Comment faisons-nous de la politique?

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À propos de:

Jacques Donzelot, avec Catherine Mével et Anne Wyvekens, Faire

société – La politique de la ville aux États-Unis et en France; éd. du Seuil,

coll. La couleur des idées, 2003. (cité ici FS suivi de la pagination).

Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste –

Pratiques de désenvoûtement; postface d’Anne Vièle; éd. La Découverte/Poche 2007 (première édition: La Découverte, coll. “Cahiers

libres” 2005). (cité ici SC suivi de la pagination).

Comment faisons-nous de la politique?

Admettons que la question n’aille pas trop vite, emportée par le nombre et la rapidité de réponses “évidentes”. Que des guillemets s’imposent pourrait bien justement passer pour une chance de ralentissement, déjà: nous partageons le sentiment, mi-abusé mi-désabusé, que “faire de la politique” a pour le moins besoin d’être traduit, précisé et même rendu à un sens plus très clair, à l’heure (médiatique) qu’il est dans nos contrées (oligarchiques). L’un de ces livres (SC 26)s’empresse d’ailleurs de déceler ici un mépris, l’écueil mortel d’un goufre ou d’un tourbillon né d’une proximité des plus menaçantes, disent-ils: entre l’autorité experte qui me fait taire au nom de la science, et la dénonciation qui me fait taire au nom de la vérité, comment ne pas être tenté par le silence apparemment sage de l’Aventin, ou celui des cabinets “rien à faire” et “tous pourris”? Il faut donc ralentir encore: admettons de ne plus savoir très bien ce que c’est que faire de la politique, admettons de n’encenser, n’écraser ni même désigner d’avance des gardiens de cette politique, qu’il s’agisse du petit ou du grand nombre, du politicien au citoyen, de la police à la multitude en passant par le peuple. Attention au vertige: notre question a tout l’air, du coup, de ressembler au mur sans prise que l’escalade ne laisse plus qu’au vide. L’autre livre (FS 16-17), affronté à cette montagne française de préjugés nommée “Amérique” quand il s’agit des États-Unis, prévient qu’il a fallu tirer l’échelle, ôter les assurances des voies déjà faites: il a fallu prendre de ce pays ce qui permettait de faire travailler la comparaison, tant que jouait l’étonnement, et savoir s’arrêter quand menaçait le goût de l’érudition. Nous avons dû oublier que nous étions quelque peu “spécialistes”… Menace pour menace, on voit que ces deux livres, pour différents qu’ils soient, demandent la même précaution: nous ne sommes pas en terrain découvert, et pas non plus dans la jungle inextricable. Admettons de ne pas très bien savoir où nous (en) sommes en posant tout de même notre question.

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L’embêtement

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À propos de :

(1) Jean-Pierre Chrétien & Marcel Kabanda, Rwanda, Racisme et génocide – L’idéologie hamitique, éd. Belin 2013

(2) David Van Reybrouck, Contre les élections, trad. Isabelle Rosselin & Philippe Noble, éd. Actes Sud-Babel essai 2014

(3) Aminata Dramane Traoré & Boubacar Boris Diop, La gloire des imposteurs – Lettres sur le Mali et l’Afrique, éd. Philippe Rey 2014

(En italiques ci-dessous, ouvrages cités 1,2 ou 3, suivi de la pagination)

L’embêtement

Mal ou bien, ce mot peut aller – si seulement on laisse faire ses propositions. De l’ennui passager au grondement féroce, de la panne à l’animalité qu’on dit déchaînée, du désagrément à l’ensauvagement – pourquoi pas y chercher un schibboleth tout trouvé pour un temps difficile à dire, à reconnaître, sinon à vivre? Pas difficile en revanche de “nous” trouver là, s’il est vrai qu’un “nous”, précisément, émerge peu – c’est le moins qu’on puisse dire – d’une responsabilité éclatant en actualités paradoxales: ici le massacre collectif au Rwanda (nazisme tropical, disent-ils 1, 271) fera longtemps modèle ou image, exemple ou symptôme, mais ni plus ni moins que l’effondrement climatique ou la déréliction politique. De cela – qui ne fait même pas un tout mais d’insupportables boucles rétroactives, spirales aveugles emportant apparemment avec elles la moindre chance de résister ou de répondre – nous sommes désormais avertis chaque jour. Avertissement (aversion, diversion?) lui-même paradoxal: entre adversité assumée et refus de tout combat, qui sait quelle sorte d’inimitié se lève de ce que nous ne pouvons plus ne pas savoir ou sentir, le goût amer d’une responsabilité si grande que, de tous à chacun et de chacun à tous s’ouvrent mille abîmes infranchissables?

