Comment nous sentons-nous? Demander à Cavell – Stanley Cavell

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Faire avec:

Stanley Cavell

Conditions nobles et ignobles La constitution du perfectionnisme moral américain, trad. fr. Christian Fournier & Sandra Laugier, éd. De l’éclat 1993. (C)

Dire et vouloir dire Livre d’essais, trad. fr. Sandra Laugier & Christian Fournier, éd. Du Cerf 2009. (D)

Philosophie des salles obscures Lettres pédagogiques sur un registre de la vie morale, trad. fr. Nathalie Ferron, Mathias Girel & Élise Domenach, éd. Flammarion 2011. (P)

Une nouvelle Amérique encore inapprochableConditions nobles et ignobles Statuts d’Emerson. Trad. fr. Christian Fournier & Sandra Laugier: Qu’est-ce que la philosophie américaine?, éd. Gallimard-Folio Essais 2009.(Q)

Un ton pour la philosophie Moments d’une autobiographie, trad. fr. Sandra Laugier & Élise Domenach, éd. Bayard 2003. (T)

Les voix de la raison Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie, trad. fr. Sandra Laugier & Nicole Balso, éd. Du Seuil 1996. (V)

(cités ci-dessous en italiques: initiale + pagination)

Comment nous sentons-nous?

Demander à Cavell

Qu’est-ce qui nous donne ne serait-ce que l’idée que les êtres vivants, les choses, peuvent ressentir des choses?… Il est essentiel à notre recherche que nous ne voulions apprendre par elle rien ‘de nouveau’. Ce que nous voulons comprendre est quelque chose de déjà pleinement manifeste. Car c’est là ce que nous ne semblons pas comprendre dans un certain sens.

Ludwig Wittgenstein (cité D153185 & P34)

si l’on donne à la philosophie le sens de «nécessité de poser des questions», dans laquelle chacun.e de nous peut se trouver à n’importe quel moment.

(V71)

Bizarrerie de l’évidence: ne pas ou plus pouvoir se sentir nomme l’invivable, mais se sentir, bien ou mal, nomme l’incontrôlable. Que faire d’une vie sans prise? Dans les deux cas c’est seulement le cas: ce qui me prend en-dedans ou me tombe dessus, pas de mon fait. Chance ou malchance sans action, volonté ni même savoir propres, maladie ou santé sans explication ni même tenue quelconqueune donnée sans obtenue, un «c’est comme ça» qui échappe autant qu’il importe, une «nature». Cavell par exemple (Q33,452, P50) relève chez Emerson la tendance à souligner le lien entrecasual’ (fortuit, banal, désinvolte) etcasualty’ (catastrophique, mortel), donc entre ordinaire et fatal. C’est bien cela pouvoir se sentir ou pas, se sentir bien ou mal: une rencontre du quotidien avec un décisif non décidé, une factualité sans effectuation mais dont l’effectivité me concerne entièrement, un accident en somme mais qui prend toute la place, tout le temps. Admettons de ne pas en finir aussitôt en réduisant, après tout, toute vie-nature à un accident (pourquoi pas, certes, mais aussi: et alors?): il se trouve que ce philosophe américain réveille (à) la question non comme originale ou bizarre mais plutôt commune, réputé qu’il est pour son goût du quotidien d’ailleurs partagé en éminente tradition philosophique.

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Élections en France : les habits du roi nu 2002-2017

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Élections en France

Les habits

du roi nu

2002-2017

CONSEIL CONSTITUTIONNEL

Élection présidentielle 2002

Résultats définitifs du second tour – 5 mai 2002

Inscrits : 41 191 169

Votants : 32 832 295

Abstentions : 8 358 874 (20,29%)

Blancs et nuls : 1 769 307 (4,30% des inscrits, 5,39% des votants)

Exprimés : 31 062 988 (75,41% des inscrits, 94,61% des votants)

Abstentions + blancs et nuls : 10 128 181 (24,58% des inscrits)

  1. Jacques CHIRAC 25 537 956

82,21% des exprimés

77,78% des votants

62,00% des inscrits

  1. Jean-Marie LE PEN 5 525 032

17,79% des exprimés

16,82% des votants

13,41% des inscrits

Après le premier tour

Un peu plus de quarante millions de citoyens français régulièrement inscrits sur les listes électorales viennent de donner, au premier tour des élections présidentielles, 13,75% de leur voix1 à leur président sortant de droite, 11,66% à un vieux politicien d’extrême droite et 11,19% à leur premier ministre de gauche; tous trois ont dépassé l’âge de la retraite tandis que treize autres candidats, en général plus jeunes (dont le plus chanceux obtient 4,7% et le moins chanceux 0,32%!) se partagent la moitié du reste. L’autre moitié est raflée par l’abstention – 28,40% (sur les inscrits), et les votes blancs et nuls – 3,38% (sur les votants). Un deuxième tour est attendu, suivi des élections législatives.

Quelle est la leçon?

Ces scores dérisoires expriment la considération dans laquelle les français tiennent actuellement leurs représentants politiques. Cette considération est précisément ce que cherche à déterminer l’usage régulier du vote démocratique. Ici, des scores dérisoires expriment une considération dérisoire: cette leçon est juste, c’est-à-dire objective et fidèle. Nul motif de craindre ni de se plaindre. Nulle distorsion mais bien le dessin parfait de la réalité politique dans notre pays à l’heure qu’il est. Souhaitons que le second tour et les élections suivantes donnent de même ce bon signe de santé démocratique que tous les autres prétendus reflets de l’expression populaire (sondages et media surtout) ont tant de mal à fournir: un thermomètre exact2 .

Bien entendu, sur cette base objective, il y a beaucoup de leçons à tirer, de choses à proposer. Si j’étais un politicien de longue date, l’une des leçons que j’en tirerais serait ma démission; quelques uns, pas très nombreux, l’ont tirée. Comme je suis un citoyen ordinaire je tire plutôt la leçon qu’il faut mettre fin le plus rapidement possible à tout ce qui favorise l’existence de politiciens de longue date. La réalisation de cette leçon est depuis longtemps à la portée de tout citoyen électeur et éligible, puisque c’est lui (c’est nous!) qui a permis le développement d’une classe politique oligarchique tentée de s’accaparer le pouvoir. Le suffrage universel vient de jouer son rôle en rappelant lui-même que les limites de cette permission ont été dépassées. Il aurait pu le faire plus tôt et sous des formes plus tranquilles, mais la vie politique n’est sans doute jamais facile ni tranquille: on y fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, les moyens du bord. Moyennant quoi nous ne pouvons que nous réjouir de ce rappel, en y voyant le signe d’une vie politique désormais un peu plus vigilante et un peu plus commune.

Après le second tour

Un peu plus de trois millions de citoyens inscrits abstentionnistes du premier tour, ont voté au second. On pourrait en déduire un certain paradoxe: tout semble se passer comme si la pluralité des voix se faisait d’autant plus entendre que son terrain d’expression était réduit: aux dix-huit possibilités du premier tour (soit l’abstention, soit blanc ou nul, soit chacun des seize candidats), elle semble préférer les quatre du second tour (soit l’abstention, soit blanc ou nul, soit l’un des deux candidats). Peut-on s’arrêter sur ce paradoxe en examinant les chiffres de ce second tour d’un peu près?

C’est du côté du vote blanc ou nul que l’augmentation est proportionnellement la plus grande, comparée à ce qu’elle est dans le cas des deux autres perspectives (non-abstention et exprimé): dans ces deux cas en effet la proportion d’augmentation n’est que de 8%, tandis que le vote blanc ou nul augmente, lui, de 77% d’un tour à l’autre. Au fond, il semble donc que le nombre croissant de citoyens qui ont participé au second tour par rapport au premier, se traduise le plus nettement dans ce bond notable du vote blanc ou nul, malgré sa relative faiblesse (3,38% des votants au premier tour, 5,39% au second). C’est en tout cas, des trois types de “vote” possibles dans notre régime (abstention, blanc-nul, exprimé), celui qui se fait le plus visible d’un tour à l’autre, du moins si l’on veut essayer de faire parler les chiffres qui ne parlent pas tout seuls! Or son interprétation politique est aussi la plus claire et facile, en renvoyant au plus près à la leçon du premier tour, la déconsidération populaire des candidats présents.

Au total le paradoxe apparent tient certes aux conditions particulières d’un second tour (forcément plus rétif à l’expression de la pluralité qu’un premier tour) mais ne semble pas dénaturer pour autant cette légitimité qu’on attend d’un scrutin au suffrage universel: l’expression la plus exacte possible de l’opinion publique quant à sa représentation politique. Le parfum de referendum et même de plébiscite de ce second tour, qu’on pouvait certes espérer moins tenace, n’est cependant pas parvenu à masquer cette légitimité. Il est clair qu’elle continue à se prononcer en faveur, pour le moins, d’autres représentants que ceux qui se sont présentés à ses suffrages. L’entendre, ce serait, à très court terme, imposer le non cumul des mandats voire leur non renouvellement, jusqu’à un quota de candidatures hors partis à toutes les élections . Serons-nous capables de cette leçon de simple bon sens clairement donnée par ces deux tours? C’est bien sûr ce qu’il faut espérer.

