Capitaine Ad hoc ou l’intérêt d’ajouter pour ajuster

télécharger au format .pdf

Faire avec :

Sophie Houdart & Olivier Thiéry (coord.)

Humains, non-humains –

Comment repeupler les sciences sociales

éd. La Découverte 2011

Extraits cités ci-dessous en italiques

suivis du nom de l’auteur et pagination

Capitaine Ad hoc

ou

L’intérêt d’ajouter pour ajuster

Collé à sa bouteille ou très empêtré (portes ou escaliers, sparadrap ou pétard, mais aussi rochers, yéti, vache ou lama), le héros de Hergé y pense peut-être: en ce monde que nous croyons nôtre pour seulement “y être”, choses et bêtes ne se laissent pas oublier. Nous sommes là, hic et nunc, et puis voici hoc, de rude panne en simple résistance, de travers en complications, de défauts en faillites, de retours en rebours – bref un “réel” insoumis à la trop évidente “réalité”. Qu’est-ce qui “lui” prend? Pour qui ou quoi se prend-“il”? Comment s’y prendre, avec pareil polymorphe s’obstinant à tout instant?

Lire la suite

Passé = pas sans

télécharger au format .pdf

Faire avec :

Georges Mink et Pascal Bonnard (dir.)

Le passé au présent – Gisements mémoriels et actions historicisantes en Europe centrale et orientale

Michel Houdiard éditeur 2010

Extraits cités ci-dessous en italiques avec pagination

Passé = pas sans

Mes notes dites “balkanisées” le sont par leurs objets (quelques dizaines de publications ad hoc) mais aussi par leur propre assujettissement: quoi de mieux ou pire que la Toile pour indiquer l’éclatement continu, aussi accessible que peu perceptible? “Feux d’artifice”, affichait le titre d’une de ces notes dont on ne sait trop si elles disent les lectures ou le lecteur – éclair que Péguy voyait en reconnaissance radicale: lire vraiment, ce serait “la coïncidence en acte du lu et du lisant” (Camille Riquier). Plutôt qu’éclair ou coïncidence, la même note visait (et vise encore, comme toutes les autres) un simple “correspondre” – d’ailleurs interrogatif.

Lire la suite

Pourrir, est-ce nourrir un peu?

Télécharger au format .pdf

Faire avec:

Richard White, Le Middle Ground – Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs 1650-1815, trad. Frédéric Cotton, éd. Anacharsis 2012 (1)

Alban Bensa, Kacué Yvon Goromedo & Adrian Muckle, Les sanglots de l’aigle pêcheur – Nouvelle-Calédonie: la guerre Kanak de 1917, éd. Anacharsis 2015 (2)

Didier Debaise & Isabelle Stengers (éd), Gestes spéculatifs – Colloque de Cerisy, Les Presses du réel 2015 (3)

Bruno Latour, Face à Gaïa – Huit conférences sur le nouveau régime climatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2015 (4)

(ouvrages cités ci-dessous en italiques de 1 à 4 + pagination)

Pourrir, est-ce nourrir un peu?

L’intelligence d’un texte en est la renaissance,

le recommencement et la revie.

Charles Péguy

(cité 3,339)

Temps pourri”, “tous pourris”, “vie pourrie”… Ces ritournelles d’aujourd’hui font-elles faire autre chose que le renoncement dégoûté qu’elles disent? Ces livres récents en montrent quelque chose qu’ils offrent à découvrir.

Lire la suite

Demander à Jacques Rancière

télécharger au format .pdf

À propos de:

Jacques Rancière

Et tant pis pour les gens fatigués – Entretiens

(éd. Amsterdam 2009)

Moments politiques – Interventions 1977-2009

(éd. La Fabrique 2009)