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Tout et chacun: des accords inouïs ?

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à propos de:

(1) Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables (1949), trad. Anna Gibson, éd. Flammarion 2000.

(2) Catherine Neveu (dir.), Espace public et engagement politique – Enjeux et logiques de la citoyenneté locale, éd. L’Harmattan 1999.

(3) Jared Diamond, Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (2005), trad. Agnès Boltz & Jean-Luc Fidel, éd. Gallimard 2006.

(4) Dominique Cardon, La démocratie Internet – Promesses et limites, éd. du Seuil et La République des Idées 2010.

(5) Francis Chateauraynaud, Argumenter dans un champ de forces – Essai de balistique sociologique, éd. Petra 2011.

En italiques ci-dessous: extraits, suivis des numéro et page du livre.

Tout et chacun: des accords inouïs ?

Quand Leporello trouve que tout va mal, son patron en déduit que tout va bien. Reste l’œuvre d’art – admirable comme un miracle humain, inquiétante comme une question qui nous dépasse. Que diable faire avec ça, la rencontre choquante d’absolus mutuellement exclusifs? Le bruit de ce choc dans ce cas, c’est bien sûr la chance de “Don Giovanni” – mais enfin cette histoire finit mal et d’ailleurs nous ne passons pas seulement notre temps à l’opéra.

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Deuxième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Deuxième chapitre

La politique et l’opinion

Citoyenneté et démocratie

Notre époque est dévoreuse de tout, y compris de concepts. Est-ce chance ou malchance, qu’un concept, voire un idéal, devienne mot d’ordre, voire slogan? Il n’est plus un chef d’entreprise, plus un sportif, plus un syndicaliste, plus un retraité qui ne se réclame, c’est-à-dire qui ne fasse réclame, d’une “démarche citoyenne”. Après qu’un parti politique a tenté de labéliser le mot, et que tous les autres s’en réclament à leur tour, nous en sommes au raz-de marée; la citoyenneté s’impose aux enfants comme aux parents, au yaourt et à la voiture, bref à tous les aspects d’une existence sociale qui ne se reconnaît en réalité qu’en une seule image, celle de la consommation. Le paradigme du consommateur a remplacé celui du travailleur – il lui manquait de se charger du citoyen, c’est fait: avalé par l’image, le label, la marque ou le style, le concept de citoyen, comme son action, ont-ils encore un sens?

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Israël-en-Palestine, notre affaire

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À propos de:

Revue De l’autre côté, éditée par l’Union Juive Française pour la paix(UFJP); n° 1 à 4 (2006-2008).

(Toutes les citations en italiques sont extraites de ces numéros)

Israël-en-Palestine, notre affaire

Cette affaire est de celles qu’on est tenté de dire légion, à ceci près qu’elle tiendrait plutôt le haut du panier. Le découragement vient d’abord avec la honte: tout se passe comme si les “conflits”, nos guerres civiles en réalité, identifiaient les “peuples” que nous prétendons être. Qui ou quoi sommes-nous en effet, sinon ceux par qui arrivent et se propagent à coups de proliférations diplomatiques et militaires, humanitaires et techniques, les malheurs et les scandales, les massacres et les terreurs? Qui dira où commencent et où s’achèvent les fils imbriqués en d’aussi inextricables nœuds? L’affaire en question n’est même pas un nœud, tant les mots succédant aux morts viennent à manquer ici plus qu’ailleurs: entre champignon atomique et trou noir, explosion et implosion, quelle métaphore pourrait rendre compte de soixante ans de catastrophes? Drôle d’aliénation que la nôtre: elle consistait jadis à étrangéiser l’ordinaire, c’est à s’habituer au pire qu’on s’applique. Monde global, dit-on, mais c’est l’immonde que nous partageons au fil d’une information publique experte au “c’est comme ça” privé de tout et d’abord de la moindre raison, d’agir ou de penser.

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