Un spectre hante la presse: le courrier des lecteurs

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Un spectre hante la presse:

le courrier des lecteurs

I

L’exemple d’un journal-critique-des-journaux1

En oct 2003 la rédaction de PLPL écrit: « Nous recherchons une personne pour opérer une sélection dans le courrier archivé et articuler rédactionnellement ce matériau. Si cette proposition vous intéresse, ce serait un délice. » Moins de deux ans plus tard (juin-août 2005), le “supplément courrier des lecteurs” accompagnera le n°25 de PLPL, dans “l’ours” duquel mon nom apparaît en compagnie de “la direction du bon goût” – sans toutefois publier l’essai de synthèse suivant.

L’apium risus, autrement appelé sardonia, espèce de renoncule,

rend les hommes insensés en sorte qu’il semble que le malade rie,

dont est venu en proverbe “sardonien”, pour un rire malheureux et mortel.

Ambroise Paré (XVIème siècle),

cité in Bloch & Wartburg, dictionnaire étymologique de la langue française;

article: “sardonique”.

L’approche étymologique et médicale va assez bien à PLPL, dont la première lecture laisse penser deux choses: d’une part un intérêt soutenu pour la langue (très “allumée”, de l’ironie à la rhétorique), d’autre part une douleur pas moins soutenue, proprement “terrible” (terrorisée et terrifiante sinon terroriste) quant à l’état des “médias-qui-mentent”.

D’autres approches seraient aussi intéressantes: le long terme historique par exemple (qui rapporterait PLPL à la dérangeante tradition de l’opinion publique, laquelle ne se tient que rarement là où on l’attend et la classe pour la ranger); ou encore le court terme de la presse contemporaine (qui rapporterait PLPL à la métamorphose de la connaissance et de la correspondance en information et communication). Dans tous les cas PLPL pourrait bien figurer une récalcitrance politique, au sein de cette ingouvernabilité qui devient le secret de moins en moins gardé de tout gouvernement actuel.

L’intérêt de telles approches et d’autres sans doute, peut être mis à l’épreuve par un tout bête “so what?”, “et alors?”: qu’est-ce que cela peut bien faire? Demandons cette épreuve aux lecteurs: qu’en disent-ils? Bien entendre ce que signifie “dire” ici: de la conversation à l’interdiction, du renseignement sympathisant (voire militant) au reproche sévère (voire agressif), il s’agirait de mesurer, en les donnant à voir, la nature et la valeur de la correspondance instituée par PLPL comme par tout organe de médiation, qu’il le sache et le veuille ou non. Après tout, PLPL fait très bien cela pour les autres médias: en démontrant lumineusement que la plupart des médias mentent, ne savent ou ne veulent quasiment rien savoir d’une correspondance quelconque, qu’elle ait lieu entre eux, avec leurs lecteurs, ou encore avec cette “réalité”, aussi inaccessible soit-elle, mais dont il est convenu qu’un journal cherche à rendre compte.

Une bonne question serait donc de savoir si PLPL lui-même “ment” en ce sens. Que penser d’un journal qui dénonce les journaux, sinon qu’il mord et qu’il fuit, comme le dit PLPL de lui-même en toute obscure clarté? Dans un livre quasi fusionnel sur Karl Kraus (l’autre “seul dieu” du journalisme, avec Albert Londres), un professeur du Collège de France a signalé cette crise paradoxale ou ce piège de la médiatisation qui futilise tout: la publication fait feu de tout bois, y compris d’elle-même. Imaginons que PLPL “marche”, ait du succès, comme c’est d’ailleurs en bonne voie objectivement (tirage: 8.000; abonnés: 2500): comment échapper à ce qui est arrivé au “sincèrementeur” Schneidermann, dont Pierre Carles a proposé  une si subtile approche (“Enfin pris”: ce titre dit-il un fait, ou un souhait?) en termes de symptôme caractéristique de ce monstre, “les médias critiques des médias”?

Pour commencer à le savoir, ce numéro propose en tout cas de combler d’abord ce vide qui aspire quasiment tous les médias, l’absence de “courrier de lecteurs”. Entendons-nous bien, là encore: peu de médias se passent tout à fait de ce signe de correspondance, mais tous font échouer la correspondance. Elle échoue (échec et échouage) quand on la réduit d’avance au témoignage et au coup de gueule, à la déclaration et à la déclamation, au monologue et à l’affichage – bref à toutes les perversions de l’opinion méprisée d’avance, dévalorisée d’avance puisqu’on se garde bien de lui répondre, en la réduisant à un éclat individuel ou narcissique. Écrire aux journaux, c’est déjà être fou au pire, en mal de reconnaissance au mieux: dans les deux cas, le piège fonctionne, comme l’indiquent tant la taille anorexique concédée au courrier des lecteurs que le silence assourdissant qui lui (non)répond!

Précisons encore: si un semblant de correspondance tue la correspondance (comme c’est le cas de la plupart des médias et des prétendus médiateurs), une prétendue transparence ne la tue pas moins. Le même piège fonctionne, que pratiquent d’ailleurs aussi bien l’oligarchie politique que la démagogie médiatique: le malheur (et leur bonheur) veut qu’on ne dise rien en disant tout. Tout est publié, que demande le peuple, lui qu’on sonde et qu’on fait parler à tout va? Que demande le peuple, lui qu’on regarde dans les yeux et qu’on place visiblement dans l’assistance aux débats de toute sorte, lui qui applaudit, hurle, téléphone, donne son avis par SMS ou internet? Quelle meilleure offre de correspondance que les “soixante millions d’avis à partager” récemment inventés par un ministère en France?

Ces conditions fort piégées étant entendues, comment tenter sinon d’en sortir, au moins de les affronter, ici et maintenant, à propos du pauvre PLPL qui s’est placé en leur cœur même?

De mai 2002 à septembre 2003, le courrier reçu et traité par PLPL consiste en quelque trois cents messages, électroniques pour la plupart. On supposera ces données représentatives, en assumant le ridicule apparent de statistiques sur un si petit nombre. Le contenu peut être décrit ou résumé en deux parts relativement distinctes, dont l’addition dessine ou construit ce personnage à la fois idéal et réel nommé “lecteur de PLPL”.

Une part “administrative” ou “militante” confine à l’information et à la communication au sens le plus élémentaire. Savoir où, quand, comment, combien… lire et faire lire PLPL. La même part va jusqu’aux bravos aussi courts que plaisants, et traduit même le contentement en apportant de l’eau au moulin de PLPL (aide matérielle et soutien idéologique). Familières à quiconque s’est exercé à la parole publique, les réactions unilatérales jouent aussi leur rôle: bouteilles à la mer, jetées par des naufragés quasi professionnels. Faut-il s’étonner que PLPL attire peu mais autant la droite que la gauche extrêmes, depuis Unité Radicale (dissoute) jusqu’au Maoïsme (enterré)?! Information et communication supposent évidemment un effet d’écho, plus ou moins déformé.

La part de correspondance proprement dite est de loin la plus importante, en quantité comme en qualité. D’abord, sans doute, parce que PLPL répond systématiquement, à de très rares exceptions près (tout est conservé). Mais surtout parce que les échanges s’appliquent tout aussi systématiquement à la discussion, qui ne va ni sans malentendu ni sans accord. Une chance: cette correspondance est à la fois si nette et si entretenue que la publication s’impose comme une évidence sans cesser de poser notre problème: il n’est ni possible ni souhaitable de tout publier ET de ne rien publier!