Annexe

Jean BAUDRILLARD, Rebonds, in Libération du 13 mai 2002

Nous venons d’assister à un opéra bouffe ou à une comédie de moeurs politique des plus remarquables, et pour cette fois, les élections ont brillamment mérité leur appellation de piège à cons. Au-delà de tous ceux qui s’y sont fait piéger, c’est le système électoral tout entier, et donc le système de représentation «démocratique», qui est tombé dans son propre piège.Tout part de l’indifférence grandissante au politique (je ne parle pas des professionnels) et de l’indifférence ajoutée – car l’indifférence elle-même est devenue un discours de référence, une culture de l’indifférence qui n’est pas loin de constituer le seul véritable lien social.

Première tentative de diversion: «Les gens ne sont pas indifférents au politique mais au spectacle qu’il offre et à sa corruption générale.» Erreur: le spectacle de la dégénérescence du politique les fascine, nous fascine, et c’est bien au politique, au principe même de la représentation qu’ils sont devenus indifférents – indifférence qui recoupe très certainement l’indifférence à leur propre vie -, donc un phénomène qui n’est ni accidentel ni superficiel. C’est peut-être même une réaction vitale de démobilisation, face au harcèlement général qui vise à nous responsabiliser de toutes parts.

Montesquieu disait : «Il arrive que le peuple soit si éclairé qu’il ne soit plus indifférent à rien.» Eh bien il semble que le peuple soit juste assez éclairé pour choisir de rester indifférent à certaines choses et pour ne pas tomber dans le danger mortel d’être concerné par n’importe quoi. En s’arrangeant pour exclure le Front national de toute représentation nationale, la classe politique dominante s’expose, en plein aveuglement (et cela dure depuis vingt ans), au risque que cette exclusion redevienne une arme et s’infiltre dans la société entière comme un virus. Gauche et droite confondues. Il n’y a aucune lueur de solution dans le fait d’exorciser Le Pen en lui refusant d’exister – pas plus que de chance d’éradiquer le terrorisme en exterminant les talibans. Le Pen vit de l’exclusion du système de représentation, et toute exclusion renforcée le fortifie – comme toute image censurée devient automatiquement érotique.

Les idéologies antidémocratiques peuvent être aisément combattues et disqualifiées, mais il ne s’agit pas de cela: il s’agit du malaise dans la représentation, partout présent, y compris chez les démocrates et les antifascistes. En excluant le Front national, on le fait bénéficier de tout ce potentiel de malaise, il devient l’abcès de fixation de toute cette indifférence latente et finit par incarner le contre-transfert politique violent de toute une société vis-à-vis d’elle-même. Etant hors jeu, il devient l’emblème non seulement de tout ce qui n’est pas représenté ni représentable, mais encore de tout ce qui ne veut peut-être plus être représenté. Tout ceci constitue un potentiel immense, insaisissable, qui peut cristalliser n’importe où et n’importe quand – et dont la classe politique, par définition, ne peut et ne veut pas tenir compte. Elle ne peut qu’en subir l’électrochoc de temps en temps, comme dans les dernières élections. Mais ceci ne l’instruira en rien, car elle continuera de penser que tout est dû à la naïveté ou à la stupidité d’une partie de la population, qu’il suffit de refouler démocratiquement dans les ténèbres. Le seul stratagème intelligent (du point de vue politique) serait évidemment d’intégrer le Front national dans le système de représentation, mais ceci même ne servirait à rien, car Le Pen incarne quelque chose d’autre que des idées politiques ou un ressentiment catégoriel – quelque chose de tenace et d’obscur, de réfractaire à la raison politique et qui se régénère de cette dissidence. On le voit bien au fait que, avec tout le monde contre lui, il ramasse la mise sans coup férir. C’est ce qui lui donne cette assurance et cet air d’exultation: c’est qu’il n’a pas besoin d’être crédible, puisqu’il ne représente rien, puisqu’il n’est rien, mais que, n’étant rien, il l’incarne parfaitement, alors que les autres sont tristes et portent sur leurs têtes le deuil de la représentation. Il est la dérision absolue, et en même temps il est la vérité de la situation. C’est un Père Ubu très subtil, pour avoir réussi à forcer la gauche, par une ironie féroce, à voter pour Chirac, pour l’avoir réduite à cette situation humiliante de «génuflexion avec pantalon à bretelles». Pour faire élire du même coup la droite par ses adversaires, la privant de toute légitimité certaine – et faire ainsi se prendre en otages et se disqualifier réciproquement les deux parties adverses. Il n’a même pas eu à forcer la situation. Il a tout simplement exploité la logique de la représentation: la gauche ne pouvait que voter contre elle-même au second tour et Chirac ne va pouvoir que gouverner dans le vide, puisqu’il ne sait même plus qui il représente.

En fait, Le Pen est un véritable terroriste, à l’image de ceux du 11 septembre. Il a retourné contre le système de pouvoir les armes de l’exclusion, tout comme ceux-là ont transformé les Boeing en bombes volantes pour les précipiter sur les tours. Ce fut un véritable attentat contre les deux tours jumelles de la gauche et de la droite. Et tout comme ceux-là ont fait de leur mort une arme absolue, lui a fait de la fracture virtuelle entre représentants et représentés, de cette exclusion au coeur même de la structure démocratique actuelle, une arme de choc contre l’ensemble de la classe politique. Et les législatives vont servir à rétablir l’union sacrée et à effacer ce coup dur, tout comme la guerre d’Afghanistan aura servi à conjurer l’attentat du 11 septembre et à restaurer l’ordre mondial.

Tous les discours concernant Le Pen sont apotropaïques. Ils visent à en conjurer le maléfice, à en effacer l’existence, et surtout à se persuader qu’il n’est rien (ce qui, on l’a vu, est douloureusement vrai, car c’est là sa force, d’être cette gidouille en spirale, ce palotin, ce spectre pataphysique de la corruption et de la dérision). Souvenons-nous du soulagement général lorsque le Front s’est soudain disloqué en 1998, comme par enchantement: on vous l’avait bien dit, qu’il n’était rien, on n’a même rien eu à faire, il s’est liquidé de lui-même! Dommage: aujourd’hui, c’est exactement l’inverse, ce sont la gauche et la droite qui se sont liquidées d’elles-mêmes – ayant ruiné leur crédit représentatif et ne jouissant même plus, pour se conforter dans leur statut démocratique, d’un ennemi imaginaire. Toujours la même analyse frileuse, l’invocation frileuse des causes objectives (l’insécurité qui grandit, les défavorisés qui votent mal, l’incompétence de la classe politique, l’abstention irresponsable, etc.) avec la honte en prime, l’affliction démocratique. «Nous avons la honte!», disent les mêmes jeunes des banlieues qui criaient jadis : «Nous avons la haine!»

Au lieu de cela, toute la classe politique devrait se féliciter d’avoir subi l’épreuve de vérité, ce qui lui donne quelques chances de se survivre – sinon de ressusciter… En attendant, elle aura tout fait pour se saborder.Et le pire, c’est qu’elle aura réussi à entraîner dans sa misère et dans son affliction toute une population, réduite à sauver machinalement, sentimentalement, une classe politique à laquelle elle ne croit plus.

Referendum 2005 à propos d’Europe:

trois essais de correspondance

Réponse à un message marseillais

Pour ce qui est des profs de droit, l’un d’entre eux s’y colle: tâchons donc sinon de répondre au moins de correspondre, dans un instant.

Pour ce qui est des journalistes, le même prof leur fait déjà le sort qu’ils méritent: les medias en France se gardent bien de médiatiser quoi que ce soit, ils se contentent d’enregistrer en “communiquant” (comme souvent aussi sur Internet, non?) – PLPL ou Acrimed se chargent chaque jour de dénoncer -honneur à eux- les “media-qui-mentent”. Le travail décuple hélas infiniment s’il s’agit de la toile, porteuse de tout et de n’importe quoi, sans l’ombre d’une traduction.

Quant aux citoyens, déjà bizarrement désignés ici “jeunes et vieux”, je ne suis pas certain qu’ils soient mieux désignés par cette curieuse cible d’explication pour laquelle on les prend. Rappelons qu’en bonne politique le peuple est souverain: ce qui veut dire entre autres que c’est lui qui s’explique avec lui-même (source et non cible d’explication) – et je ne vois pas bien où pourrait se situer (au ciel, peut-être? “Au-dessus de la politique”, dit-il à l’entrée d’une lettre à ses “collègues et amis”) celui qui prétend expliquer au peuple ce que ce dernier est seul en charge de savoir, de dire et d’imposer. En l’occurrence, cela s’appelle un referendum. Parlons-en.

Un scandale, une folie, ou pire, dit-il: un cancer. Diable! On comprend son inquiétude: moi qui “étais comme tout le monde”, qui “n’avais absolument pas le temps: trop de travail”, moi qui faisais “confiance” à “tous ces hommes politiques”, “sans vérifier par moi-même”, voilà que “je ne dors presque plus, j’ai peur”. Compatissons. Mais enfin n’oublions pas l’essentiel: il s’agit bien de politique, non de santé ou de maladie, de distraction ou de suroccupation.