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Demander à Jacques Rancière

L’habitude de lire habite de nombreux mondes possibles: du divertissement à l’érudition, de la promenade au labeur, de la parade jamais satisfaite au sillon inlassablement creusé. Entre et même au-delà de ces limites apparentes, toutes sortes de nuances, de combinaisons, de sauts ou de ruptures, d’encouragements et de découragements, inclinent à la perplexité: n’y a-t-il jamais assez de livres, ou bien y en a-t-il toujours trop? Lisons-nous comme on se nourrit, ou bien comme on se gave? De déceptions en stupéfactions, de nouveautés dépassées en anciennetés actualisées, une certaine sagesse a fait sa leçon: lire vaut moins que relire, parce qu’on ne lit jamais qu’un seul livre, celui qui nous convient, inconscient. L’ironie du fameux “vice impuni” vient peut-être de là, qu’on peut retourner en vertu non récompensée. L’habitude nommée “lecture” semble s’entretenir d’elle-même comme un moteur aux deux temps incessants. Si le bon livre est celui qui me conduit à en lire un autre, à quoi bon ce dernier qui ne fera pas mieux que me conduire à un troisième et ainsi de suite? Si le bon livre est celui qui rend illisibles tous les autres, à quoi bon lire encore? Épuisants pistons d’une habitude décidément trompeuse, dont il vaudrait mieux se passer? On dira que le carburant ou l’énergie, non le moteur, fait la lecture: désir de rêver ou désir de savoir, imagination ou intelligence, sentiment ou raison, action ou réflexion. Mais alors la perplexité redouble: comment choisir, en effet? Qui voudrait rêver sans raison, comprendre sans imaginer, penser sans faire? À quoi bon sentir sans savoir, raisonner sans s’émouvoir, réfléchir sans agir? N’appelons-nous pas justement “saisir” l’activité des cœurs et des mains capables de penser, celle des têtes capables de mobilisation, celle des corps capables de décision ?

Lire la suite

Comment allons-nous ? Demande populaire, réponses savantes

télécharger au format .pdf

À propos de:

– Ulrich Beck:

La société du risque – Sur la voie d’une autre modernité, (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 1986); traduit de l’allemand par Laure Bernardi, préface de Bruno Latour, éd. Flammarion, coll. Champs 2001, 521 p. (cité ici sous SR).

– Luc Boltanski & Laurent Thévenot: De la justification – Les économies de la grandeur, éd. Gallimard, coll. NRF essais 1991, 483 p. (cité ici sous DJ).

– Peter Sloterdijk:

Écumes – Sphères III : sphérologie plurielle (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 2003); traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éd. Maren Sell 2005, 787 p. (cité ici sous ES).

– Jean-Pierre Dupuy:

Retour de Tchernobyl – journal d’un homme en colère, éd. Seuil 2006, 180 p. (cité ici sous RT).

Comment allons-nous?

Demande populaire, réponses savantes

Qu’en est-il aujourd’hui de ce très vieux couple, le savant et le populaire? Comment s’arrange, en nous tous comme en chacun de nous, l’ancien conflit de ce que je sais et de ce que je crois, de ce que je dis et de ce que je fais, de ce que je veux et de ce que je peux? “Tout s’arrange, mais mal”, disait paraît-il quelque anglais! On est tenté de le répéter à l’heure qu’il est, quand il est clair – si l’on peut dire – que la demande de clarté elle-même brouille beaucoup de choses et de gens. Suffit-il de demander ce qu’il y a – ou mieux: ce qui se passe – aussi exactement que possible, quand on voit mal, à la fois, où adresser et comment formuler la demande? On ne va pas – n’est-ce pas? – demander aux gens dits “politiques”, aux choses dites “media”, aussi institués que peu instituants – quand les uns et les autres paraissent décidément impuissants, volens nolens, à relayer quoi que ce soit1 . Mais si du coup on se contente d’adresser et de formuler la demande entre soi, nous autres épars, comment échapper aux préjugés, bien suffisants qu’ils sont à nos arrangements individuels quand les collectifs sont à ce point en friche?

Lire la suite

Faire l’appel

Télécharger au format .pdf

Faire avec :

1 David Abram, Comment la terre s’est tue – Pour une écologie des sens (The Spell of the Sensuous 1996); trad. fr. Didier Demorcy & Isabelle Stengers, éd. La Découverte 2013.

2 De l’univers clos au monde infiniTextes réunis et présentés par Émilie Hache : Bruno Latour, Christophe Bonneuil & Pierre de Jouvancourt, Dipesh Chakrabarty, Isabelle Stengers, Giovanna Di Chiro, Déborah Danowski & Eduardo Viveiros de Castro, éd. Dehors 2014.

