

Femmes, magie et politique, trad. Morbic, éd. Les Empêcheurs de penser en rond 2003.

Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie – Actualité de la démocratie participative, éd. Seuil et La république des idées 2008.

Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique – Tirage au sort et politique, d’Athènes à nos jours, éd. La Découverte/poche 2011.

Daniel Cefaï, Pourquoi se mobilise-t-on? Les théories de l’action collective, éd. La Découverte/M.A.U.S.S. 2007.

Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude – Marx et Spinoza, éd. La Fabrique 2010.

En italiques ci-dessous: extraits de ces ouvrages.

L’en-train de (se) faire:

une prise philosophique et politique

De vrais problèmes se terrent probablement sous ceux que nous avons du mal à poser – mais ce mal est entretenu, la difficulté sans cesse renouvelée. Entendons par exemple que “le problème nucléaire”, depuis son alimentation en 1945, ne parvient guère à s’énoncer autrement qu’en répétitions, représentations, alertes, malaises et drames ponctuels de toute sorte – autant d’affres incapables (malgré Günther Anders, Tchernobyl et Fukushima entre autres) de dépasser l’écrasante évidence commune: jusqu’ici, ça va. Quant au “problème écologique” (si tant est qu’il soit différent du précédent), quelle position peuvent lui permettre les mille et une épreuves de ses manifestations quotidiennes? Plus loin encore, autre exemple (mais quel diable d’autre y a-t-il?), “le problème politique” se terre sous des catastrophes (Shoah, Nakba) encadrées de leurs incessants points de suspension génocidaires ironisant nos “plus jamais!”. Une version “française” du “politique” – comique cette fois – enterre quant à elle le cumul et le monopole partitocratique des mandats électifs sous la monnaie courante d’oligarchies rigolardes. Ainsi je n’en finis plus, de moins en moins sûr que nos maux puissent seulement cristalliser en problèmes, notre douleur en réflexion, notre honte en action, et notre détresse en santé sinon salut. De Job ou Qohelet-L’Ecclésiaste jusqu’à Hölderlin, on le croyait pourtant – mais il arrive qu’on s’habitue: des maux si vécus, si courants, si supportables après tout, ne sauraient être posés ou pensés. C’est la vie, non?

Lire la suite

L’éclairage public: une énergie diffuse

Télécharger au format .pdf

à propos de:

Éveline Pinto (dir.) Pour une analyse critique des médias – Le débat public en danger, éd. du croquant, coll. champ social 2007.

Louis Pinto (dir.) Le commerce des idées philosophiques, éd. du croquant, coll. champ social 2009.

Revue Agone Les intellectuels, la critique & le pouvoir n°41/42 coordonné par T. Discepolo, C. Jacquier & P. Olivera, éd. Agone 2009.

Revue Offensive Divertir pour dominer – La culture de masse contre les peuples, éd. L’Échappée 2010.

Gérard Noiriel Dire la vérité au pouvoir – Les intellectuels en question (nouvelle édition revue et actualisée de Les fils maudits de la République – L’avenir des intellectuels en France, éd. Fayard 2005), éd. Agone 2010.

Noam Chomsky Raison & liberté – Sur la nature humaine, l’éducation & le rôle des intellectuels, textes choisis, éd. Agone 2010.

Peter Sloterdijk Règles pour le parc humain, suivi de La domestication de l’Être – Pour un éclaircissement de la clairière, trad. Olivier Mannoni, éd. Mille et une nuits – éd. Arthème Fayard 2010.

Bruno Latour

La mondialisation fait-elle un monde habitable?, in Territoire 2040 – Prospectives périurbaines et autres fabriques de territoire, Revue d’étude et de prospective n° 2, pp. 9-18, 2009

Cogitamussix lettres sur les humanités scientifiques, éd. La Découverte 2010.

L’éclairage public:

une énergie diffuse

On s’éclaire comme on peut. On sait que l’éclairage public est un drôle d’objet à beaucoup de titres, tous paradoxaux. D’usage privé mais pour tous, réseau commun mais très divers, comprenant aussi bien l’éclatant gaspillage que la parcimonie avaricieuse, irrésistible engagement à consommer et sourde menace très peu engageante – tout un aménagement invisible (câbles souterrains, sources hors de portée, luminescence diurne dans la nuit noire…) au service de la seule visibilité. Cet objet n’est pas un objet mais une ressource enveloppante que la pratique sociale seule peut distinguer, dans l’actualité de sa demande. De banane bleue en ring, de belt en mégalopole, le minuscule réverbère ne se laisse pas oublier. En vol, pas trop loin du sol, les pauvres hublots de l’avion de nuit laissent voir ces drôles de trous d’aiguille lumineux et agités, mobilisant une “carte” fuyante de rayons, dentelles étranges, neurones poussant ou tirant synapses et dendrites en étoiles terrestres, cosmos de vers brillants ou tentacules perdues. On serait, à moins, tenté par les métaphores sensibles – c’est le cas de le dire. Moi aussi j’essaie de m’éclairer – et qui sait ce que ça donne, de près ou de loin?