L’argument principal (ce que veut illustrer l’image du “cancer”) est à peu près clair: nous serions en passe d’oublier la déclaration de 93 (elle-même passée aux oubliettes, comme on sait sans trop se demander ou rappeler pourquoi) et sa fameuse formule (art.35), le droit le plus sacré, celui d’insurrection. Il est vrai. Il est vrai qu’AUCUN des textes qui fondent la vie politique des peuples n’a repris à ce jour ce beau moment où l’insurrection de fait a cru prétendre au droit. Rousseau avait cru pourtant, quant à lui, nous prévenir contre cette confusion du droit et du fait, dès l’entrée de son Contrat Social (livre I, chapitres 1 à 4). C’est que, figurez-vous, c’est un problème, et même une aporie diraient les philosophes: peut-on inscrire la loi de désobéir à la loi? Que le droit de résistance nous manque un peu cruellement, pourquoi pas? Mais qu’on n’oublie pas alors de remarquer que ce manque est universel – et que c’est peut-être (qui sait?) le signe qu’un tel manque a quelque raison. Rappelons toutefois à celui qui ne dort presque pas, que les articles 99 à 106 du PTCE organisent expressément en droit fondamental la citoyenneté, tandis que l’objection de conscience (seule forme du droit de résistance qui a…résisté à la perte de celui-ci!) est évidemment rappelée dès l’article 70 (alinéa 2). Sera-t-il rassuré, notre presque-non-dormeur?

Probablement pas. Essayons alors de lui signaler amicalement que “les charmes de la liberté” (note 25 de sa lettre), contrairement à ce qu’il semble penser, ne sont peut-être pas seulement une “chimère”, une “fable” ou une “imposture” – mais aussi un risque qu’il ferait bien de se décider à prendre, pour peu certes qu’il renonce à dormir tranquille autant qu’à travailler sans avoir le temps. C’est que, cher collègue, le peuple, lui, ne dort pas du tout et a tout son temps, malgré l’opium qu’on lui sert copieusement avec les distractions médiatiques. Voilà qui devrait tout de même vous rassurer: il n’est pas encore né, celui qui privera le peuple de son expression, fût-elle abstentionniste, blanche ou prétendue nulle.

Vous vouliez un texte lisible, neutre et révisable? Tous les textes sont révisables, rassurez-vous encore: leur révision s’appelle lecture, comme à l’école, vous savez? Quant à la lisibilité et à la neutralité (quoique cette dernière “qualité” me semble plutôt un défaut – autre bizarrerie de votre lettre), vous avez l’embarras du choix: les 17 articles de 89, les 30 de 48, ceux de 58, beaucoup d’autres que vous connaissez, et pourquoi pas, tenez, la Bible, c’est vachement bien aussi, non? Je n’ose reparler de Rousseau et de quelques autres, mais j’y pense, croyez-moi. Quant aux 448 articles que j’ai lus (je n’ai pas votre courage: 850 feuilles de cette salade, bigre!) et dont vous donnez quelques exemples avec un soin qui vous honore, je n’y ai pas vu l’horreur dont vous parlez.

C’est d’autant plus curieux que je partage probablement pas mal de vos convictions et intentions. Le trop fameux “déficit démocratique”, l’insigne faiblesse du débat dans nos contrées, l’ignoble tranquillité de la sottise journalistique, sont d’incontestables évidences. Mais n’est-ce pas justement une raison de plus pour se réjouir de ce referendum à propos de ce que vous appelez vous-même “détonateur” et “révélateur”? Que le loup sorte du bois, pour reprendre une autre de vos images, quoi de mieux? Ce qui serait embêtant c’est que le bois continue à cacher le loup – ce que vous me permettrez d’ailleurs de continuer non à craindre mais à combattre, quel que soit ce que nous dirons (nous tous, le peuple n’est-ce pas? Et non pas ceux à qui on prétend “expliquer” les choses) le 29 mai prochain. Encore une dernière façon de vous rassurer: vous voyez, je n’ai pas dit que je voterai oui, malgré la tentation que votre “non” étrange laisse planer!

Bien à vous en tout cas: il faut vous remercier pour cet essai ouvert de débattre, adresse comprise, preuve s’il en était besoin que nous sommes moins morts (ou cancéreux!) que quelques uns (dont je souhaite que vous ne soyez pas) voudraient nous le faire croire. Cordialement vôtre.

Réponse à un collègue

Que la situation soit pénible, les chiffres que tu piques à Badiou le disent assez, d’autant qu’on pourrait en égréner beaucoup d’autres. Cela s’appelle la montée tranquille des inégalités les plus scandaleuses.

C’est pourquoi nous n’avons pas attendu aujourd’hui ni même hier pour enterrer, depuis belle lurette, la “vision optimiste de l’avenir”: ce schéma lui-même n’est d’ailleurs pas “chrétien” (un chrétien se fout littéralement du monde -dixit encore Rousseau- et sa raison -celle du cœur- n’est au demeurant pas plus conne que beaucoup d’autres) mais tout simplement stupide ou trompeur, au choix. Prétendre que “la pensée philosophique au XIX°” a “repris”, ou pire: “laïcisé”, cela (c’est-à-dire cette sottise) voilà qui demande quelque justification, à moins que Hegel, Tocqueville ou Marx (entre maint autres) ne fassent pas partie du XIX° et qu’on confonde “pensée philosophique” avec je ne sais quelle traduction à la Bouvard et Pécuchet.

Laïcisation” veut dire l’essentiel: la portée de la liberté de penser dans et par l’espace public. Rien à voir avec la “sécularisation”, brouillonne et trop “bien” intentionnée (une mouture idéologique de plus), à laquelle prétendent nous faire croire des “penseurs” aussi “fins” qu’un Luc Ferry! Pas question donc, nulle part, de croire à une “marche en avant d’une histoire radieuse pour les peuples d’Europe”. S’il est certes vrai que la laïcité est en panne, c’est d’abord qu’elle n’a que très peu marché jusqu’ici – et son relatif échec du côté de l’école est à mon sens le signe qu’elle ne peut vraiment marcher que si on lui donne toute la place publique qu’elle demande.

Quant à la remarque selon laquelle ce PTCE signerait la régression de la participation effective des citoyens, c’est probablement une plaisanterie de cynique: cette participation est au plus bas depuis longtemps et il est difficile de faire pire! Le progrès de ce côté serait tout simple et même élémentaire, ce serait, en France par exemple, la réforme de la loi électorale qui ne demande que ça: la fin du cumul et du renouvellement des mandats, et le recours à un financement des partis un peu plus décent – or, rien dans ce PTCE n’interdit de prendre cette direction, s’il est certes vrai là encore qu’il ne l’organise pas non plus.

Je ne sais ce que signifierait un “oui progressiste” hors propagande ou démagogie, mais parler ici de foi ou de théodicée (une des plus remarquables propositions de l’histoire de la philosophie, tout de même) est en tout cas hors de propos.

Que la base économique conditionne (ce qui ne veut pas dire qu’elle les dicte, mieux vaut préciser) les représentations intellectuelles, comment le nier? La lourdeur de ce PTCE et sa langue de bois économique devrait alors te rassurer: les cartes sont sur la table (plus d’une centaine d’articles sur les 448!!) et on ne fait semblant ni d’oublier ni de méconnaître quoi que ce soit de ce genre, au contraire.

Quant au droit au travail que tu sembles préférer au droit de travailler, il faut rappeler que tout “droit à” est justement une tromperie idéologique évitée par le (seul vrai) “droit de”: car enfin qu’est-ce qu’un droit qu’on prétend donner en dispensant de son exercice, sinon une de ces “libertés” bourgeoises dont Marx avait bien raison de se moquer? Dans cette direction, tu aurais mieux fait de te moquer du “droit à la vie” (art.62), petite sottise d’ailleurs sans conséquence et “sanctifiée” par notre histoire (l’affaire se trouve déjà dans la DU de 48). Si tout droit doit et ne peut qu’être un droit-de et non un droit-à, c’est tout bêtement parce que le droit ne saurait suffire à faire une politique: celle-ci revient au peuple et non à la loi. Réclamer des droits-à c’est, sans le dire, priver le souverain de l’exercice de sa souveraineté. Ainsi de braves élèves pensent-ils qu’ils ont “droit au bac”!! Liberté et justice sont notre affaire – le droit n’est là que pour laisser place à cet à-faire.

Castoriadis a bien raison de dire qu’il ne sait pas, et je ne crois pas qu’il plaisante ni même, comme tu le crois, qu’il exagère. Comme Rousseau (CS, L.I, chap1) il IGNORE comment il a pu se faire que libres, nous soyons dans les fers. Et comme Rousseau -tu le sais mieux que moi puisque tu as lu plus que moi Casto- il n’a pas cru pour autant qu’on devait abandonner la partie.

Je ne sais quant à moi lequel, du “oui” et du “non”, serait un tel abandon. Mais je vois bien en attendant que les arguments du oui et du non sont d’une insigne, partagée et souvent comparable, faiblesse. C’est pourquoi jusqu’ici je crois que je vais attendre le soir du 29 mai pour savoir ce que je pense! C’est le grand mérite de la démocratie de nous fournir enfin les moyens commodes de savoir ce que nous pensons, pourvu qu’on nous laisse lire cette pensée dans ses plis et replis – à propos desquels je t’accorde que nous préférerions les explorer longuement, et préalablement, entre nous.