3 Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse – Une histoire du risque technologique, éd. Seuil 2012.

4 Claire Tollis, Laurent Créton-Cazanave, Benoît Aublet & le Latouring Club, L’effet Latour – Ses modes d’existence dans les travaux doctorauxpréface de Virginie Tournay, postface de Bruno Latour, éd. Glyphe 2014.

(En italiques ci-dessous, ouvrages cités 1 à 4, suivi de la pagination)

Faire l’appel

Les profs” connaissent bien ça, l’usage multiquotidien d’un “présent” quasi insensible mais déterminant. La plupart (les jeunes, les nouvelles?) s’y font probablement comme on se fait aux habitudes, entre routine bêbête et obligation d’autorité, “ritournelle” comme dirait l’autre qui proposait d’y voir autant clôture obstinément renouvelée qu’ouverture potentielle comprise dans ce même renouvellement. C’est que quelques-un-e-s (les anciennes, les vieux?) s’y arrêtent peut-être – à s’étonner de sinon à penser cette coutume institutionnelle si normalement partagée quand très peu d’autres le sont. À quoi bon, d’ailleurs? L’affaire est le plus souvent rendormie aussi vite que réveillée, jusqu’à la prochaine fois qui ne lui accordera guère plus que ce qu’on lui doit, paraphe ou signalement à qui de droit. Quant aux appelé-e-s, qu’on n’aille pas leur demander davantage que ce court “présent!” somnambule d’occasion – quoique celle-ci, prise aux cheveux, se nuance parfois d’impayables plaisanteries: quitte à se réveiller, pourquoi pas s’amuser?

Lire la suite

L’éclairage public: une énergie diffuse

Télécharger au format .pdf

à propos de:

Éveline Pinto (dir.) Pour une analyse critique des médias – Le débat public en danger, éd. du croquant, coll. champ social 2007.

Louis Pinto (dir.) Le commerce des idées philosophiques, éd. du croquant, coll. champ social 2009.

Revue Agone Les intellectuels, la critique & le pouvoir n°41/42 coordonné par T. Discepolo, C. Jacquier & P. Olivera, éd. Agone 2009.

Revue Offensive Divertir pour dominer – La culture de masse contre les peuples, éd. L’Échappée 2010.

Gérard Noiriel Dire la vérité au pouvoir – Les intellectuels en question (nouvelle édition revue et actualisée de Les fils maudits de la République – L’avenir des intellectuels en France, éd. Fayard 2005), éd. Agone 2010.

Noam Chomsky Raison & liberté – Sur la nature humaine, l’éducation & le rôle des intellectuels, textes choisis, éd. Agone 2010.

Peter Sloterdijk Règles pour le parc humain, suivi de La domestication de l’Être – Pour un éclaircissement de la clairière, trad. Olivier Mannoni, éd. Mille et une nuits – éd. Arthème Fayard 2010.

Bruno Latour

La mondialisation fait-elle un monde habitable?, in Territoire 2040 – Prospectives périurbaines et autres fabriques de territoire, Revue d’étude et de prospective n° 2, pp. 9-18, 2009

Cogitamussix lettres sur les humanités scientifiques, éd. La Découverte 2010.

L’éclairage public:

une énergie diffuse

On s’éclaire comme on peut. On sait que l’éclairage public est un drôle d’objet à beaucoup de titres, tous paradoxaux. D’usage privé mais pour tous, réseau commun mais très divers, comprenant aussi bien l’éclatant gaspillage que la parcimonie avaricieuse, irrésistible engagement à consommer et sourde menace très peu engageante – tout un aménagement invisible (câbles souterrains, sources hors de portée, luminescence diurne dans la nuit noire…) au service de la seule visibilité. Cet objet n’est pas un objet mais une ressource enveloppante que la pratique sociale seule peut distinguer, dans l’actualité de sa demande. De banane bleue en ring, de belt en mégalopole, le minuscule réverbère ne se laisse pas oublier. En vol, pas trop loin du sol, les pauvres hublots de l’avion de nuit laissent voir ces drôles de trous d’aiguille lumineux et agités, mobilisant une “carte” fuyante de rayons, dentelles étranges, neurones poussant ou tirant synapses et dendrites en étoiles terrestres, cosmos de vers brillants ou tentacules perdues. On serait, à moins, tenté par les métaphores sensibles – c’est le cas de le dire. Moi aussi j’essaie de m’éclairer – et qui sait ce que ça donne, de près ou de loin?