Voici donc la solution proposée:

– Quant à la forme, ce numéro spécial souhaite garantir une publication pas trop mutilante (en volume, cette correspondance publiée équivaut aux deux tiers de la correspondance entretenue). L’anonymat (excepté quand s’impose un repérage nécessaire à la compréhension) est aussi une garantie formelle: le combat politique qui fonde PLPL rencontre rarement l’individualisme autrement que comme ennemi!

– Quant au contenu, un choix de quatre rubriques (100%) détache quatre objets censés reproduire, sans trahir, les “styles” de correspondance: questions et réponses aussi directes et précises les unes que les autres (8%); le cas particulier de Pierre Carles, dont les travaux sont pour beaucoup dans PLPL (2%); les polémiques les plus couramment objets de correspondance (50%); et enfin trois exemples (40%, dont plus de la moitié est consacré au cas de la France) renvoyant au rôle objectif de PLPL dans la poursuite de son idéal de critique des médias.

Ce type de classement ne permet pas d’éviter toujours les redites (après tout la répétition n’est pas en soi un obstacle à la correspondance) mais autorise une prise de connaissance sytématique sans excessive contrainte (on peut lire dans tous les sens, passer, revenir, comparer, etc…). Au total c’est une démonstration que vise ce numéro: l’exception de la publication du courrier ainsi entendu comme correspondance pourrait bien être en réalité le b.a.ba de tout média. Pour peu qu’on entende cet autre b.a.ba que Musil (in L’homme sans qualités) évoquait hier avec des mots qui sont aujourd’hui ceux de tout le monde ou presque: “Pour on ne sait quelle impondérable raison, les journaux ne sont pas ce qu’ils pourraient être à la satisfaction générale, les laboratoires et les stations d’essai de l’esprit, mais, le plus souvent, des bourses et des magasins”.

II

L’exemple d’une revue savante, dite de “médiologie”

En mars 2006, Médium, revue trimestrielle dirigée par Régis Debray, écrit: “courrier de lecteurs: on a essayé, et pas réussi. Faites-nous une jolie lettre, pour amorcer la pompe, et on la publiera avec plaisir”. Le numéro 8 de 2006 publie en effet ma lettre suivie de la réponse d’un des rédacteurs de la revue; je réponds à ce dernier en août de la même année… sans autre suite. Voici ces trois morceaux d’échange.

a) Le collectif illustré entre autres par le nom de “Régis Debray” occupe avec de très grandes qualités (sérieux de l’esprit sans esprit de sérieux, vraie colère sans vaines illusions, acuité de la rhétorique sans sacrifice de la précision) un créneau aussi permanent qu’étroit, une tradition aussi nécessaire que peu reconnue, le créneau ou la tradition de la vigilance, quand l’heure est depuis longtemps à la « communication » tueuse de correspondance. Je ne vois pas comment on pourrait ou on devrait se passer de cet œil ouvert. On respire mieux en lisant: il est très bon de vérifier sur pièces ce que tout le monde sait mais qui apparaît ou se dit si peu, cette évidence qu’on a si souvent tant de mal à mettre en évidence, cette opinion publique que les tenants de l’opinion publique s’appliquent à écrabouiller, de ce public que la mise en scène du public réduit à néant avec tant d’acharnement terrifiant.

Ainsi divers traits rapportent-ils (long terme) Médium à la dérangeante tradition de cette opinion publique, qui ne se tient que rarement là où on l’attend et la classe pour la ranger, ou (court terme) à la métamorphose de la connaissance et de la correspondance en information et communication. Dans tous les cas Medium pourrait bien figurer une récalcitrance politique, au sein de cette ingouvernabilité qui devient le secret de moins en moins gardé de tout gouvernement actuel.

L’intérêt de telles approches et d’autres sans doute, peut être mis à l’épreuve par un tout bête “so what?”, “et alors?”: qu’est-ce que cela peut bien faire? Je propose de demander cette épreuve aux lecteurs de Medium: qu’en disent-ils? Bien entendre ce que signifie “dire” ici: de la conversation à l’interdiction, de la dictature à la censure, du renseignement sympathisant (voire militant) au reproche sévère (voire agressif), il s’agirait de mesurer la nature et la valeur de la correspondance instituée par Medium comme par tout organe de médiation, qu’il le sache et le veuille ou non. Après tout, Medium démontre souvent lumineusement que la plupart des médias ne savent ou ne veulent quasiment rien savoir d’une correspondance quelconque, qu’elle ait lieu entre eux, avec leurs lecteurs, ou encore avec cette “réalité”, aussi inaccessible soit-elle.

Dans un livre (Jacques Bouveresse, Schmock ou le Triomphe du journalisme – La grande bataille de Karl Kraus, éd. Seuil 2001) quasi fusionnel avec son objet (l’autre “seul dieu” du journalisme, avec Albert Londres), un professeur du Collège de France a signalé cette crise paradoxale ou ce piège de la médiatisation qui futilise tout: la publication fait feu de tout bois, y compris d’elle-même. Bouveresse fait état du problème de la bêtise (Musil, autre admiration du professeur, et sa conférence de 1937): la difficulté avec elle, c’est qu’il est probablement impossible de la dénoncer sans en être à son tour victime. Comment échapper au symptôme caractéristique de ce monstre… un medium critique des media?

Pour commencer à le savoir, pourquoi ne pas combler d’abord ce vide qui aspire quasiment tous les médias, l’absence de “courrier de lecteurs”? Entendons-nous bien, là encore: peu de médias se passent tout à fait de ce signe de correspondance, mais tous font échouer la correspondance. Elle échoue (échec et échouage) quand on la réduit d’avance au témoignage et au coup de gueule, à la déclaration et à la déclamation, au monologue et à l’affichage – bref à toutes les perversions de l’opinion méprisée d’avance, dévalorisée d’avance puisqu’on se garde bien de lui répondre, en la réduisant à un éclat individuel ou narcissique. Écrire aux médias, c’est déjà être fou au pire, en mal de reconnaissance au mieux: dans les deux cas, le piège fonctionne, comme l’indiquent tant la taille anorexique concédée au courrier des lecteurs que le silence assourdissant qui lui (non)répond!

Précisons encore: si un semblant de correspondance tue la correspondance (comme c’est le cas de la plupart des médias et des prétendus médiateurs), une prétendue transparence ne la tue pas moins. Le même piège fonctionne, que pratiquent d’ailleurs aussi bien l’oligarchie politique que la démagogie médiatique: le malheur (et leur bonheur) veut qu’on ne dise rien en disant tout. Tout est publié, que demande le peuple, lui qu’on sonde et qu’on fait parler à tout va? Que demande le peuple, lui qu’on regarde dans les yeux et qu’on place visiblement dans l’assistance aux débats de toute sorte, lui qui applaudit, hurle, téléphone, donne son avis par SMS ou internet? Quelle meilleure offre de correspondance que les “soixante millions d’avis à partager” naguère inventés par un ministère (de l’éducation, hélas!) en France?

Ces conditions fort piégées étant entendues, comment tenter sinon d’en sortir, au moins de les affronter, ici et maintenant, à propos de Medium qui s’est placé en leur cœur même?