Mais après tout c’est ce que ce genre d’échanges réalise à sa manière, certes petitement (pour l’instant je n’ai eu l’occasion de discutailler qu’avec de vertueux partisans du non, mais qui sait, ceux du oui m’atteindront peut-être aussi par hasard!).

Salut à toi.

Sur les dessins du Monde

Bons dessins, mauvais discours?

À propos du referendum des intellectuels

Le Monde daté 30 mars: plus ou moins ironiques, les dessins de Plantu (p.1) et Sergueï (p.8) accommodent les reportages de l’opinion des intellectuels français sur le referendum du 29 mai prochain.

La pluie de noms frappe davantage que celle des “oui” et des “non”. Nous sommes bien en “France”, arrière-cuisine du petit monde du Monde et de ses confrères – une poignée de média nourris régulièrement des points de vue, déclarations et avis réduits par destin aux noms des signataires.

Hommage aux dessins, se dit-on: une semaine avant Plantu et Sergueï, Pessin (Le Monde daté 23 mars, p.8) avait déjà livré l’essentiel. Un couple d’anonymes devançait les intellectuels, évoquant d’un trait le vertige de la vérité: de l’ignorance (alors c’est plutôt non) à l’influence (alors c’est plutôt oui), la réflexion et sa sagesse y étaient plus justes mais aussi plus difficiles, il est vrai, que bien des discours.

Que manque-t-il donc à ceux-ci, qui font penser à bien d’autres choses? Ils font penser par exemple à l’habitude médiatique qui s’obstine à nommer “pédophilie” la haine des enfants (habitude justement dénoncée naguère par l’un de ces autres “dessinateurs” du courrier des lecteurs du Monde, hélas sans aucun succès). Ils font penser à l’habitude des présentateurs de télévision de regarder obstinément la caméra, comme si ce petit mensonge cachait les plus grands. Ils font penser enfin et surtout, plus près de notre sujet, à l’habitude d’ignorer le nombre des inscrits dans la comptabilité des résultats électoraux ou des sondages pour ne retenir que les votants distraitement nommés “exprimés”, comme si l’abstention et le refus des opinions proposées n’avaient rien à voir avec l’expression populaire.

On voit donc ce qui manque, et que les dessins dessinent comme ils peuvent dans les traits de son absence. Cela s’appelle politique: ni la gerre ni la paix des opinions (la guerre les tue, la paix les endort) mais la recherche de l’opinion, l’éclairement de l’opinion par elle-même, la mise au point et au jour du terrain de sa dispute avec elle-même. Par exemple cette histoire d’abstention, qui n’est qu’une expression ni plus ni moins difficile à traduire qu’une autre. Et tout ce qui va avec: l’horreur de cette vie prétendue politique que cumul et renouvellement des mandats ont réduite au mépris et à la haine de l’opinion. Celle-ci, la pauvre, n’a en attendant qu’à bien se tenir, sous les quolibets et les leçons dont on l’abreuve comme une bête. C’est elle qui tirera les leçons ce 29 mai, pourvu qu’on laisse à l’occasion parler ce qu’elle aura dit à la lecture ou à la non-lecture de quelque 448 articles plus ou moins constitutionnels. Il est vrai qu’elle aimerait bien en discuter un peu plus franchement, un peu plus ouvertement: plateaux, meetings et même media ne semblent hélas guère faits pour ça, qu’on aperçoit en de rares occasions sous le crayon plutôt que sous la plume. Que vivent les dessinateurs qui tiennent la porte étroite entr’ouverte, en attendant que nous y passions!

Conseil Constitutionnel

Élection présidentielle 2007

premier tour second tour

Inscrits 44 472 834 44 472 733

Abstention 7 218 592 = 16,2% 7 130 729 = 16%

Votants 37 254 242 = 83,7% 37 342 004 = 83,9%

Blancs/Nuls 534 844 = 1,2% 1 568 426 = 4,2%

Exprimés” 36 719 396 = 82,5% 35 773 578 = 80,4%

NS 11 448 663 = 25,7% 18 983 138 = 42,6%

SR 9 500 112 = 21,3% 16 790 440 = 37,7%

Tableau 2

Les élections, exercice de dévoilement

“…pour être juste, il faudrait mettre en regard de la volatilité présumée des opinions des électeurs celle, avérée, des discours (et des pratiques) des hommes et des femmes politiques. La “volatilité” des électeurs ne serait-elle pas plutôt l’expression d’une “rationalité limitée”, un jugement de la situation enchâssé dans des normes, des principes moraux, des attentes?…les citoyens font de leur mieux pour élaborer des stratégies, pour se décider tout simplement…”

Pierre-Yves Le Meur, anthropologue

(Le Monde-Débats, 3 avril 2007)

Les scores de 2002 exprimaient la considération dans laquelle les Français tenaient leurs représentants politiques3 . Cette considération est précisément ce que cherche à déterminer l’usage régulier du vote démocratique. Des scores dérisoires expriment une considération dérisoire: cette leçon est juste, c’est-à-dire objective et fidèle. Nul motif de craindre ni de se plaindre. Nulle distorsion mais bien le dessin parfait de la réalité politique dans notre pays à l’heure qu’il était.

Cependant s’est installée l’habitude fort peu innocente de ne proclamer durablement que des “résultats” dont se garde bien le Conseil Constitutionnel. Les pourcentages publiés quasi constamment (hormis les chiffres officiels émanant du CC, dévolus eux-mêmes à une seule et discrète publication quelques jours après la fin du scrutin) correspondent aux votes dits “exprimés”, en réalité voilés puisque débarrassés des millions de voix (entre un cinquième et un quart de l’électorat français en moyenne, au bas mot!) étiquetées “abstention”, “blancs” ou “nuls”. Bien entendu ce voile réalise l’ambivalence problématique de tout voile, qui consiste à cacher ce qu’il montre autant qu’à montrer ce qu’il cache. Chacun peut ainsi choisir de ne considérer que l’aspect des choses qui lui convient consciemment ou inconsciemment. La conscience est parfois inévitable4 , mais l’inconscient aussi souvent exploité, au profit de nombreux intérêts ou désirs 5 .

Reste que ces dernières élections, avant les très prochaines, réveillent l’inquiétude de tout citoyen normal – c’est-à-dire sans illusion mais non sans exigence de démocratie – quant au sort réservé à sa “souveraineté”. Celle-ci est – à très juste raison dans toute élection au suffrage universel en France – ramenée ou radoucie à quelque quarante millionnième du “peuple français” considéré comme un seul sujet, dont on n’imagine pas la mutilation d’un tiers ou d’un quart, contrairement au charcutage quotidien pratiqué par les fabriques d’une opinion supposée ainsi d’avance infirme6 . À la suite de ces élections récentes, les fabriques se sont emballées: autant, en 2002, elles criaient au “tsunami” évidemment inexistant (comme on vient de le rappeler en commençant), autant elles proclament aujourd’hui le retour de la politique, de la démocratie, de l’intérêt des citoyens etc… La citation mise ici en exergue fait figure d’exception en ce sens remarquable. À vrai dire une aussi heureuse et bienvenue contextualisation (la “rationalité limitée” n’est rien d’autre que la pratique ordinaire du “on fait ce quon peut avec ce qu’on a”) n’a rien d’isolé, et l’anthropologue-qui-sait-de-quoi-il-parle pourrait bien trouver en chacun de nous un correspondant fraternel, pour peu que nous nous penchions un peu au-delà des “commentaires” indéfiniment récurrents que la prétendue fabrique de l’opinion usine à perte de vue ou d’ouïe.

C’est, en conséquence, ce que cherche à faire voir et entendre le simple rappel des chiffres: rien de nouveau sous le soleil, mais le jeu normal de gains et de pertes des partis politiques en France. L’essentiel demeure lisible et visible: la considération du peuple français quant à ses représentants n’est pas tordue par la règle électorale, quelles que soient les torsions que celle-ci autorise comme toute règle. On pourrait bien sûr imaginer pouvoir faire mieux, puisque la graisse oligarchique de notre très maigre démocratie ne semble décidément pas prête à fondre – mais ce régime ne nous va apparemment pas si mal, tant que nous pouvons nous reconnaître dans ce miroir façonné et façonnant nommé “élections”.

Élections régionales 2010

Après le premier tour

Le printemps est de retour

Les moments d’élections et leurs tours font une habitude dont on aimerait bien se passer. Les mêmes sottises, jongleries et passe-passe de l’esprit de sérieux si bête, recommencent comme si de rien n’était. Passons sur les vieilles évidences qui font de nos élections une chose puante: arnaque de primaires jamais ouvertes, arnaque du cumul des mandats, arnaque du découpage électoral, arnaque du financement des partis, etc… Élections tronquées et mécomptes traditionnels font l’ordinaire de notre corruption.

Rappelons ce qui se passe sous nos yeux d’entre deux tours. Pas de raison que “l’actualité” soit plus pertinente que le premier venu, certes, mais c’est à chaque fois tellement gros qu’on se prend à rêver: comment diable est possible un tel acharnement massif à nous prendre pour des demeurés?