Lire la suite

Tout comprendre et rien changer : le destin de l’intelligence ?

Télécharger au format .pdf

à propos de:

Serge Proulx (dir.), Accusé de réception – Le téléspectateur construit par les sciences sociales; éd. Les Presses de l’Université Laval 1998

Madeleine Akrich, Michel Callon, Bruno Latour, Sociologie de la traduction – Textes fondateurs; éd. Ecole des Mines de Paris, coll. Sciences Sociales 2006

Stuart Hall, Identités et cultures – Politique des “Cultural Studies”, édition augmentée établie par Maxime Cervulle, trad. Christophe Jaquet, éd. Amsterdam 2008

Tout comprendre et rien changer :

le destin de l’intelligence ?

Face à l’urgence de personnes qui meurent dans les rues, quel peut bien être,

au nom de Dieu, l’intérêt des Cultural Studies? (…)

C’est comme si, afin de se protéger eux-mêmes contre une éventuelle défaite,

il leur fallait feindre de comprendre toutes choses et de faire comme si rien n’avait jamais changé.

Stuart Hall (1992)1

On dit “sciences sociales” à tort et à raison. À raison parce qu’on voit mal comment observer sérieusement notre monde sans recherche objective; à tort parce qu’on voit mal comment cette objectivité peut se soustraire à ce qu’elle est censée observer. Identifications incertaines mais continues, nos plus ou moins mal nommées “sociétés” vibrent à ce que l’on dit d’elles, la plus ou moins bien nommée “médiatisation”, aujourd’hui planétaire. Livre d’enquête, texte théorique ou pratique, discours savant – mais aussi opinion déclarée, article publié, point de vue répété jusqu’au stéréotype: tout est traitement. “Traiter”, c’est moins “entre” que “parmi”, moins moyen que milieu: trahir et transmettre, traduire et transformer, traverser et informer, faire voir et déformer. La “révolution” de la connaissance est celle des choses même: à bien regarder et transcrire, à bien noter et observer, nul ni rien ne quitte la vaste prison des conditions – indépassables, sans surplomb ni abstraction. Là-dessus, on n’a jamais manqué de s’agiter, de se distraire, et le plus souvent à plusieurs: idéalismes contre réalismes, relativismes contre absolutismes, universalismes contre culturalismes. Cieux et terres ainsi couverts de barbouillages toujours “nouveaux” iraient bien si, pendant ce temps, la vie sociale elle-même prenait une couleur plus tendre. Or, c’est ce qu’il est difficile de croire. Mieux nous comprenons ses nuances, ses feintes et ses mensonges, plus l’agaçante et grise “réalité” en promet d’autres – on peut toujours courir, on n’en finira jamais.

Lire la suite

Troisième chapitre

Télécharger au format .pdf

À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

Lire la suite

Deuxième chapitre

Télécharger au format .pdf

À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Deuxième chapitre

La politique et l’opinion

Citoyenneté et démocratie

Notre époque est dévoreuse de tout, y compris de concepts. Est-ce chance ou malchance, qu’un concept, voire un idéal, devienne mot d’ordre, voire slogan? Il n’est plus un chef d’entreprise, plus un sportif, plus un syndicaliste, plus un retraité qui ne se réclame, c’est-à-dire qui ne fasse réclame, d’une “démarche citoyenne”. Après qu’un parti politique a tenté de labéliser le mot, et que tous les autres s’en réclament à leur tour, nous en sommes au raz-de marée; la citoyenneté s’impose aux enfants comme aux parents, au yaourt et à la voiture, bref à tous les aspects d’une existence sociale qui ne se reconnaît en réalité qu’en une seule image, celle de la consommation. Le paradigme du consommateur a remplacé celui du travailleur – il lui manquait de se charger du citoyen, c’est fait: avalé par l’image, le label, la marque ou le style, le concept de citoyen, comme son action, ont-ils encore un sens?

Lire la suite