Au total c’est une expérience sinon une démonstration qu’on viserait: l’exception de la publication du courrier ainsi entendu comme correspondance peut-elle être en réalité le b.a.ba de tout medium? Pour peu qu’on entende cet autre b.a.ba que Musil encore (in L’homme sans qualités) évoquait hier avec des mots qui sont aujourd’hui ceux de tout le monde ou presque: “Pour on ne sait quelle impondérable raison, les journaux ne sont pas ce qu’ils pourraient être à la satisfaction générale, les laboratoires et les stations d’essai de l’esprit, mais, le plus souvent, des bourses et des magasins”.

b) Une recherche sur la Toile, qui permet à chacun d’atteindre à l’efficacité sublime des RG, nous apprend que notre redoutable correspondant, Gilles Clamens, professeur de philosophie à Bergerac, présent ce printemps aux septièmes Rencontres du livre de Sarajevo, prise Le Pont sur la Drina d’Ivo Andric au point de reprendre naguère la grande métaphore du Prix Nobel de littérature, pour les besoins d’un éditorial de Forum Bosnae : “On sait que la kapia du milieu du pont est le point de rencontre et de séparation, plateforme des conversations populaires et des propos de sages, mais aussi des exécutions sommaires ; improbable noce du public et du privé, du profane et du sacré, la kapia est le lieu architectural et symbolique de la socialité et de l’intelligence des choses, tissées de nos espoirs et de nos craintes”.

Tenter de transformer un courrier des lecteurs en kapia, même ici, à Médium, cher Gilles Clamens, ne serait-ce pas revenir sur votre propre analyse, mordante jusqu’à l’os ? Ne serait-ce pas sembler se leurrer non seulement sur la nature humaine mais sur la loi médiologique dudit courrier des lecteurs : machine à produire du plafond de verre, de l’apartheid, de l’infécond Tiers-État ? Vous avez misé dans le mille: le courrier des lecteurs n’est effectivement rien d’autre qu’un zoo humain, une réserve, au mieux un purgatoire. Cet espèce d’espace pour… VIP (Very Insignificant Person) répond à ce que note, dans Le Cœur secret de l’horloge, le plus grand disciple-apostat de Karl Kraus, Elias Canetti : “Il y a, dans le regard intolérant qu’on porte sur certains êtres, une force terrible, c’est comme si on leur plaquait les deux mains sur la bouche pour les empêcher de mordre. Eux, pourtant, ne veulent absolument pas mordre, comment savoir d’ailleurs ce qu’ils veulent si on leur ferme brutalement la bouche? Peut-être veulent-ils dire une chose qui ne pourra plus jamais être dite ? Peut-être veulent-ils gémir ? Soupirer ? On rate tout, le plus innocent, le meilleur, parce qu’on a peur de leurs dents”.

La peur du lecteur vient de ce que la publication procède de lui alors que tout organe en arrive à se gargariser de l’idée inverse. On ne peut qu’y cantonner l’invité qui s’invite, cher Gilles Clamens. Le courrier des lecteurs, c’est l’équivalent du couteau sans lame et sans manche ; c’est le strapontin sans assise ni dossier.

Canetti observe: “Il se voudrait altruiste sans renier son œuvre: quadrature de l’écrivain”. Or la presse se défie de l’autre et n’a pas d’œuvre à renier. Elle en vient à faire payer à autrui le besoin qu’elle a de lui. D’où cette façon, à la Louis XI, d’enfermer le lecteur en son courrier cage de fer. Avec en prime le lit de Procuste: c’est toujours trop long un courrier, jamais insécable. L’espace qui le suscite le ratiboise.

Pourquoi donc voudriez- vous, cher Gilles Clamens, que Médium s’essayât au susdit engrenage ? Envoyez un article, que diable ! Ou n’envoyez rien, méditant Elias Canetti, une fois de plus: “Ce que tu n’as pas dit s’améliore”.

c)

L’heure du thé?

Tu sens que les gens ont du mal à te comprendre, que tu devrais parler plus fort, crier. Mais le cri est odieux. Et tu parles de plus en plus bas, tu finis par te taire tout à fait”. Predrag Matvejevitch cite cet extrait d’une nouvelle de Tchekhov en remarquant que “dans la littérature russe, on trouve toujours le mot juste pour illustrer les situations les plus diverses”. Aussi ajoute-t-il à son tour: “on s’était enfin tu. C’était l’heure du thé”.

J’ai de la chance, comme me prévient sans rire le brave Google: mon essai de correspondance est tombé sur une fort bonne compagnie – résolue d’une part à répondre non seulement directement (ad hominem, s’il vous plaît: me voilà découvert jusques en quelque lointaine Bosnie) mais avec référence d’honneur (Canetti, mazette!). Merci, cher Antoine Perraud, de cet honnête rapport – sur lequel bien sûr je vais revenir. Mais en attendant ce n’est pas tout: il se trouve d’autre part que pas moins de deux articles reviennent par ailleurs sur la bonne et vieille lune de l’anti-médiation des médias – occasion oblige d’un numéro double de revue, que j’avoue n’avoir pas lu – sans trop de regret, comme Daniel Bougnoux m’en persuade (genre: “on vérifie ainsi une nouvelle fois à quel point nos médias jouent un mauvais tour aux études … soupçonnons l’objet média de porter la poisse” – etc… ). Me voilà tout de même ravi, mettez-vous à ma place: sous la dent, la belle et calme lucidité de nos intelligents préférés, les analyses comme on les aime de la raison médiologique, et pour couronne une adresse amicale et personnelle – que demande le peuple? Je rêvais de correspondance, me voilà couvert de coïncidences – qui ou quoi s’en plaindrait?

L’humeur noire, la mélancolie sans nul doute – et puis peut-être un air de mésentente que l’heure du thé taraude, où l’on se tait bercé vaguement par les volutes distraites de nuages plus ou moins étonnants. Quelques exemples. Dans l’article de Régis Debray, deux coquilles bizarres d’abord. Premièrement (p.10) un “tout” qui manque de son “autre” probable, à propos du rapport entre le gouvernement de l’imaginaire et la diffusion de fausses nouvelles, rapport plutôt dénoncé bien que repéré “assez souvent”; et deuxièmement (p.15) un curieux vœu “pieu”, planté on ne sait comment à côté de “l’incrimination morale”, l’une et l’autre réputés dérapages de l’idéal médiologique face aux médias, la cisaille du symbolique et du technique. Ce n’est rien: une dénégation “technique” comme il arrive (la table des matières note “7” ce numéro 8 qui offre une page 187 surnuméraire), que d’autres, plus “symboliques” assurément, appellent à leur manière – comme ce “noyer le poisson” (p.5), exercice (comme on sait déjà) aussi périlleux qu’étrange, mais ici dénié au profit d’une découverte de l’H2O, dont le mauvais esprit se demande si c’est d’eau chaude ou froide qu’il s’agit.

