Quatrième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Quatrième chapitre

Les ressources de l’opinion: la santé retrouvée

nec te pœniteat pecoris, divine poeta.

Virgile

Si vous les nourrissez de pierre au lieu de pain, les jeunes gens se révolteront, même s’ils confondent dans leur révolte le boulanger avec celui qui leur lance des pierres.

Karl Popper

Loin de l’aristocratisme lisse ou hautain, mâtiné d’hermétisme, avec lequel une image maladroite le confond trop souvent, Musil brûlait d’un amour pour le peuple dont il cherchait la force à hauteur du nombre. Il se voit anarchiste conservateur: lui qui voit tant les dégâts de la démocratie (situation de l’art, presse et pacifisme) sait qu’il s’agit de la rendre plus et non moins intense. Ainsi écrit-il1 : le nombre des grandes réalisations est en proportion de celui des moyennes; le génie, en effet, ne produit jamais du nouveau, mais toujours, simplement, du différent, et ce sont les talents moyens qui lui donnent la possibilité de se condenser en œuvres. Il n’y a donc nul abîme entre l’opinion et le savoir, mais seulement des relations objectives encore si mal élucidées qu’on n’a même pas de nom pour désigner leur domaine. Ce dont il s’agit, ce n’est rien de moins que tout ce qui requiert notre vie intérieure; tout le religieux et le politique au sens le plus large, tout l’artistique et tout l’humain – hors de ce qui est purement national ou pur arbitraire de la croyance et du sentiment – s’y trouve inclus2 .

Une telle opinion presque sans nom (le monde, l’atmosphère ordinaire, l’opinion de la vie, écrit Musil ailleurs3 ), hors du piège abêtissant de la croyance et du sentiment, c’est ce que nous avons cherché dans les saillies de notre actualité. Mais l’argument principal de la bêtise, ajoutait Musil, est dans l’insuffisance de tous les anges philosophiques4: c’est à cette supposée insuffisance qu’il faut demander des comptes.

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Troisième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

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Pièces rapportées, morceaux choisis : notre histoire bricolée

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À propos de:

Nikola KOVAC: Bosnie, le prix de la paix; éd. Michalon 1995 (cité ici sous B).

Yves LAPLACE: Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica; éd. du Seuil 1998 (cité ici sous C).

Martine STORTI: Cahiers du Kosovo – L’urgence de l’école; éd. Textuel 2001 (cité ici sous K).

Dubravka UGRESIC: Le musée des redditions sans condition; traduit du serbo-croate par Mireille Robin; éd. Fayard 2004 (cité ici sous M).

Ouvrage collectif: “Sta Ima?” – Ex-Yougoslavie, d’un État à d’autres; éd. L’œil électrique- Guernica ADPE 2005 (cité ici sous ST).

Pièces rapportées, morceaux choisis :

notre histoire bricolée

Les mots les meilleurs sont ceux que nous cherchons en vain.”

Ivo Andric

Peut-on dire ce qui se passe? Art ou science, exercice quotidien ou tâche ordinaire, pouvoir et devoir naturels en somme: comment répondre à cette question souvent évidente, parfois torturante? Montage et démantèlement du puzzle “yougoslave” – qui ont demandé le même laps (on n’ose dire: durée) que ceux du “communiste” – font un objet-obstacle spécialement retors à la question. C’est que nous en sommes – à la fin de cette histoire – au temps non seulement des cartes sur table (de Versailles à Yalta puis Dayton, le jeu des cartes n’a jamais manqué, entre départ et commencement hélas) mais surtout de l’information et de la communication ouvertes, disponibles tous azimuts de nos jours.

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Une exception ordinaire : la démocratie

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À propos de:

Jacques RANCIÈRE,

La haine de la démocratie; éd. La fabrique 2005

Chroniques des temps consensuels, éd. Seuil, coll. La librairie du XXI° siècle 2005

Une exception ordinaire : la démocratie

Mot d’école: pourquoi diable “démocratie” quand “démarchie” irait si bien au bel et bon ordre qui pose en une seule carte les territoires complexes du pouvoir politique: monarchie, oligarchie, donc démarchie? Un seul, quelques uns, et puis tous: quoi de plus simple et clair? Or voilà que non: “démocratie” s’est imposé. Allez savoir pourquoi. Un petit livre pourrait bien aider à le savoir, à cette condition inattendue: nous n’aimons le mot (en le préférant même à l’autre qui eût été si clair) que parce que nous haïssons la chose. Dur petit livre, dont les mots de la fin ramassent admirablement l’intérêt: la démocratie ne peut cesser de susciter la haine, et pourtant elle peut susciter à l’inverse du courage, donc de la joie. Haine ou joie? Convenons de nous éclairer un peu avant de nous résigner au ressentiment, cette triste passion de nos contradictions.

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Pour saluer le monde bosnien

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À propos de:

Ivo Andric,

Le pont sur la Drina, tr. fr. Pascale Delpech, éd. Belfond – Le livre de poche, Paris 2004;

L’éléphant du vizir, récits de Bosnie et d’ailleurs, tr. fr. Janine Matillon, éd. Le serpent à plumes, Paris 2002;

La chronique de Travnik, tr. fr. Michel Glouchevitch, éd. L’Âge d’homme, Lausanne 1994.

Pour saluer le monde bosnien :

les ongles du diable, les ailes des anges

je suis heureux car incapable de dire où je suis”

Ivo Andric, in: Yelena, celle qui n’était pas, II, Voyages.

Cette histoire d’ailes et d’ongles, Ivo Andric la rapporte à sa manière de conteur aussi souriant que malin – un peu diable, un peu ange, lui aussi – en la laissant rapporter par un de ses personnages1 qui bien sûr prétend ne la tenir que de feu son père qui lui-même l’entendit raconter… Ainsi vont les histoires en cette Bosnie où “l’on soigne davantage et l’on chérit plus un conte sur une histoire vraie que l’histoire vraie que l’on conte2 . Diabolique et angélique: les ongles du diable ont rayé de gouffres et d’abîmes le bel et brillant plateau de glaise plate et lisse mais humide et molle, que les mains de Dieu offraient aux hommes: le monde créé; alors les anges déployèrent leurs ailes d’un bord à l’autre des failles, et les hommes apprirent l’art des ponts, chose sacrée après celui des fontaines3 . Présent d’un bout à l’autre de l’œuvre majeure de l’écrivain, Ali hodja est aussi un pont – comme nous qui lisons en passant du rire aux larmes, de la dure leçon à la douce rêverie, un moment attardés, pour le pire et pour le meilleur, sur la “kapia” du milieu du pont, point de rencontre et de séparation, plateforme des conversations populaires et des exécutions sommaires, improbable noce du privé et du public, socialité tissée de nos craintes autant que de nos espoirs. Chaque œuvre d’Andric est ainsi toute l’œuvre de celui qui n’a fini d’écrire qu’en cessant de vivre, il y a trente ans; chaque œuvre, toute œuvre quand elle est grande, est une telle place, point de passage ou demeure improbable au-dessus de l’immuable courant du fleuve, pont tendu par ses arches.

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