Demander à Jacques Rancière

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À propos de:

Jacques Rancière

Et tant pis pour les gens fatigués – Entretiens

(éd. Amsterdam 2009)

Moments politiques – Interventions 1977-2009

(éd. La Fabrique 2009)

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Demander à Jacques Rancière

L’habitude de lire habite de nombreux mondes possibles: du divertissement à l’érudition, de la promenade au labeur, de la parade jamais satisfaite au sillon inlassablement creusé. Entre et même au-delà de ces limites apparentes, toutes sortes de nuances, de combinaisons, de sauts ou de ruptures, d’encouragements et de découragements, inclinent à la perplexité: n’y a-t-il jamais assez de livres, ou bien y en a-t-il toujours trop? Lisons-nous comme on se nourrit, ou bien comme on se gave? De déceptions en stupéfactions, de nouveautés dépassées en anciennetés actualisées, une certaine sagesse a fait sa leçon: lire vaut moins que relire, parce qu’on ne lit jamais qu’un seul livre, celui qui nous convient, inconscient. L’ironie du fameux “vice impuni” vient peut-être de là, qu’on peut retourner en vertu non récompensée. L’habitude nommée “lecture” semble s’entretenir d’elle-même comme un moteur aux deux temps incessants. Si le bon livre est celui qui me conduit à en lire un autre, à quoi bon ce dernier qui ne fera pas mieux que me conduire à un troisième et ainsi de suite? Si le bon livre est celui qui rend illisibles tous les autres, à quoi bon lire encore? Épuisants pistons d’une habitude décidément trompeuse, dont il vaudrait mieux se passer? On dira que le carburant ou l’énergie, non le moteur, fait la lecture: désir de rêver ou désir de savoir, imagination ou intelligence, sentiment ou raison, action ou réflexion. Mais alors la perplexité redouble: comment choisir, en effet? Qui voudrait rêver sans raison, comprendre sans imaginer, penser sans faire? À quoi bon sentir sans savoir, raisonner sans s’émouvoir, réfléchir sans agir? N’appelons-nous pas justement “saisir” l’activité des cœurs et des mains capables de penser, celle des têtes capables de mobilisation, celle des corps capables de décision ?

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Comment allons-nous ? Demande populaire, réponses savantes

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À propos de:

– Ulrich Beck:

La société du risque – Sur la voie d’une autre modernité, (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 1986); traduit de l’allemand par Laure Bernardi, préface de Bruno Latour, éd. Flammarion, coll. Champs 2001, 521 p. (cité ici sous SR).

– Luc Boltanski & Laurent Thévenot: De la justification – Les économies de la grandeur, éd. Gallimard, coll. NRF essais 1991, 483 p. (cité ici sous DJ).

– Peter Sloterdijk:

Écumes – Sphères III : sphérologie plurielle (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 2003); traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éd. Maren Sell 2005, 787 p. (cité ici sous ES).

– Jean-Pierre Dupuy:

Retour de Tchernobyl – journal d’un homme en colère, éd. Seuil 2006, 180 p. (cité ici sous RT).

Comment allons-nous?

Demande populaire, réponses savantes

Qu’en est-il aujourd’hui de ce très vieux couple, le savant et le populaire? Comment s’arrange, en nous tous comme en chacun de nous, l’ancien conflit de ce que je sais et de ce que je crois, de ce que je dis et de ce que je fais, de ce que je veux et de ce que je peux? “Tout s’arrange, mais mal”, disait paraît-il quelque anglais! On est tenté de le répéter à l’heure qu’il est, quand il est clair – si l’on peut dire – que la demande de clarté elle-même brouille beaucoup de choses et de gens. Suffit-il de demander ce qu’il y a – ou mieux: ce qui se passe – aussi exactement que possible, quand on voit mal, à la fois, où adresser et comment formuler la demande? On ne va pas – n’est-ce pas? – demander aux gens dits “politiques”, aux choses dites “media”, aussi institués que peu instituants – quand les uns et les autres paraissent décidément impuissants, volens nolens, à relayer quoi que ce soit1 . Mais si du coup on se contente d’adresser et de formuler la demande entre soi, nous autres épars, comment échapper aux préjugés, bien suffisants qu’ils sont à nos arrangements individuels quand les collectifs sont à ce point en friche?