Très mauvais esprit: le même article tient brillamment la passe étroite de la médiologie obstinément attaquée d’en haut (les SIC “c’est formidable”, p.7), par-derrière (à quoi bon le doigt quand c’est la lune qu’on montre? p.12), et par-devant (accusée d’un “rien de nouveau”, la fière et modeste médiologie veut bien de la pérennité mais articulée à la nouveauté – p.6 – tandis qu’elle inverse à raison l’accessoire en essentiel – p.12). L’essentiel du message est quant à lui fort clair, bâillement (p.4) compris: les médias n’existent pas (une notion illimitée = un monstre), et l’embarras de “certaines attentes” (p.7) tient toujours à la naïveté de confondre médiatisation avec médiation. Qu’on imagine ma joie, s’il vous plaît: c’est justement hors de cette confusion (amplement dénoncée, entre tragédie et comédie, par l’autre compagnie, de Kraus à Musil et la suite) que ma proposition de correspondance tentait de tirer, justement cela-même qu’elle projetait de contenir en dépassant. Que se passe-t-il, demandai-je, quand le medium oublie la médiatisation pour se réintéresser à la médiation qu’il est, au double sens rappelé admirablement par Debray p.10 (porté-par et asservi-à): une obligation, en un mot, pensai-je. Bien m’en a pris? Voyons voir.

Antoine Perraud ne me l’envoie pas dire : il n’y a rien à espérer d’un courrier des lecteurs écrabouillé d’avance par sa “loi médiologique” (il ne dit pas plus «médiatique» que «médiatisante», n’est-ce pas?) qui le voue à quelque chose comme “un zoo humain, une réserve, au mieux un purgatoire”. On devrait trouver profit à vérifier au moins une part de cette comparaison: le “zoo humain”, pratique théâtrale du fétichisme occidental dès la fin du XIXème siècle, dans la continuité “naturelle” de l’exposition zoologique, fait l’objet depuis peu d’un intérêt studieux. On se contentera ici de s’étonner d’une réduction à l’idéologie, sans reste apparent, d’une réalité un peu moins lourde ou plate (acteurs et auteurs des zoos humains savaient fort bien ce qu’ils faisaient, quel que soit le “mal” que nous nous croyons autorisés à penser de ce théâtre). Mais dites donc, cher Antoine Perraud, qui exactement “se leurre” sur la “nature” et la “loi”? Moi qui demande à voir s’il y a un courrier-brut-de-médiation derrière le tout-fait qu’on nous sert sans l’ombre d’un rapport, d’une réponse ou d’une question (de l’affichage au pire à l’erratum au mieux: moins désert que silence partout!)– ou bien vous qui relayez “l’évidence” partagée par tous les pseudo-médias en y ajoutant la couche d’éminente explication dont elle vit sans le dire certes (“faire payer à autrui le besoin que la presse a de lui”)? Votre bon Canetti pose au moins la question: qui sait s’ils ne veulent pas dire une chose – non? Qui sait si nous n’avons rien à nous dire, heure du thé ou pas? Et comment le savoir, et même le voir, si vous décrétez d’avance “inféconde” et “insignifiante” la chose que vous reconnaissez cause en lui refusant toute causerie?

Dans une note unique, l’article de Régis Debray vous précède, me semble-t-il, dans ce curieux dérapage, ni moral ni pieux mais peut-être bien politique, vous le direz, hein. Qui a jamais prétendu “mobiliser la force publique” à coup de soupe ou de scoop médiatiques, fors les fantasmes caressés par les “écoles” de journalisme? Ce n’est pas de force qu’il s’agit mais d’opinion, et sa mobilisation signifie seulement sa publicité, la mise en mouvement visible de ce grand corps de toute façon mobile, ô combien. Seulement voilà: les choses iraient peut-être un peu mieux si cette motion (mobile, motif et motivation), de muette et sourde, aveugle et paralytique qu’elle est souhaitée et mon(s)trée (Canetti a raison alors: “on a peur de leurs dents”), pouvait pour une fois se montrer en montant, élever sa sphère écumeuse, dirait Sloterdijk, pour une fois au-dessus de nos certitudes solidement trempées aux habitudes courantes. Je dis “peut-être”, notez bien: je me demande toujours ce que pourrait bien donner ou dire le regard par exemple des animateurs de télévision (et pourquoi pas des préfets, ministres, juges, voire assemblée nationale qui les imitent si souvent) si pour une fois on les libérait d’avoir à fixer absurdement le rond vide de la caméra, d’avoir à (faire semblant de) parler à ce “nous” qu’il finissent, les pauvres, par prendre pour nous?

Les médias n’existent pas, c’est entendu (quoiqu’on aimerait le leur entendre dire au moins aussi souvent qu’on le lit dans Medium) mais l’opinion non plus: cette chose publique n’est pas une chose mais une chose en train de se faire – causerie, causement ou causation – qu’arrangeraient probablement quelque prothèses un peu moins grossières, un peu moins mal ou bien intentionnées. Qui sait alors si ce qu’il appelle l’entrecroisement, l’hybridation et la fécondation (p.14 – Tiens? Féconder le pourtant réputé infécond? Entendez-vous, messieurs!) du faire-avec par l’être-ensemble, ou “ce qui peut encore subsister, dans nos existences en miettes, d’intégrateur et d’unitif” – qui sait si ce genre de choses ne viendrait pas parfois buller en surface, et flotter dans un air dès lors plus respirable? C’est ce que j’espérais en vous écrivant, chers bons compagnons, et voilà que je ne désespère pas davantage en songeant que cette correspondance, amplement payée de retour par cet échange pas si fréquent dont il faut vous remercier, fait déjà ce qu’elle supposait possible bien que risqué – le nuage dans le thé, non? Bien à vous, très cordialement.

Gilles Clamens – gilles.clamens@wanadoo.fr

1PLPL (Pour Lire Pas Lu – le journal qui mord et fuit…), journal mensuel activiste, fait aussi morceau d’histoire: ses vingt-six numéros, publiés de 2001 à 2005, furent suivis des 23 numéros de son successeur bimestriel Le Plan B – critique des médias et enquêtes sociales, de 2005 à 2010. Ces essais sont issus de l’activisme toujours bien vivant de l’association Acrimed (acronyme de action-critique-médias) porteuse du site Internet du même nom.

Chroniques : Si j’avais la télé

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Chroniques de l’avocat du diable

Ces chroniques ont été rédigées en 2007, puis mises en image pour Canal Pourpre en 2013.

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Si j’avais la télé I

Je me demanderais pourquoi diable ces gens font semblant de me regarder quand ils regardent l’œil vitreux d’une caméra et le défilement mécanique d’un prompteur.

Je me demanderais pourquoi diable ces lieux qu’on me montre sont souvent occupés par un public qu’on se contente d’afficher et de faire applaudir.

Je me demanderais pourquoi diable cette hypocrisie est tant répandue qu’elle semble naturelle, comme s’il était naturel d’être là sans y être, de voir sans voir, de regarder sans regarder.