C’est le moment où “l’abstention” est déclarée. Difficile de la manquer: nous sommes, soigneusement comptés c’est-à-dire inscrits un par un, vingt-quatre millions cent soixante quatre mille et trois cent quarante-six à dire que cette élection ne dit rien qui vaille notre voix, et dix-neuf millions quatre cent soixante quinze mille et sept cent treize à dire que si, tout de même. C’est ce qu’on appelle un électorat divisé, dont une part compte quatre millions six cent mille et six cent trente-trois de plus que l’autre. C’est intéressant?

Oui, bien sûr – mais, comme toute chose ou fait, les nombres ne parlent pas d’eux-mêmes, et pour les faire parler, on sait bien qu’il faut les garder longtemps devant soi, sous la main, les examiner avec attention et patience, les regarder, en somme. Gros travail dont se dispense sur-le-champ tout le monde.

Il est vrai que ce “monde” n’est que ce qui se fait passer pour le monde: télé-affiches et télé-discours, télé-journaux et télé-propos de tous les jours. Loin de tout fait, nombre, chose, et bien sûr loin du moindre travail, de la moindre attention et du moindre regard, ce sont d’étranges “pourcentages” qui prétendent résulter de ces élections. En couleurs ou en cris, en colonnes sages ou en brefs rappels, mais toujours en chœur (admirable “tous ensemble!”), répétés ou vociférés sans nausée apparente, voilà les tout-petits beuglant “26!” quand c’est d’à peine treize qu’il s’agit, “23,56!” quand c’est moins de douze, sans priver les plus-que-tout-petits de leur “12!” et “11!”, quand c’est six ou bien cinq…

Le jeu est amusant, et l’on aimerait prendre au mot ce tour de passe-passe toujours neuf, recommencé avec un culot stupéfiant, au vu et au su de tout un chacun qui sait lire et compter. Mais si ça marche à ce point, c’est bien sûr que nul n’est admis à prendre au mot ce qui se reproduit ainsi. Un soin très long, méfiant, méticuleux, maniaque, se charge de n’admettre au rang des rapporteurs d’élections que les porteurs de la carte “c’est comme ça, on n’y peut rien”. Que les sans papiers, sans nom, sans voix, sans vote, sans corps et probablement sans âme…aillent se faire voir: par exemple chez les Grecs en ce moment, ou bien comme le plus souvent, chez les Arabes ou chez les Nègres. En attendant, le jeu continue chez nous, un vieux pays démocratique.

Après le second tour

Curiosités

D’un tour à l’autre, si l’on en croit le même journal (Le Monde, un quotidien dit “de référence”), nous autres électeurs inscrits avons “maigri”: où sont passés, le 23 mars, les huit mille deux cent quarante quatre de plus que nous étions le 16? Mystère, étrange autant que rigolo, non?

C’est l’un des innombrables amusements qu’offre le reportage postélectoral, à côté (tout à côté) de la plaisanterie des “pourcentages” oublieux de leur relativité. Pas un seul des partis en présence (des listes, en l’occurrence) n’atteint évidemment le chiffre de l’abstention – mais la moitié seulement de ce chiffre leur paraîtrait divine, puisque les plus “victorieux” d’entre eux ne peuvent guère se réclamer que du cinquième! Regardons bien ça: en France, un “grand” parti est celui qui peut faire porter sur ses tenants, à l’occasion d’une élection, environ et au mieux, un électeur inscrit sur dix. Puisque le temps est aux commentaires, et que la plupart ne rêvent tout éveillés que de comment-taire, essayons l’exercice sans trop rêver.

Une interprétation de ces résultats – d’autant qu’on pourrait, calculette en main, les multiplier à l’infini – serait de conclure qu’après tout la vie politique dépend bel et bien de tout un chacun: huit mille par-ci, un dixième par là, voilà qui veut au moins dire que chaque voix compte, qu’elle s’exprime par l’abstention ou non. Belle et bonne assurance revigorante: aucun “déficit démocratique” ne suffit à faire oublier ou taire cette présence résistante de nos voix aussi effacées soient-elles par l’éponge-télé. Au fond de la boîte électorale de notre Pandore nationale, la petite voix de l’espoir insiste, comme elle peut. Pas si mal.

Des solutions toutes bêtes s’y font entendre:

  1. a) Si aucun parti politique ne peut manger plus de quelques miettes du pain souverain (de ce pain qui nourrit en tout et pour tout ce qu’on appelle “vie politique”), ne supprimons pas les partis (les miettes valent bien quelque chose, comme les affamés le savent) mais arrangeons-nous pour faire place à d’autres façons de manger ce pain si nourrissant. Ouvrons les candidatures électorales à autre chose que les partis – autre chose qu’on voudra comme on pourra, qu’on nommera comme on inventera ou redécouvrira: vieilleries et nouveautés ne manquent pas, et l’histoire offre à profusion les preuves de l’inventivité des peuples.
  2. b) Si les moments d’élections offrent encore mais si peu, et si peu visiblement, de quoi nous reconnaître (c’est-à-dire de quoi nous représenter sans trop de distorsions), pourquoi réserver à ces seuls moments la clé d’une serrure si réfractaire? Outre la représentation qui tourne si mal par l’élection, il y a la délibération, la participation, la coopération, la négociation, bref toutes sortes de prises de parole et d’action dont on ne voit pas bien ce qui pourrait les contester.

Avouons que ces “curiosités” sont en réalité de fort vieilles banalités dont on pourrait allonger la liste, ce que chacun peut savoir ou faire depuis longtemps. Aussi dérisoire mais massif que soit donc le télé-mensonge pré ou post électoral, il est encore loin du moindre compte: avec ou sans lui, nous pouvons compter sur nous, ce que demande le peuple, ni innocent ni coupable, mais têtu.

Conseil Constitutionnel

Élection présidentielle 2012

premier tour second tour

Inscrits 46 028 542 46 066 307

Abstention 9 444 143=20,51% 9 049 998=19,64%

Votants 36 584 399=79,48% 37 016 309=80,35%

Blancs/Nuls 701 190=0,15% 2 154 956=0,46%

Exprimés” 35 883 209= 77,95% 34 861 353=75,67%

FH 10 172 705= 22,31% 18 000 668=39,07%

NS 9 753 629=21,19% 16 860 685=36,60%

Les précédentes élections de 2007 m’inspiraient ceci : rien de nouveau sous le soleil, mais le jeu normal de gains et de pertes des partis politiques en France. L’essentiel demeure lisible et visible: la considération du peuple français quant à ses représentants n’est pas tordue par la règle électorale, quelles que soient les torsions que celle-ci autorise comme toute règle. On pourrait bien sûr imaginer faire mieux, puisque la graisse oligarchique de notre très maigre démocratie ne semble décidément pas prête à fondre – mais ce régime ne nous va apparemment pas si mal, tant que nous pouvons nous reconnaître dans ce miroir façonné et façonnant nommé “élections”.

Pas la peine de dire autrement cinq ans après. La graisse ne fond guère, et les choses ne nous vont pas si mal. Les amusettes courantes en régime médiatique demeurent, en chiffres constamment tronqués (de prétendus “résultats définitifs du premier tour”, dûment sourcés “ministère de l’intérieur”, publiés par Le Monde du 25 avril sont tranquillement inexacts – qui s’en soucie?), oublieux de l’ensemble des inscrits, évoquant à peine l’abstention (plus forte qu’en 2007, qui le dit?), passant à la trappe blancs et nuls (quatre fois moins nombreux qu’en 2007, mais quatre fois plus à ce second tour qu’au premier), et ne donnant les “résultats” qu’en données évidentes ou indiscutables, dont l’obtenu n’est jamais examiné. Un peu plus d’un million de voix sépare les candidats restants, c’étaient un peu plus de deux millions en 2007. Les dizaines de milliers d’inscrits (37.765 exactement) apparus entre ces deux tours n’étonnent personne. Les chiffres sont plus sages et plus questionneurs que nous – merci au Conseil Constitutionnel qui fait ce qu’il peut, sans doute! Au premier tour, la leçon est toujours là, la plus claire de toutes : un cinquième du peuple fait les plus heureux élus du monde, et ces satanés 20% ont même été pour une fois un peu dépassés. Comment ne seraient-ils pas contents? Nous en sommes là, avec eux, contents ou pas – mais il n’est pas vraiment encore temps de parler de démocratie – à moins de considérer que l’expression interrogatrice des quatre cinquièmes du peuple (après tout pas plus exclu que ça : c’est seulement d’un cinquième qu’on se préocuppe délibérément – avec quelle anxiété quotidienne! – et ici tous les cinq ans s’il vous plaît) fait une assez belle résistance.

Une élection municipale:

ville de Bergerac en Dordogne, 2014

premier tour second tour

Inscrits 20213 =100% 20213 =100%

participation” 12672=62,6% 13311=65,8%

abstention” 7541=37,3% 6902=34,1%

DR 4249 =21% 5325=26,3%

DG 3704 =18,3% 5942=29,3%

RD 2163=10,7% 1624=8%

Message adressé par “Canal Pourpre” (CP),

altertélévision associative locale sur Internet,

aux trois candidats “DR”, “DG” & “RD”

entre les deux tours

Ce petit tableau représente pour nous à CP un de ces “scoops” qui nous amusent et nous attristent à la fois.

Ces chiffres sont extraits de ceux publiés par le Ministère de l’Intérieur; ils exposent les résultats de ces dernières élections municipales à Bergerac à partir, exclusivement, du nombre des citoyens inscrits à Bergerac.