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Tout est relatif… mais à quoi?

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À propos de :

(1) Jean Maisondieu, Les alcooléens, éd. Bayard, coll. Psychologie 2005

(2) Luc Boltanski, Élisabeth Claverie, Nicolas Offenstadt, Stéphane Van Damme (dir.), Affaires, scandales et grandes causes – De Socrate à Pinochet, éd. Stock, coll. Les essais 2007

(3) Pierre Livet & Frédéric Nef, Les êtres sociaux – Processus et virtualité, éd. Hermann, coll. Philosophie 2009

(4) Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, éd. Seuil, coll. La librairie du XXIe siècle 2013

(5) Michel Fleuriet, Un banquier se rebelle – Réponses à vingt-cinq idées reçues, éd. Nuvis 2013

en italiques ci-dessous, ouvrages cités (1) à (5) suivi de la pagination

Tout est relatif… mais à quoi?

Ça dépend” : est-ce paresse ou sagesse ? Paresse, puisque cette manière de réponse la récuse deux fois du même coup : une fois en renvoyant à plus tard ce qui en déciderait, une fois en la privant d’objet au nom de l’intransitif. Mais sagesse après tout : il est bien vrai que la dépendance commande en toutes choses, bêtes, hommes, et Terre comprise. Il est donc tentant de prendre au sérieux ce qui semble d’avance éviter (paresse) ou dépasser (sagesse) tout sérieux. Relativité, autre nom d’une dépendance universelle, n’est-ce pas d’ailleurs le nom d’une physique objective, qui ne recule nullement devant l’effort d’une réponse ? Restreinte et même générale, elle ressemble assez peu à ce qu’on nomme “relativisme” pour y dénoncer le saut de la relation à la valeur : si tout dépend de tout, alors tout “est” dans tout, tout vaut et se vaut – donc rien ne vaut.

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Des sociologues parmi nous ?

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à propos de:

François DUBET, Sociologie de l’expérience, éd. du Seuil 1994.

Loïc BLONDIAUX, La fabrique de l’opinion – Une histoire sociale des sondages, éd. du Seuil 1998.

extraits cités ci-dessous en italiques

Des sociologues parmi nous ?

Le très fin découpage savant fait reculer presque toujours, et décourage souvent, nos à-peu-près quotidiens. Des “concepts”, disent-ils, que diable: les choses ne sont pas si simples, n’est-ce pas? Pas si simples qu’on puisse les prendre ensemble, cet ensemble menacé d’un tout à la fois, pas loin d’un n’importe quoi doublé d’un n’importe comment. On entend bien, certes, ces doctes scrupules. Ainsi payons-nous de notre poche, quand nous pouvons – et puis apprenons, tout penauds, qu’un prix, un coût, une valeur, font au moins trois de ce seul “fric” de fond de poche que nous croyions familier. Nous voilà tout bêtes. On croyait faire comme tout le monde, parler une langue après tout saisie par tout un chacun, s’entendre même sur un simple geste – mais non: la moindre connaissance éveille mille questions, fait trembler la terre en couche fragile, cassante, déjà brisée. Je ne sais plus ce que je fais ni ce qui se passe, moi qui croyais vivre et penser comme tout le monde. On sait que ce doute, cette critique peut-être, cet étonnement en tout cas, font depuis longtemps l’honneur de l’école, de la science, des études, de la bien-nommée recherche.

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L’éclairage public: une énergie diffuse

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à propos de:

Éveline Pinto (dir.) Pour une analyse critique des médias – Le débat public en danger, éd. du croquant, coll. champ social 2007.

Louis Pinto (dir.) Le commerce des idées philosophiques, éd. du croquant, coll. champ social 2009.

Revue Agone Les intellectuels, la critique & le pouvoir n°41/42 coordonné par T. Discepolo, C. Jacquier & P. Olivera, éd. Agone 2009.