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Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

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Faire avec :

Jacques Lacan, Télévision, éd. Seuil 1974 (1)
Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, éd. Galilée 2006 (2)
Daniel Cefaï & Carole Saturno (dir.), Itinéraires  d’un pragmatiste – Autour d’Isaac Joseph, éd. Economica 2007 (3)
Catherine Malabou, Changer de différence – le féminin et la question philosophique, éd. Galilée 2009 (4)
Philippe Descola, L’écologie des autres – L’anthropologie et la question de la nature, éd. Quæ 2011 (5)
Günther Anders, Aimer hier – Notes pour une histoire du sentiment (New York 1947-1949), Fage éd. 2012 (6)
Isabelle Delpla, La justice des gens – Enquêtes dans la Bosnie des nouvelles après-guerres, éd. Presses Universitaires de Rennes 2014 (7)

En italiques ci-dessous, extraits repérés 1 à 7 suivi de la pagination

Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

Éventail ou fantôme, le spectre de l’énigme nommée « présent » est supposé ici habiter comme il peut ces livres disparates. Comme eux, il ne traite d’actualité qu’en action, comète plongée dans la proximité d’un avoir-été et d’un à-venir plus soucieux de nourrir aujourd’hui que renvoyer à hier ou demain. « Soucieulogue », dit l’un (3,6) en reprenant une amicale suggestion. Comme eux, il ne touche à tout qu’avec les outils minutieux de l’attention particulière, chaque fois comme une fois exemplaire, cette fois – ou cette foi ? – des histoires qui ne commencent que si et parce qu’on les écoute pour les reprendre encore. Comme eux enfin, sans porteur ni vecteur commun (quel véritable présent serait commensurable?), il ne flotte qu’en halo de différences cherchant leur singularité en signalant leur position (3,48), moins code que chiffre (1,21), énonciation plus que conception (1,71), évitant certes la réification mais aussi la désincarnation (4,43), suivant trace plutôt qu’empreinte (4,72), reconfigurations plus que transparences et même reconnaissances (7,277), travaillant peut-être à ce que l’un d’eux (2,51) appelle limitrophie au sens large et strict : ce qui avoisine les limites mais aussi ce qui nourrit, se nourrit, s’entretient, s’élève et s’éduque, se cultive aux bords de ces limites.

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Tout comprendre et rien changer : le destin de l’intelligence ?

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à propos de:

Serge Proulx (dir.), Accusé de réception – Le téléspectateur construit par les sciences sociales; éd. Les Presses de l’Université Laval 1998

Madeleine Akrich, Michel Callon, Bruno Latour, Sociologie de la traduction – Textes fondateurs; éd. Ecole des Mines de Paris, coll. Sciences Sociales 2006

Stuart Hall, Identités et cultures – Politique des “Cultural Studies”, édition augmentée établie par Maxime Cervulle, trad. Christophe Jaquet, éd. Amsterdam 2008

Tout comprendre et rien changer :

le destin de l’intelligence ?

Face à l’urgence de personnes qui meurent dans les rues, quel peut bien être,

au nom de Dieu, l’intérêt des Cultural Studies? (…)

C’est comme si, afin de se protéger eux-mêmes contre une éventuelle défaite,

il leur fallait feindre de comprendre toutes choses et de faire comme si rien n’avait jamais changé.

Stuart Hall (1992)1

On dit “sciences sociales” à tort et à raison. À raison parce qu’on voit mal comment observer sérieusement notre monde sans recherche objective; à tort parce qu’on voit mal comment cette objectivité peut se soustraire à ce qu’elle est censée observer. Identifications incertaines mais continues, nos plus ou moins mal nommées “sociétés” vibrent à ce que l’on dit d’elles, la plus ou moins bien nommée “médiatisation”, aujourd’hui planétaire. Livre d’enquête, texte théorique ou pratique, discours savant – mais aussi opinion déclarée, article publié, point de vue répété jusqu’au stéréotype: tout est traitement. “Traiter”, c’est moins “entre” que “parmi”, moins moyen que milieu: trahir et transmettre, traduire et transformer, traverser et informer, faire voir et déformer. La “révolution” de la connaissance est celle des choses même: à bien regarder et transcrire, à bien noter et observer, nul ni rien ne quitte la vaste prison des conditions – indépassables, sans surplomb ni abstraction. Là-dessus, on n’a jamais manqué de s’agiter, de se distraire, et le plus souvent à plusieurs: idéalismes contre réalismes, relativismes contre absolutismes, universalismes contre culturalismes. Cieux et terres ainsi couverts de barbouillages toujours “nouveaux” iraient bien si, pendant ce temps, la vie sociale elle-même prenait une couleur plus tendre. Or, c’est ce qu’il est difficile de croire. Mieux nous comprenons ses nuances, ses feintes et ses mensonges, plus l’agaçante et grise “réalité” en promet d’autres – on peut toujours courir, on n’en finira jamais.

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Comment et de quoi nous parlons-nous ?

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À propos de :

Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts (éd. Gallimard 1977; coll. Folio-Essais 1985 & 1996).

Qui veut prendre la parole? Ss la dir. de Marcel Détienne, Revue Le Genre Humain, éd. Seuil février 2003.

Karine Espineira, La transidentité – De l’espace médiatique à l’espace public, éd. L’Harmattan, coll. Champs visuels 2008.

Comment et de quoi nous parlons-nous?

Quod omnes tangit ab omnibus debet tractari1

Tous ensemble, tous ensemble!”: dans nos contrées, ce cri est aussi courant qu’étonnant. Crier, c’est ce qui semble venir quand on a autant de mal à se parler qu’à se taire, bref à s’entendre. Or ce cri-ci paraît, de ce point de vue, paradoxal voire énigmatique: rien de plus facile que s’entendre et se trouver ensemble à l’heure de la communication surarmée.

Pas une rue, pas une chambre, pas un bureau qui ne retentisse aujourd’hui de mille appels, forums, blogs et bruits d’un monde surabondant d’informations et de rencontres, de débats et de contacts, de connexions et de reconnaissances de toutes sortes. Le besoin d’être ensemble n’est-il pas satisfait aujourd’hui à la vitesse de nos ondes disponibles à la moindre alerte? “Tous ensemble” n’est-il pas un fait, déjà fait et même tout fait? À quoi bon crier ce qui est à portée de main et de voix?

Un morceau de ces livres rappelle que la Révolution Française fut l’occasion d’une valeur nouvelle acquise par le cri: plus défaite de la civilisation, vocifération de la populace, victoire des passions sur la raison, mais art de convaincre qui s’adresse aux autorités et aux citoyens 2 . Au lieu de la manipulation et de la division, de l’exagération et de la caricature habituellement connotées par le cri, voici la transparence et l’exposition, la proclamation et l’ouverture – une voix nue, enfin, qui exprime le juste et l’injuste sans avoir été dénaturée3 . Dès lors, si le paradoxal “tous ensemble!” paraît d’abord activer les vieux soupçons contre les criailleries, il pourrait aussi bien proclamer la réalité d’une communion ou d’une communauté trahie – jouée – par nos communications incessantes. Notre cri ne serait donc pas énigmatique mais bien problématique ou plutôt problématisant: il pose en problème l’idée qu’il ne suffirait pas de s’entendre à tout bout de champ pour se comprendre vraiment.

Ces trois livres travaillent à leur manière une part au moins des nombreuses questions ouvertes par un tel problème.