Aucun média ne les présente ainsi. Plus exactement, les médias ne retiennent de ce tableau qu’un seul chiffre et son pourcentage, celui de l’abstention (évidemment calculée à partir des inscrits), tandis qu’ils choisissent de publier un tout autre pourcentage (à partir des “exprimés”) pour tout le reste, qu’ils appellent des “voix”.

On dira par exemple que, avec une abstention de 37%, les listes DR et DG ont obtenu plus de 30% des voix, ou bien que la liste RD a obtenu plus de 15% des voix. On voit que cette information est un enfantillage : un enfant s’amuserait de cette distraction, ou de cette faute élémentaire de calcul, même en comptant grossièrement.

L’amusement ne se change en tristesse, pour nous, que parce que ce procédé – une manipulation apparemment dérisoire – se répète non seulement à toutes les élections mais demeure comme une évidence qui a fini par s’imposer.

Nous croyons donc bon de rappeler ces chiffres les plus élémentaires. Ils ne changent rien aux résultats pratiques (le fait que vos listes respectives soient au second tour le prouve) mais les remet simplement à leur place – il s’agit de celle de la quasi totalité des élus en France, bien contents quand ils obtiennent les faveurs de 20% ou d’un cinquième d’entre les électeurs, comme la liste DR vient seule d’y parvenir au premier tour à Bergerac.

C’est ce but respectable que vous trois poursuivez encore aujourd’hui, et nous allons essayer d’en discuter avec vous, mais nous sommes d’autant plus heureux de le faire, et nous vous en remercions, que les limites de l’exercice auront été, pour une fois, simplement rappelées.

Une élection départementaleale:

Dordogne, 2015

Avec environ 5000 inscrits de moins dans le canton B1 de 2011 par rapport au canton actuel, l’élection a été emportée par 4121 électeurs, soit 27% de leurs voix. L’abstention (blancs et nuls compris) s’élevait à 51%.

Avant de projeter ces chiffres sur la prochaine élection dite départementale, on peut noter les résultats de la récente élection législative partielle qui vient d’avoir lieu en France, dans le Doubs. Sur 66926 inscrits, l’abstention s’est élevée à 54% – un candidat a été élu par 23% des voix.

Grosso modo, ces chiffres électoraux confirment ce que chacun sait quoique le fait soit très peu relayé par des médias habitués, sans le dire clairement, aux pourcentages fondés sur les voix dites exprimées, et non sur leur réalité légale d’inscription aux listes électorales: le fait est qu’en France depuis longtemps, la légitimité de tout élu consiste, tous comptes faits, en un quart au mieux, un cinquième plus souvent, du corps électoral qu’il représente.

Dans le canton de B1-2015 (21315 inscrits), la projection signifierait donc que chacun des binômes-candidats actuels peut espérer emporter l’élection avec 4 à 5000 voix qui se porteraient sur eux, si la prévision d’une abstention à 50% paraît raisonnable.

La question est : une représentation peut-elle jouer un rôle politique quand les trois quarts ou les quatre cinquièmes des électeurs censés lui donner chair “démocratique” préfèrent d’autres expressions que les élections? En quoi consisterait une “politique” ainsi réduite à sa plus maigre consistance?

Élections régionales 2015

premier tour

Source 1: journal Libération

Bergerac Bordeaux Dijon Lembras Lille

Inscrits 20311 141716 79170 1056 119564

Participation” 9584=47,19% 66317=46,80% 40988=51,73% 588=55,68% 61774=51,67%

Abstention 10727=52,81% 75399=53,20% 38172=48,22% 468=44,32% 57790=48,33%

Source 2: journal Sud-Ouest

Aquit-Li-Poit-Char Nord-Ps-de-C-Pic Bourg-Frche-Cté

Inscrits 4274885 4237870 1996666

Abstention 2103052=49,20% 1915116=45,19% 987178=49,44%

Votants” 2171833=50,80% 2322754=54,80% 1009488=50,52%

Nuls 48983=1,15% 34718=0,82% 19457=0,97%

=2,26% =1,49% =1,93%

Blancs 58092=1,36% 51313=1,21% 27151=1,36%

=2,67% =2,21% =2,69%

Exprimés” 2064758=48,30% 2236723=52,78% 962880=48,22%

=95,07% =96,30% =95,28%

Source 3: ministère de l’Intérieur

Aquit-Li-Poit-Char Nord-Ps-de-C-Pic Bourg-Frche-Cté

Inscrits 4268859 4237839 1996665

Abstention 2093003=49,20% 1914988=45,19% 987177=49,44%

Votants” 2175856=50,97% 2322851=54,81% 1009488=50,56%

Nuls 49505=1,16% 34576=0,82% 19433=0,97%

=2,28% =1,49% =1,93%

Blancs 58092=1,36% 51483=1,21% 27175=1,36%

=2,67% =2,22% =2,69%

Exprimés” 2068751=48,46% 2236792=52,78% 962880=48,22%

=95,08% =96,30% =95,38%

Un progrès démocratique:

la lecture des résultats

Mais oui, qu’on regarde bien:

Un flottement comptable plutôt traditionnel d’une source à l’autre

L’un choisit “participation” quand les autres distinguent “votants” et “exprimés”). Voilà qui a, déjà dans le passé, permis à d’autres encore de prétendre, horrifiés: “les votes blanc et nul ne sont pas comptés, ou bien confondus, ou bien oubliés”. Cela n’est le cas ici que pour la source 1, mais ce courant “syndrome du chaudron” demeure amusant (vous ne me comptez pas, d’ailleurs vous me comptez… avec ceux d’à côté, et vous nous comptez… tous pour rien!). Syndrome pas si bête d’ailleurs: après tout, c’est encore à l’électeur devenu lecteur minutieux (par une grâce que certes on craint peu reçue) de se faire sa religion: faut-il rapprocher blanc et nul plutôt de l’abstention, ou plutôt de l’expression? Ces additions respectives changeraient-elles les choses? Que celleux qui veulent savoir s’y collent!

On n’en finirait pas en effet de s’amuser: les chiffres basiques des sources 2 et 3… ne sont pas tout à fait les mêmes! Aléas ou broutilles certes (il faut bien “sortir les chiffres” aussi vite qu’on les oubliera le lendemain, n’est-ce pas?) mais tout de même: de 1 à 40 voix ajoutées ou soustraites par-ci par-là, passe encore – mais 3, 4, 6, et même 10 mille?? Demandez donc au premier élu venu ce que ça peut faire et faire faire, 10.000 voix!

Un quasi miracle

Mais voici le plus beau: ces mêmes deux sources juxtaposent deux pourcentages (sur les inscrits et sur les “votants”) pour le même chiffre! L’une pousse même très officiellement (le ministère, Madame!) le scrupule (que n’ose pas l’autre) jusqu’aux résultats obtenus par les listes elles-mêmes. Pour s’en tenir aux tableaux ci-dessus: de 1 à 2% dira-t-on, la différence ne fait guère variable – mais quoi? De 52 à 96, et puis de 48 à 95, tout de même, non?

Cette comptabilité schizophrène, comme on peut maintenant l’imaginer, donne évidemment aux listes le visage le plus grimaçant qui soit, chamboulé de 30 à 14, de 40 à 21, à moins que ce soit de 2 à 4, de 9 à 18, et pourquoi pas de 11 à 24 !! Un tel miracle sera-t-il destructeur de l’impérative sottise de nos médias? Ne rêvons pas mais rêvons: tout de même, tout de même – pas si mal, non?

Codicille pour Le Monde

Le journal censé prendre son temps (dans les boîtes postales des abonnés le mardi seulement suivant les élections dominicales) demeure tout aussi ravissant.

En première page s’il vous plaît: une énorme titraille factuellement mensongère, sous laquelle on peut “lire” pas moins de quatre pourcentages faux par omission.

Le retour du refoulé, ou l’aveu du déni – tout à fait discret sinon insconscient bien sûr – n’a lieu qu’en ouverture du supplément “Régionales 2015”: trois listes ont droit à de grandes “cartes” de France, deux à des petites (les cinq en couleurs), de même taille qu’une sixième, celle de… l’abstention (en gris!!), dont le score surpasse pourtant tous les autres !

De quoi encore s’amuser avec nos manies d’idiots: si la curiosité vous prend d’additionner les prétendus “scores nationaux” que les six cartes identifient également malgré leur différentiel non précisé (cinq sur les prétendus “exprimés”, un seul sur les inscrits!), vous obtiendrez… 139,85 au lieu des 100 vaguement supposés ! Autre miracle, quoique dérisoire il est vrai – l’arithmétique pour enfants ou pour idiots n’est pas de ce Monde.

Apostille pour les “experts”

La sottise massive des “médias” ne se couvre pas seulement de son refoulé mais aussi de bribes ou d’oripeaux épars, la publication de quelques dites “expertises” le plus souvent universitaires (idées ou opinions, tribunes ou points de vue). Probablement guère plus lues que les chiffres, la plupart de ces traces échappent peu à l’indifférence induite par la camisole de force publicitaire d’une presse aux ordres de ses propriétaires. Arrivent cependant, là aussi, de petits miracles échappés des “éditocraties” courantes – en voici deux, tirés de “tribunes” proposées par le site Libération deux jours après le premier tour. Des évidences – demeurant certes assourdies ou écrasées par le milieu d’avalanche obstinément mensongère des médias – s’y laissent apercevoir… pas si mal derechef, pourvu qu’on les souligne:

1) Pour qui, pour quoi ont voté les électeurs du 6 décembre ? Ils ont eu beaucoup de raisons de voter contre les uns ou contre quelque chose.Pour voter il faut avoir des raisons de le faire. Celles-ci suffisent-elles ?