Lire la suite

Troisième chapitre

Télécharger au format .pdf

À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

Lire la suite

Une critique toujours piégée ?

Télécharger au format .pdf

À propos de :

Denis DE ROUGEMONT, Journal d’un intellectuel en chômage, éd. Albin Michel 1937

Zygmunt BAUMAN, S’acheter une vie – Essais (ici SV); trad. Christophe Rosson, éd. Actes Sud/Jacqueline Chambon 2008

Axel HONNETH, La société du mépris – vers une nouvelle théorie critique (ici SM); éd. établie par Oliver Voirol, trad. Olivier Voirol, Pierre Rusch et Alexandre Dupeyrix, éd. La Découverte 2006 & 2008

Ss la dir. de Didier FASSIN & Alban BENSA, Les politiques de l’enquête – Épreuves ethnographiques (ici PE), éd. La Découverte 2008

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Une critique toujours piégée ?

La question est peut-être spécialement contemporaine, mais croise aussi la fort ancienne inquiétude de tout un chacun: comment et pourquoi diable nos connaissances les plus ajustées ne font-elles pas plus de justice dans le monde? Par quelle bizarrerie la lucidité la plus publiquement aiguisée ne semble-t-elle parvenir qu’exceptionnellement à se traduire en actes partagés?

Mille réponses renvoient déjà la question à sa supposée naïveté (au mieux) ou à sa folie (au pire): tout le monde sait que savoir et opinion font deux, que connaissance et action font encore deux, que la recherche intellectuelle et la réalité sociale font toujours deux, et que… la liste serait interminable de tout ce qui tombe dans le panier de Don Quichotte, l’évidence selon laquelle, pas plus que les livres et le monde, comprendre et faire ne concernent “tout simplement” ni les mêmes choses, ni les mêmes gens, ni le même espace, ni le même temps. Bon.

Lire la suite

Répondre à/de ce qui arrive ?

Télécharger au format .pdf

À propos de :

Imre KERTÉSZ, L’Holocauste comme culture – Discours et essais (Die exilierte Sprache) trad. Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, éd. Actes Sud 2009

Stanley CAVELL, Qu’est-ce que la philosophie américaine? – reprise de trois ouvrages parus aux éditions de l’Éclat: Une nouvelle Amérique encore inapprochable – De Wittgenstein à Emerson; Conditions nobles et ignobles – La constitution du perfectionnisme moral émersonien; Statuts d’Emerson – Constitution, philosophie, politique. Trad. Sandra Laugier et Christian Fournier; éd. Gallimard, coll. Folio Essais 2009

Pierre MACHEREY, Petits riens – ornières et dérives du quotidien – éd. le Bord de L’eau 2009

Luc BOLTANSKI, Rendre la réalité inacceptable – À propos de “La production de l’idéologie dominante” (de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski 1976, réed. Demopolis et Raisons d’Agir, éd. Demopolis 2008.

(toutes les citations en italiques ci-dessous sont tirées de ces livres)

Répondre à/de ce qui arrive ?

Sommes-nous éveillés? Peut-on savoir ou même apercevoir non seulement ce que nous pensons mais à quoi nous participons? Époque, situation, vécu: ces mots ou d’autres désignent ou plutôt appellent notre façon de vivre – cela fait-il expérience pour nous? Comment comprenons-nous ce qui “arrive” (d’où? vers quoi? comment?), ce qui “passe” (par où? en s’arrêtant quelque part? sans s’arrêter? mais alors comment savoir?), ce qui “se passe” (mais de quel “soi” s’agit-il?)?

Ces questions sont partout depuis longtemps – c’est même à elles que nous devons la distinction commode de “penseurs” parmi nous qui sommes réputés nous contenter de vivre. Mais qu’on admette une telle distinction (à eux l’interrogation, à nous le contentement) et nous voilà encore troublés: chaque “penseur” découpe sa manière d’interroger, son domaine de prédilection, sa partie contre le tout que nous espérions, son “isme” à lui contre le “valable” universel et maniable sur lequel nous aimerions compter. Autant dire que la distinction commode est surtout paresseuse, recule sans dispenser de sauter, et de sauter au moins deux fois: une fois pour comparer les réponses des “penseurs”, une fois pour revenir aux questions… case départ!