Guerre totale

Quand la parole, c’est la guerre est un titre choisi par Jeanne Favret-Saada dès la première partie de son livre paru il y a plus de trente ans. Comme l’indiquent ses rééditions régulières, son influence demeure ineffacée, au moins de l’ethnographie à l’anthropologie contemporaines – et pour cause. “Influence” suppose autant admirations que controverses, et l’ethnographe du Bocage de l’Ouest n’a manqué ni des unes ni des autres: c’est que, pour le dire d’un trait, elle touche à cette boîte de Pandore dont l’ouverture est réputée impardonnable, l’identité de la science la plus haute avec l’expérience la plus basse4 . Nos recherches pointilleuses ne feraient pas mieux que nos pratiques ordinaires. L’hypothèse n’est peut-être pas si nouvelle: de grandes œuvres ont-elles jamais craché dans la soupe populaire? On comprend cependant l’embarras suscité par cette étude, si l’on ose extrapoler si peu que ce soit de la sorcellerie dont elle s’occupe à ce qui a lieu tous les jours: de la parole, mais une parole qui est pouvoir et non savoir ou information… une intention proprement politique Quand on parle de rien, c’est-à-dire de n’importe quoi, de rien qui compte, entre interlocuteurs pour qui la sorcellerie est en jeu, c’est pour souligner la violence de ce dont on ne parle pas. Plus fondamentalement, c’est pour vérifier que le circuit fonctionne, que l’état de guerre est bien institué entre les adversaires5. Or l’extrapolation est non seulement tentante6 mais tentée7 , en touchant de près à notre problème.

Si le lieu commun du langage courant, le milieu de nos échanges quotidiens, n’est pas l’indifférence ou la neutralité pacifante qu’on croit mais l’exercice violent d’une stratégie constamment aux aguets, un procès de parole8 rappelant la sorcellerie, alors il nous faut être attentifs non seulement à ce que nous disons (énoncé) mais encore, et peut-être surtout, à notre manière de nous en charger (énonciation). Agent du destin9 , dit-elle: nous sommes pour quelque chose dans ce que nous disons qu’il (nous) arrive, que nous le sachions et le voulions ou non. D’ailleurs il n’est pas sûr que nous ne le sachions ou ne le voulions pas (ou aussi peu qu’on suppose): on ne s’ensorcelle jamais qu’entre égaux ou entre partenaires inclus dans une relation d’inégalité relative: il faut qu’il y ait interaction réelle – ou matérielle- entre le sorcier et l’ensorcelé pour que le discours produise son effet10 . Ne sommes-nous pas ensorcelés par ou dans le cri “tous ensemble!”, proféré au moment même où son énoncé saute aux yeux quand son énonciation fait croire stupidement à son absence? Proprement sorcier, le cri dirait l’indicible, innommable, incomparable, ce dont nul n’a jamais pris la mesure – en figurant ce qui, de soi, échappe à la figuration11 , bref en nommant ou symbolisant une situation impossible ou insupportable à laquelle, du coup, on a quelque chance d’échapper.

Appeler ce cri “autosuggestion”, reléguer dans l’irrationnel ce qui est en réalité un remarquable effort d’affronter l’irrationnel en lui imposant une mise en forme symbolique12 – voilà ce qui certes demeure possible: nous avons autant de mal à ne pas rire devant les sautillants tambours du “tous ensemble!” qu’à prendre au sérieux les histoires de sorciers. Plus sérieusement pourtant, notre hésitation tient bien à l’inquiétante extrapolation à partir de l’admirable travail local de la chercheuse. Celle-ci a beau jeu – et nous sommes contents pour elle qui fait partager sa joie – d’y trouver les outils dépassant les pieuses vertus traditionnelles de sa propre science (= les craintes devenues comiques: Ne pas participer! Ne pas subjectiver!) – mais elle nous laisse ainsi devant l’hypothèse de la guerre totale, et ses craintes moins comiques. Elle-même souligne d’ailleurs les dures raisons de cette inquiétude:

Il me paraît essentiel de remarquer ici que la fascination exercée par les histoires de sorciers tient avant tout à ce qu’elle s’enracine dans l’expérience réelle, encore que subjective, que chacun peut faire, en diverses occasions de son existence, de ces situations où il n’y a pas de place pour deux, situations qui prennent dans les récits de sorcellerie la forme extrême d’un duel à mort. Pour qu’un effet de conviction et de fascination puisse être produit par ces récits, il faut bien que ce registre de l’expérience subjective, sous quelque forme que ce soit, existe réellement et que nul n’y puisse échapper… Sans quoi l’on ne pourrait comprendre… pourquoi j’ai été moi-même rassembler ces récits sans jamais me laisser rebuter par la difficulté de l’entreprise et pourquoi je les transmets aujourd’hui à des lecteurs dont on peut bien supposer qu’ils ne sont pas engagés tout à fait par hasard à me suivre dans cette entreprise13 .

Cette situation agonistique de toute parole, sans issue autre que la guerre continue, sommes-nous prêts à l’assumer au-delà de rares circonstances? Acceptons-nous de ne nous parler jamais qu’à la façon sorcière, en masquant une part de la réalité parce que cette occultation serait à la fois limite et condition de l’efficacité de notre discours14 ?

Un singulier pluriel: similitude et égalité

Pas moins de vingt auteurs sont engagés dans les quelque quatre cents pages de cette revue savante. La question fort simple du titre couvre en réalité une exploration historienne et anthropologique qui ouvre au lecteur d’insoupçonnés paysages politiques: du Nord au Sud de l’Afrique, de la France ou de l’Italie au Japon médiévaux, de l’ancienne agora grecque au cercle cosaque en passant par l’Assemblée Constituante ou les Commons, et enfin de la Mésopotamie ancienne ou récente jusqu’aux îles du Pacifique. C’est à cet ébouriffant exotisme que résiste la simplicité du titre, en rappelant pour nous au passage la leçon du livre précédent: où que nous allions dans l’étrange ou l’étranger, dans les commencements ou dans les confins, il n’est pas sûr que nous soyions si loin de nos pratiques ordinaires. “Le genre humain” dit ici fort bien son nom.

Quoi qu’il semble audacieux de résumer à un cadre les éclats de ce comparatisme expérimental, constructif, ouvert et surtout pas global15 , les mots “exercice” et “invention” diraient assez bien ce que ces études mettent au jour à propos des pratiques d’assemblée. Prises de parole et délibérations, décisions et négociations, accords et désaccords, formation et manifestation de l’opinion commune, dispositifs et rituels spatio-temporels: nos affaires publiques montrent d’abord d’inextricables compositions qui rendent vaine toute tentative de distinguer fins et moyens. L’invention de l’assemblée est autant le refus de s’en tenir à la spontanéité du rassemblement que celui de se reposer sur une institution, pouvoir ou autorité décrétés intangibles. Les très nombreux exemples ici examinés avec la plus minutieuse érudition éveillent tous cet étonnement: tout se passe comme si nous ne nous contentions jamais de ce qui existe, au profit d’une réalité politique risquée, dont la seule maturation porte la légitimité16 .