    1. Cela fait maintenant une bonne trentaine d’années que l’abstention massive fait entendre sa voix lors des scrutins électoraux, et, tout particulièrement, dans certaines élections locales et européennes. (…) Un profond changement dans la signification et dans les usages mêmes du vote comme de l’abstention explique ce retrait récurrent des urnes. L’abstention a gagné en légitimité dans toutes les couches de la société, et c’est le modèle d’un électeur intermittent, adaptant sa participation selon les types de scrutin, les enjeux et les conditions de l’offre politique, qui prévaut désormais. (…) La force électorale de la réponse abstentionniste n’est pas univoque. (…) Une abstention de nature politique s’est imposée dans le dialogue qu’entretiennent les électeurs avec leurs gouvernants (…) elle est peu à peu devenue la première force politique du pays.

Élections présidentielles 2017

premier tour

(les chiffres en nombre de voix sont ceux communiqués par le Conseil Constitutionnel le 26 avril)

Données-obtenues

  1. a) résultats globaux du “peuple électeur-éligible”:

Électeurs inscrits : 47 582 183 – Votants : 37 003 728 soit 77,7%; l’abstention consiste donc en 10 578 455 d’inscrits soit 22,2%)

Bulletins “blancs” : 659 997, soit 1,7% des votants

Suffrages “exprimés” : 36 054 394, soit 97,4% des votants

La “majorité absolue” (total des suffrages “exprimés” divisé par 2, + une voix) s’établit donc à 18 027 198, soit 37,8% des inscrits, 48,7% des votants.

  1. b) résultats obtenus par les onze candidats, du plus petit au plus grand, en nombre de voix et en pourcentages (A=sur les inscrits; B=sur les votants; C=sur les suffrages exprimés)

Cheminade : 65 586 (A = 0,1; B = 0,1; C = 0,1)

Arthaud : 232 384 (A = 0,4; B = 0,6; C = 0,6)

Asselineau : 332 547 (A = 0,6; B = 0,8 ; C = 0,9)

Poutou : 394 505 (A = 0,8; B = 1; C = 1)

Lassalle : 435 301 (A = 0,9; B = 1,1; C = 1,2)

Dupont-Aignan : 1 695 000 (A = 3,5; B = 4,5; C = 4,7)

Hamon : 2 291 288 (A = 4,8; B = 6,1; C = 6,3)

Mélenchon : 7 059 951 (A = 14,8; B = 19; C = 19,5)

Fillon : 7 212 995 (A = 15,1; B = 19,4; C = 20)

Le Pen : 7 678 491 (A = 16,1; B = 20,7; C = 21,2)

Macron : 8 656 346 (A = 18,1; B = 23,3; C = 24)

Comment ça va?

En 2012, une décennie d’observations électorales aboutissait pour moi – et probablement pour beaucoup d’autres – à ce genre de propos mi-amusé mi-désolé: la considération du peuple français quant à ses représentants n’est pas tordue par la règle électorale, quelles que soient les torsions que celle-ci autorise comme toute règle. J’observais en effet (comme tout le monde jadis, naguère et encore à ce jour) le caractère plutôt bas de cette considération relevé par le fait, après tout rassurant, de son évidence avec ou sans urnes ou isoloirs. Un chiffre de ce jour ramasse ainsi assez bien le même constat: aucun des candidats ne parvient au score de l’abstention (de deux à trois millions plus copieux, à ne le comparer qu’aux voix des quatre candidats les “mieux” placés); un seul candidat parvient à dépasser ce score, à condition certes pas négligeable de changer la règle de calcul (non plus A mais B ou C). La bonne vieille sagesse de l’opinion publique, délivrant prudemment la fortune de son avis (100) en monnaie équitablement partagée (5 fois 20: 4 aux “gagnants” + 1 qu’on pourrait appeler “à la réserve”) – cette sagesse ne cesse de m’étonner, en période électorale: elle semble résister à tout et même à n’importe quoi, quand on songe aux tombereaux de sottises qu’on déverse sur elle sous prétexte de l’occuper, via médias tous les jours.

Quant à l’épaisse graisse oligarchique de notre très maigre démocratie, il est vrai qu’elle semble sinon fondre du moins se métamorphoser bizarrement, si on la compare aujourd’hui au caractère partitocratique qui la dominait encore en 2012. La différence est certes mince, et peut-être toute provisoire, mais le “parti” du “vainqueur” de ce premier tour sort à peine de l’œuf – une nouveauté plutôt inattendue, tant notre coutume “française” (jacobine ou girondine, monarchique ou parlementaire) paraît jusqu’ici à peu près intouchable, quels que soient les coups que lui adressent depuis longtemps l’autre vie politique ni politicienne ni policée, celle des gens ordinaires. Métamorphose bizarre, ou bien banale nouvelle ruse de l’oligarchie tentant de “sauver ses fesses” – comme l’en soupçonnent d’aucuns? Il ferait beau voir en tout cas qu’une élection de plus suffise à évacuer ce genre de “problème”, qui n’est que le masque – certes préférable – de l’atroce violence de nos rapports sociaux, pas près de se laisser oublier.

Au total donc, compte tenu de ce volcan sur quoi nous dansons, ce nouveau petit tour relève encore une fois l’épreuve: nous n’allons pas si mal, non?

Élections présidentielles 2017

second tour

(les chiffres en nombre de voix sont ceux communiqués par le Conseil Constitutionnel le 10 mai)

Données-obtenues

  1. a) résultats globaux du “peuple électeur-éligible”:

Électeurs inscrits : 47 568 693 – Votants : 35 467 327 soit 74,5%; l’abstention consiste donc en 12 101 366 inscrits soit 25,4%

Bulletins “blancs” : 3 021 499, soit 8,5% des votants & 6,3% des inscrits

Suffrages “exprimés” : 31 381 603 , soit 88,4% des votants & 65,9% des inscrits (mais bizarrerie: Votants – “Blancs” = suffrages “exprimés” = 32 445 828 – et non 31 381 603!! – soit 91,4% des votants & 68,2% des inscrits)

La “majorité absolue” (total des suffrages “exprimés” divisé par 2, + une voix) s’établit à 15 690 802, soit 32,9% des inscrits & 44,2% des votants selon CC (selon “bizarrerie” à 16 222 915, soit 34,1% des inscrits & 45,7% des votants).

  1. b) résultats obtenus par les deux candidats, en nombre de voix et en pourcentages

M: 20 743 128, soit 43,6% des inscrits, 58,4% des votants, 66% des suffrages “exprimés” selon CC (63,9% selon “bizarrerie”).

LP: 10 638 475 , soit 22,3% des inscrits, 29,9% des votants, 33,9% des suffrages “exprimés” selon CC (32,7% selon “bizarrerie”)

Ça va, ça va, mais… ça ira??

Rien n’a jamais été si magistralement mal compris, par les juifs et les chrétiens, que “l’élection”. Un contrat en bonne et due forme (“nous ne sacrifierons à aucun des nombreux dieux sinon à toi, si tu ne protèges aucune des nombreuses autres tribus hormis la nôtre”) est devenu scandaleux à l’instant où le dieu tutélaire de la tribu s’avança comme dieu absolument unique. Tous devaient le reconnaître mais les juifs voulaient en rester les bénéficiaires. Situation d’une insupportable asymétrie, qui s’est effroyablement vengée.

Günther Anders

La bizarrerie pourrait amuser: les “suffrages exprimés” perdent soudain plus d’un million des leurs selon le CC, allez savoir pourquoi. Certes cette publication minutieuse est précédée de 16 points répertoriant les annulations légales (suite aux scrupuleuses observations de terrain des “magistrats délégués du CC”: non-respect des règles de recueil et de dépouillement des bulletins de vote) des scrutins d’une trentaine de communes (sur 36.000, comme on sait), à quoi il faut peut-être ajouter les bulletins dits “nuls” non expessément répertoriés par le CC (*) – mais tout de même ce gros million paraît… gros, non?

Reste qu’à ce bémol près, la musique se laisse entendre, plus pétaradante mais pas moins claire qu’au premier tour. Celui-ci – une randonnée assez longue variant les points de vue – distribuait l’opinion qui, dans son stock de notes, choisissait généreusement cinq points de vue notés 20/20 chacun; avec le second – une petite marche beaucoup plus courte et peu variée – l’opinion fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a, sans barguigner sa générosité : ce sera cette fois en très gros du 33/33 délivré trois fois – même si le “gagnant” s’offre du 43, 58 et même 66 selon ses pourcentages, quand la “perdante” se contente du 22, 23 ou 34. On voit certes que l’image 66/34 écrase déjà, à la vitesse de la projection médiatique aveuglante, les images soigneusement cachées (par exemple de la plus juste 43/22/35, à l’un peu moins 58/23/19) – mais c’est la règle du jeu, depuis que nous le prenons pour démocratique.