Revue Offensive Divertir pour dominer – La culture de masse contre les peuples, éd. L’Échappée 2010.

Gérard Noiriel Dire la vérité au pouvoir – Les intellectuels en question (nouvelle édition revue et actualisée de Les fils maudits de la République – L’avenir des intellectuels en France, éd. Fayard 2005), éd. Agone 2010.

Noam Chomsky Raison & liberté – Sur la nature humaine, l’éducation & le rôle des intellectuels, textes choisis, éd. Agone 2010.

Peter Sloterdijk Règles pour le parc humain, suivi de La domestication de l’Être – Pour un éclaircissement de la clairière, trad. Olivier Mannoni, éd. Mille et une nuits – éd. Arthème Fayard 2010.

Bruno Latour

La mondialisation fait-elle un monde habitable?, in Territoire 2040 – Prospectives périurbaines et autres fabriques de territoire, Revue d’étude et de prospective n° 2, pp. 9-18, 2009

Cogitamussix lettres sur les humanités scientifiques, éd. La Découverte 2010.

L’éclairage public:

une énergie diffuse

On s’éclaire comme on peut. On sait que l’éclairage public est un drôle d’objet à beaucoup de titres, tous paradoxaux. D’usage privé mais pour tous, réseau commun mais très divers, comprenant aussi bien l’éclatant gaspillage que la parcimonie avaricieuse, irrésistible engagement à consommer et sourde menace très peu engageante – tout un aménagement invisible (câbles souterrains, sources hors de portée, luminescence diurne dans la nuit noire…) au service de la seule visibilité. Cet objet n’est pas un objet mais une ressource enveloppante que la pratique sociale seule peut distinguer, dans l’actualité de sa demande. De banane bleue en ring, de belt en mégalopole, le minuscule réverbère ne se laisse pas oublier. En vol, pas trop loin du sol, les pauvres hublots de l’avion de nuit laissent voir ces drôles de trous d’aiguille lumineux et agités, mobilisant une “carte” fuyante de rayons, dentelles étranges, neurones poussant ou tirant synapses et dendrites en étoiles terrestres, cosmos de vers brillants ou tentacules perdues. On serait, à moins, tenté par les métaphores sensibles – c’est le cas de le dire. Moi aussi j’essaie de m’éclairer – et qui sait ce que ça donne, de près ou de loin?

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Une critique toujours piégée ?

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À propos de :

Denis DE ROUGEMONT, Journal d’un intellectuel en chômage, éd. Albin Michel 1937

Zygmunt BAUMAN, S’acheter une vie – Essais (ici SV); trad. Christophe Rosson, éd. Actes Sud/Jacqueline Chambon 2008

Axel HONNETH, La société du mépris – vers une nouvelle théorie critique (ici SM); éd. établie par Oliver Voirol, trad. Olivier Voirol, Pierre Rusch et Alexandre Dupeyrix, éd. La Découverte 2006 & 2008

Ss la dir. de Didier FASSIN & Alban BENSA, Les politiques de l’enquête – Épreuves ethnographiques (ici PE), éd. La Découverte 2008

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Une critique toujours piégée ?

La question est peut-être spécialement contemporaine, mais croise aussi la fort ancienne inquiétude de tout un chacun: comment et pourquoi diable nos connaissances les plus ajustées ne font-elles pas plus de justice dans le monde? Par quelle bizarrerie la lucidité la plus publiquement aiguisée ne semble-t-elle parvenir qu’exceptionnellement à se traduire en actes partagés?

Mille réponses renvoient déjà la question à sa supposée naïveté (au mieux) ou à sa folie (au pire): tout le monde sait que savoir et opinion font deux, que connaissance et action font encore deux, que la recherche intellectuelle et la réalité sociale font toujours deux, et que… la liste serait interminable de tout ce qui tombe dans le panier de Don Quichotte, l’évidence selon laquelle, pas plus que les livres et le monde, comprendre et faire ne concernent “tout simplement” ni les mêmes choses, ni les mêmes gens, ni le même espace, ni le même temps. Bon.

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