Si nous sommes évidemment loin de la crudité sans phrase du cri, nous sommes fort proches du problème qu’il figure à sa manière: la nécessité d’une sortie hors des chemins tout tracés, le paradoxe de l’évidence (sentie et démontrée) que rien n’est évident, la preuve que quelque chose d’autre demeure toujours possible. Exemples, entre beaucoup d’autres fournis par ces études:

Puisqu’il s’agit de parler-ensemble plutôt qu’être-au-monde-avec17 , le Bill of Rights sud-africain de la fin du XXe siècle met au-dessus de tout le droit de se réunir et de manifester, de tenir un piquet et de pétitionner18; au Japon médiéval, on trouve, dans l’expression des conditions délicates de la parole publique, le devoir de ne pas taire sa pensée ni s’humilier trop ouvertement, tandis qu’on préfèrera les cœurs à l’unisson aux décrets de l’État19 ; le rarissime féminisme de la société Sénoufo impose à l’assemblée une persona, seul sujet d’énonciation publique, transcendante et pourtant non divine ni sacrée, à la vocation égalitaire et pourtant non individualiste, dont les commissionnaires ne sont ni représentants ni mandataires même relatifs, transmettant ainsi des principes politiques épurés des inégalités, des pressions et de la force des solidarités lignagères ou locales20 ; celui dont le nom a été crié (jamais par lui-même) au titre de candidat lors d’une assemblée cosaque rentrera chez lui pour ne pas être soupçonné d’avoir influencé la foule, et, ramené dans le cercle s’il est élu, devra non seulement opposer une résistance symbolique mais refuser au moins deux fois l’honneur qui lui est fait avant d’accepter et de se voir aussitôt maculé de neige ou de boue pour rappeler qu’il n’est que le serviteur de la communauté 21; dans telle partie de la Circassie, l’hôte est tenu d’épouser la querelle de son invité, quels que soient les causes de sa fuite et les griefs de ses poursuivants – loi fondamentale de l’éthique caucasienne22 ; à Bahreïn, les religieux chiites murmurent leur discours à l’oreille d’un disciple qui le prononce ensuite à voix haute23

De telles pratiques imposent l’impression d’un jeu permanent, même si les tentatives visant à établir des lieux d’égalité semblent avoir été clairsemées24 . À la manière de cette “démocratie pure” pensée dans un projet intitulé “Idées à developper” soumis aux citoyens de Marseille par la section 1825 (en 1793), on a moins affaire à des pratiques représentatives qu’à des pratiques cognitives, où chaque citoyen cherche dans ses ressources et ses connaissances un nouvel espace public de réciprocité26 . Récits et traductions, porte-voix plutôt qu’incarnations, font voir une émotion devenue sens et action, un devenir-peuple27 qui ne tient qu’à l’engagement dans la pratique collective pluridéterminée, le rêve d’une individualité sans individualisme28 , dont il faut dire enfin la raison. Le directeur de cette publication la donne29 :

L’avantage du “s’assembler”, c’est d’être une catégorie ni trop fortement classante, ni de portée trop faible. Entre le singulier et le pluriel, un geste concret s’esquisse, des pratiques s’ébauchent, un procès est en cours.

Pas la seule voie, sans doute, mais sûrement celle qui montre au plus près la fine pointe sur laquelle tient toute politique démocratique: l’arrangement des similitudes que sont aussi nos différences ou nos écarts d’identité, avec cette chose commune nommée égalité. En conseillant finalement au lecteur d’être volontiers nomade et d’aimer se sentir “forain chez tous”, étranger et de passage où qu’on soit30 , le même auteur donne de cet arrangement une version prudente mais pas moins suspendue entre attente et réalisation.

Reste à savoir si les leçons conjointes de la sorcellerie dangereuse et des assemblées risquées sont encore repérables aujourd’hui, au cœur de la “communication-sans-communication” où nous nous trouvons. C’est précisément ce que le troisième livre choisi ici permet d’expérimenter.

Nous traduire

Un être impossible à décrire, elle/lui-même pris ou prise dans un espace indescriptible où du rationnel se bat vertigineusement avec son propre irrationnel, lieu de transit pour apatride, silhouette floue, réponse folle mais autorisable à une idée folle mais indéracinable, diversité de la plus petite minorité dans la minorité même 31… En rappelant autant l’ambiance sorcière que les affres du “s’assembler”, ce genre de perspectives nous dit la difficulté d’en finir avec ce “nous” que “tous ensemble!” ne parvient décidément pas à dire. Une (et non “la”!) transidentité n’est pas plus exceptionnelle que la plus petite ou la plus grande de nos particularités.

De son terrain d’emblée effrayant – vingt ans de mass media consacrés à son sujet! – la chercheuse reconnaît vite le destin: Tout nouveau venu sur la scène médiatique est immédiatement positionné dans l’esprit du public. Cette opération n’est finalement qu’une réduction et atteint toujours la caricature. L’image est condamnée à subir la loi de la simplification32 .

Simplification mais peut-être pas simplisme: c’est l’honneur proprement critique de l’attention savante, on l’a vu, que de trouver de quoi lire ou comprendre jusque dans les pratiques réputées les moins nobles. Sorcelleries et bricolages politiciens nous ont bel et bien appris à prendre au sérieux de l’esprit ce que l’esprit de sérieux néglige si souvent. C’est le cas ici également: des singularités s’exercent, à l’écart de l’intégration anonyme comme de la valorisation narcissique33 ; une perspective enfin perceptible de ce qui fait la pluralité de l’humanité34 se dessine. Des résultats, voire des solutions, s’ébauchent: la levée de l’énigme réciproque se discute en positions même controversées, ouverture et authenticité se déclinent en refuges sémantiques provisoires mais nécessaires, en compositions freestyle, en alternatives protocolaires, et même en autodérision35 . La recherche ainsi engagée, dans tous les sens de ce terme, peut proposer ce résumé:

Considérons alors les personnes transsexuelles et transgenres comme un groupe constitué d’autant de profils que le spectre des couleurs. Isoler une longueur d’onde ne permet de décrire qu’une infime partie de l’arc-en-ciel. Une couleur se différencie de l’autre sans être en rien supérieure à une autre en terme de valeur d’existence… La difficulté de parler à plusieurs d’une seule voix n’est pas propre à un groupe plus qu’à un autre, elle est un fait intemporel propre à l’humanité entière36 .

Éthiopiens et Ivoiriens, Arabes et autres Cosaques du “Genre Humain” nous ont balbutié la même chose, qu’ensorceleurs et ensorcelés du Bocage évoquent en secret: nous ne serons jamais tous ensemble qu’à la suprême et souveraine condition de ne parler qu’à la pluralité de nos voix singulières, que l’on crie, que l’on murmure ou que l’on cèle. Pas une des pratiques examinées par ces livres qui ne relève d’une égalité fondamentalement commune, si l’on entend par là la banalité ordinaire de la non-discrimination. Nous ne nous passons de rien, du plus drôle au plus tragique, du meilleur au pire. Le fait même qu’on trouve, avec ces recherches, apparemment tout et peut-être même n’importe quoi, est une raison de plus d’avancer l’hypothèse: tout se passe comme si nous autres considérions l’arc ou le cercle des possibles comme toujours ouverts – non parce que nous ignorerions toute limite, mais parce que nous ne devons ni ne pouvons nous passer de les explorer une à une, en leur demandant les comptes – preuves et épreuves – les plus maniaques, en en attendant certes les sorts les plus inquiétants, mais aussi les chances les plus réjouissantes. Est-ce trop demander que de nous parler ainsi, ici et maintenant?

Gilles Clamens – gilles.clamens@wanadoo.fr

1 “Ce qui concerne tout le monde doit être discuté par tous”, cité in Qui veut prendre la parole? par Hélène Millet: Chanoines séculiers et conseils de prélats en France, à la fin du Moyen Âge; p. 104.

2Sophie Wahnich, Recevoir et traduire la voix du peuple (ibid. p.349-372).

3 ibid., p.359.

4Un exemple (op. cit., p.54): Qu’il ne puisse exister d’énoncé qui ne se soutienne de sa relation à un sujet de l’énonciation, c’est pourtant ce que nous enseignent les progrès récents de la linguistique et l’expérience la plus commune.

5 ibid., p.26-27.