Lire la suite

Du clivage au dialogue

Télécharger au format .pdf

À propos de :

Judith BUTLER,

Trouble dans le genre – Pour un féminisme de la subversion, (Gender trouble, Feminism and the Politics of Subversion, 1990); trad. Cynthia Kraus, Éditions La Découverte 2005

Le pouvoir des mots – Politique du performatif (Excitable Speech, A Politics of Performative, 1997); trad. Charlotte Nordmann, Éditions Amsterdam 2004

Du clivage au dialogue

Antescriptum

Parler de ces livres, et de leur auteur, soulève un des obstacles familiers à notre temps: un “nouvel esprit du capitalisme” a largement réussi à nous faire prendre l’anti-intellectualisme pour la moindre des choses, un reproche entendu “naturellement”, dont la justification serait incongrue. Le moindre texte réputé “difficile” est l’alibi de ce qui peut se parer tour à tour, et au choix, de vraie/fausse modestie (je suis trop bête – inculte, fatigué, occupé, etc… – pour y comprendre quelque chose) ou de vrai/faux orgueil (je ne vais pas m’abaisser à lire des gens qui ne prennent pas la peine d’écrire clairement).

Avant d’oublier cet obstacle (à vrai dire incontournable aujourd’hui), signalons que l’auteur en parle elle-même. À l’occasion d’une introduction neuf ans après la première publication de Gender Trouble, elle écrit ceci (Trouble dans le genre, p.41-42):

Les personnes qui ont lu Trouble dans le genre, qu’elles aient ou non aimé le livre, ont trouvé que son style était difficile (…) L’effet de surprise vient peut-être de notre tendance à sous-estimer la capacité et le désir du grand public de lire des livres “compliqués” (…) On peut certes s’essayer à des styles, mais on ne choisit pas vraiment ceux qu’on peut avoir. De plus, ni la grammaire ni le style ne sont neutres du point de vue politique (…) Est-il légitime que les personnes offensées exigent un “parler simple”, ou est-ce que leur plainte naît d’une attente consumériste de la vie intellectuelle? (…) L’exigence de lucidité oublie les ruses qui permettraient de “voir clair”. Avital Ronell nous rappelle ce moment où Nixon a regardé la nation droit dans les yeux et dit: “Que les choses soient bien claires”, avant de se mettre à mentir comme un arracheur de dents. Qu’est-ce qui circule sous le signe de la “clarté”, et quel serait le prix à payer si l’on suspendait notre faculté de douter lorsqu’on nous annonce en grande pompe l’arrivée de la lucidité? Qui décide des protocoles de la “clarté”, et quels intérêts servent-ils? Qu’est-ce qui est forclos lorsqu’on persiste à définir la transparence comme le prérequis de toute communication à partir de critères locaux? Qu’est-ce que la transparence laisse dans l’ombre?

Lire la suite

Le travail des preuves

Télécharger au format .pdf

À propos de:

Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard (dir), La France invisible, éd. La Découverte 2006.

Le travail des preuves

Nous n’avons apparemment jamais été aussi riches en connaissances pratiques en même temps qu’aussi pauvres en conséquences politiques. Ce constat relativement courant est l’un des principaux motifs de cet ouvrage collectif, qui interroge à son tour ce curieux processus par lequel nous semblons passer, en matière dite “sociale”, de la question à la gestion, de l’habitude à l’indifférence, de la réalité à l’étiquette1 . On n’est certes pas loin d’une banalité: les images de ces écarts sont partout présentes, depuis le ridicule du moindre journal télévisé jusqu’au sérieux d’études chiffrées. Plus d’une décennie après l’enquête effectuée par “l’école” de Bourdieu (La misère du monde, 1993), elle-même part des travaux continus de la bien-nommée revue Actes de la recherche en sciences sociales, la tentation est grande de ranger le livre à l’étagère de l’intention, aussi bonne que bientôt poussiéreuse. Si elle revient ici, c’est dans l’espoir que la patiente mais ardue intelligence des choses labourées par “les Bourdieu” pourrait avoir son relais du côté d’une écriture délibérément accessible, issue de la collaboration entre journalistes, chercheurs et écrivains. Cette nouvelle enquête est donc agencée autrement, en choisissant d’abord le titre et le thème général de “l’invisibilité”, décliné ensuite en catégories illustrées par anecdotes et entretiens, eux-mêmes prolongés enfin par un aperçu des plus récents travaux disponibles.

Lire la suite