6 ibid., p.27: une note indique que le linguiste Jakobson repère un prototype de ce discours/guerre dans l’énoncé “Allô, vous m’entendez?”!!!

7 Dans la période récente, de part et d’autre de l’Atlantique, on peut citer Starhawk ou Donna Haraway, l’une et l’autre souvent commentées par Isabelle Stengers, par exemple in Philippe Pignarre & Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste – Pratiques de désenvoûtement : Ce qui réussit à faire coïncider asservissement, mise au service et assujettissement, production de ceux et celles qui, librement, font ce qu’ils ont à faire, a un nom depuis longtemps. C’est quelque chose dont les peuples les plus divers, sauf nous les modernes, savent la nature redoutable et la nécessité de cultiver, pour s’en défendre, des moyens appropriés. Ce nom est sorcellerie (éd. La Découverte-Poche 2007, p.54).

8 Jeanne Favret-Saada, op. cit. p.51.

9 ibid. p.196.

10 ibid. p.195.

11 ibid. p.131-132.

12 ibid. p.213.

13 ibid., p.128.

14 ibid., p.329.

15 Marcel Détienne, Retour sur comparer et arrêt sur comparables (op. cit. p.417-418).

16 De cette réalité, Gabriella Rosseti donne la meilleure formule: Le modèle politique est un modèle réalisé, et non spontané ou conçu en théorie, il se fixe des objectifs chaque fois très clairs, n’est pas répétitif, ni dupliqué par imitation, mais mûri par l’expérience. (Entre Pise et Milan, op. cit. p.238).

17 Marcel Détienne, Des pratiques d’assemblée aux formes du politique (op. cit. p.22).

18Everyone has the right, peacefully and unarmed, to assemble, to demonstrate, to picket and to present petitions (cité par Philippe-Joseph Salazar, Afrique du Sud – Éloges démocratiques, op. cit. p.33).

19 Pierre-françois Souyri, Des communautés monastiques dans le Japon médiéval (op. cit. p.90 & 92).

20 Andras Zempléni, Les Assemblées secrètes du Poro Sénoufo (Nafara, Côte d’Ivoire) – (op. cit., p.107 à 140, passim).

21 Iaroslav Lebedynsky, Les Cosaques – Rites et métamorphoses d’une “démocratie guerrière” (op. cit. p.152).

22 Georges Charachidzé, En Circassie: comment s’occuper du gouvernement des hommes (op. cit. p.192).

23 Yves Schemeil, Entre le Tigre et le Nil, hier et aujourd’hui (op. cit. p.295).

24Quelques clairières au milieu de la grande forêt des inégalités féroces et des hiérarchies naturelles, ajoute Marcel Détienne (Des pratiques…, loc.cit., p.27-28).

25 Jacques Guilhaumou, Un argument saisi dans le mouvement démocratique: la souveraineté délibérante, à Marseille (op. cit. p.339).

26 ibid. p.344-345.

27 Sophie Wahnich, loc. cit. p.349-350.

28 Marc Abélès, Revenir chez les Ochollo (op. cit. p.404).

29 Marcel Détienne, Retour sur…, loc. cit. p.419.

30 ibid. p.428.

31 Karine Espineira, op. cit. passim.

32 ibid. p.52.

33 Maud-Yeuse Thomas, citée ibid. p.15 & 147.

34 ibid. p.25.

35 ibid. p.27, 35, 40, 72, 103 & 121.

36 ibid. p.155 & 168.

 

Épilogue

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Épilogue

Elle est loin, la peur de l’opinion. Sa traîne même est loin, et son cortège de dénis, de ruses, de clins d’œil, de sourires entendus par “ceux à qui on ne la fait pas”. Les pages précédentes ont essayé comme elles ont pu de débarrasser ces ridicules, si constamment grimés en autorité, en mépris, quand ce n’est pas haine. Elles ont cherché à vérifier un très simple fait, l’évidence d’une expérience aussi banale que la bêtise – mais qui revient à repousser celle-ci joyeusement. On aura essayé ici de faire cette expérience, c’est-à-dire de la montrer à l’œuvre ou à l’ouvrage – et si ces mots sont trop grands aujourd’hui, à l’atelier ou à l’établi, c’est-à-dire en lieux, propos, choses et gens sans nom ou dont les noms importent moins que la présence qu’ils incarnent devant et derrière nous, mais parmi nous.

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Troisième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

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Premier chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Premier chapitre

L’opinion et les médias

omne bonum est diffusivum sui

Hegel n’avait guère prévu qu’à l’heure de la prière du philosophe, l’oiseau de Minerve, chaussé de lunettes multimédias, serait tant requis par la lumière aveuglante des affaires du jour. Cause entendue et aussitôt avalée: la néo-chouette fait sa pelote bien propre, serrée, opaque. “Laissez-nous informer et communiquer”, disent les uns; “tous menteurs”, disent les autres. Au mieux crachons sur les médias dont nous vivons, sachant et disant que ça ne sert à rien.

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Introduction

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Introduction

Faut-il avoir peur de l’opinion?

Puisse Dieu donner au philosophe la faculté de pénétrer ce que tout le monde a sous les yeux.

Wittgenstein

L’opinion a mauvaise réputation. Les philosophes ne l’aiment guère, qui n’aiment pas les philodoxes toujours prompts à prendre leur place. Mais le triomphe de l’ignoble sophiste sur le noble savant n’en paraît pas moins acquis: la démocratie d’opinon ferait le lit de la démagogie.

Mais si l’opinion n’a rien pour plaire – grande bête qu’il faut séduire ou gaver, à moins de la suivre en aveugle – d’où lui vient son succès? Tel est le paradoxe qu’on se propose d’éclairer ici, en demandant si l’on peut mettre l’opinion à sa place sans la congédier, la traiter sans la maltraiter, l’entendre sans la croire ni la craindre, l’aimer sans la soumettre ni s’y soumettre, bref la juger sans la condamner d’avance. Commençons donc par les attendus respectifs.

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Un cas exemplaire

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À propos de :

Jovan DIVJAK, Sarajevo, mon amour – Entretiens avec Florence La Bruyère; éd. Buchet-Chastel 2004.

Un cas exemplaire

Guerre et paix se font moins qu’elles ne se gagnent ou se perdent. On sait même qu’en réalité toute guerre est perdue: reste donc la paix, qu’il s’agit seulement de gagner. Ce livre invite d’abord à voir et à savoir comment gagner la paix. Plus haut et plus loin (mais n’est-ce pas la même chose, la même cause, la même affaire?) ces entretiens sont un matériau exemplaire du problème politique le plus actuel. Qu’est-ce qu’un problème actuel? Ce qui, ici et maintenant, travaille le fond des choses, que les philosophes appellent “essence”, ce qu’elle sont vraiment ou en dernière analyse. Que sont les choses “politiques”? L’exercice et les limites du pouvoir. “Je suis donc je peux”, dit cet homo politicus que, tous et chacun, nous sommes. Alors nous entrons en politique: comment faire pour que l’exercice du pouvoir ne dépasse pas ses limites, et que ses limites n’empêchent pas son exercice? En termes techniques: comment faire vivre une république (limites) en démocratie (exercice), et une démocratie en république? Demandons au général Divjak, qu’une histoire tragique -quelle histoire ne l’est pas?- a métamorphosé en adorable chimère, additionnant exemplairement en lui un Tintin démocrate avec un Socrate républicain.

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