Contentons-nous à notre tour (une très, très et sans doute trop longue marche, celui-là) de confirmer notre vulnérable, fragile et mince, sagesse d’opinion, gardant sa distance de reine ou de déesse avec les choix dont on la presse.

Oui, oui, d’accord – pas demain la veille que ça s’arrangera vraiment; mais quoi?

(*) Renseignement pris, c’est bien le cas: il y a 1 064 225 bulletins nuls, comme l’indique le “dossier documentaire” annexé à la publication des résultats par le CC – que je remercie de sa diligence. Ce chiffre, quoiqu’inaperçu d’abord (il est vrai qu’il pourrait être mieux exposé), confirme les commentaires suivants. Si on additionne abstention, blancs et nuls, on obtient 34% des inscrits.

ÉLECTIONS LÉGISLATIVES – Juin 2017

Les miettes et le béton

Participation aux scrutins du premier tour

Inscrits 47 570 988

Abstention 24 403 480

% des inscrits 51,30

Votants 23 167 508

% des inscrits 48,70

Blancs 357 018

% des inscrits 0,75

% des votants 1,54

Nuls 156 326

% des inscrits 0,33

% des votants 0,67

Exprimés 22 654 164

% des inscrits 47,62

% des votants 97,78

Participation aux scrutins du second tour

Inscrits 47 292 967

Abstentions 27 125 535

% inscrits 57,36

Votants 20 167 432

% inscrits 42,64

Blancs 1 397 496

% inscrits 2,95

% votants 6,93

Nuls 593 159

% inscrits 1,25

% votants 2,94

Exprimés 19 176 177

% inscrits 38,43

% votants 90,13

Sècheresse mais complétude toutes administratives: ces résultats publiés par le ministère de l’Intérieur offrent toujours leur petit lot familier d’étrangetés, comme ici les 278.021 inscrits perdus entre deux tours (à rêvasser: morts aussitôt décomptés?) – ou le curieux quoique raisonnable pluriel gagné par “Abstention” au second tour. Pour le reste, c’est-à-dire presque tout, il convient de nous réjouir en nous félicitant de services administratifs dont la minutie pointilleuse laisse deviner un labeur démocratique trop oublié sous la vieille habitude d’organisation ou de mécanisme, institués qui n’oublient pas, alors, de se faire instituants.

Décorons nos ronds-de-cuir, comptons, recomptons avec eux – et demandons-nous encore une fois ce qui arrive ainsi.

Rappelons en effet le “problème” difficile à poser mais dont un aspect émerge dès cette affiche apparemment sans problème: entre inscription et expression, elle instaure dans ses colonnes une très longue distance, vaste espace d’abstenants et votants blanc et nul. Nous le savions: il ne suffit pas de s’inscrire pour parler et être entendu – mais que la machine administrative (et non quelque enragé de démocratie directe) le dise haut et clair, voilà qui mérite un bleu d’interrogation. Nous autres peuple(s), nous voilà additionnés comme divisés – non pas coupés les uns des autres mais bel et bien fendus par ce très étrange milieu capable de faire avec, de et par nous, du votant sans expression, de la voix qui ne dit rien, de l’inscrit quasi désinscrit – et pourquoi pas un cercle carré? Cette affaire n’a jamais été petite, mais il faut bien ici la reconnaître géante, toute béante de ces vingt-cinq (au premier tour) passés à trente (au second) millions de voix – non “exprimées” mais gueulant à toute force on ne sait quoi.

Nous le savions cependant, là encore: à peine affiché, le milieu fendu s’efface aussi soigneusement qu’il a été instauré. “On” (un “public” indifférent à tous les autres – dit “médiatique”) ne parlera plus guère de l’image dans le miroir; ou plutôt, une fois le miroir mis en pièces, “on” ne parlera que des petites pièces, non du grand morceau reflétant par trop ce qui semble vide, absent, négatif, illisible-donc-invisible: à quoi bon poser une question sans réponse disponible? Le bavardage, beaucoup mieux que le silence, fera taire cette gueule à la Munch, ouverte et sans voix, bien embêtante: on n’est pas là pour se faire engueuler, n’est-ce pas? Pas de chance: le moindre morceau de miroir brisé est encore capable de tout refléter.

Résultats du premier tour

Extrême droite (EXD) 68 320 % Exprimés 0,30

Parti radical de gauche (RDG) 106 311 % Exprimés 0,47

Extrême gauche (EXG) 175 214 % Exprimés 0,77

Régionaliste (REG) 204 049 % Exprimés 0,90

Debout la France (DLF) 265 420 % Exprimés 1,17

Divers gauche (DVG) 362 281 % Exprimés 1,60 siège 1

Divers (DIV) 500 309 % Exprimés 2,21

Parti communiste français (COM) 615 487 % Exprimés 2,72

Divers droite (DVD) 625 345 % Exprimés 2,76

Union des Démocrates et Indépendants (UDI) 687 225 % Exprimés 3,03 siège 1

Modem (MDM) 932 227 % Exprimés 4,12

Ecologiste (ECO) 973 527 % Exprimés 4,30

Parti socialiste (SOC) 1 685 677 % Exprimés 7,44

La France insoumise (FI) 2 497 622 % Exprimés 11,03

Front National (FN) 2 990 454 % Exprimés 13,20

Les Républicains (LR) 3 573 427 % Exprimés 15,77

La République en marche (REM) 6 391 269 % Exprimés 28,21 sièges 2

Résultats du second tour

Debout la France 17 344 % inscrits 0,04 % exprimés 0,10 siège 1

Ecologiste 23 197 % inscrits 0,05 % exprimés 0,13 siège 1

Parti radical de gauche 64 860 % inscrits 0,14 % exprimés 0,36 sièges 3

Divers 100 574 % inscrits 0,21 % exprimés 0,55 sièges 3

Régionaliste 137 453 % inscrits 0,29 % exprimés 0,76 sièges 5

Parti communiste français 217 833 % inscrits 0,46 % exprimés 1,20 sièges 10

Divers gauche 263 619 % inscrits 0,56 % exprimés 1,45 sièges 11

Divers droite 306 240 % inscrits 0,65 % exprimés 1,68 sièges 6

Union des Démocrates et Indépendants 551 760 % inscrits 1,17 % exprimés 3,04 sièges 17

La France insoumise 883 786 % inscrits 1,87 % exprimés 4,86 sièges 17

Parti socialiste 1 032 985 % inscrits 2,18 % exprimés 5,68 sièges 29

Modem 1 100 790 % inscrits2,33 % exprimés 6,06 sièges 42

Front National 1 590 858 % inscrits 3,36 % exprimés 8,75 sièges 8

Les Républicains 4 040 016 % inscrits 8,54 % exprimés 22,23 sièges 113

La République en marche 7 826 432 % inscrits 16,55% exprimés 43,06 sièges 306

Bien entendu le refrain de la supposée balkanisation s’impose: c’est compliqué, non? Si compliqué que l’affiche du premier tour dispense charitablement le lecteur du pourcentage des inscrits, noté seulement au second tour – inutile de multiplier les zéros, bien assez nombreux comme ça (huit sur quinze!).

Mais ce diable de Front National a raison: avec à peine cinq fois moins de voix que la divine République En Marche, il obtient… trente-huit fois moins de sièges, et par exemple plus de cinq fois moins de sièges que le Parti Socialiste dont il dépasse pourtant le score de plus de cinq cent mille voix! On n’en finirait pas de plaisanter le “système majoritaire à deux tours”, “représentation” percluse, bancale, grimaçante – rigolarde en un mot, pourvu qu’on veuille bien rire: quasi sept cent mille voix au premier tout, et c’est un siège – mais moins de vingt mille voix au second, et c’est un siège aussi! Allons donc après ça continuer comme ici à nous demander ce que demande le peuple…

Tant pis, lisons, honorons nos habitudes de braves gens qui comptent et recomptent, additionnent, soustraient, multiplient, divisent et finalement exposent ces résultats – qui disent quoi? Rien d’autre il est vrai que nous ne sachions déjà mais qu’il n’importe pas moins de confirmer: nous nous moquons bel et bien sinon de tous au moins de la plupart de la petite dizaine de milliers d’entre nous s’offrant aux suffrages (sur les quatre circonscriptions de mon département, il y avait peut-être quatre ou cinq candidat-e-s à sembler candides – sur cinquante…).

En jetant aux mieux placés d’entre eux la miette de moins de deux dixièmes de notre voix (les suivants n’atteignant même pas le dixième, sans parler des autres chasseurs de miettes encore plus infimes), que disons-nous? Ce que nous disons depuis longtemps (dix, vingt, trente, cent, mille ans?): notre intérêt pour ce genre d’élections demeure fort limité. Avons-nous tort, avons-nous raison? Si le problème est difficile à poser c’est que, raison ou tort, c’est de la même voix que nous le disons, de ce même milieu fendu, crevassé de toutes parts, jouant de ses interstices grands comme des failles, poussant de l’une à l’autre, comme elle peut, sa parole aussitôt déclarée mauvaise herbe. Il paraît qu’on commence non seulement à douter de sa nocivité mais à “se douter” – comme on dit en français – d’une existence étonnante. Éclater le béton, après tout, est-ce si mal?

1 On considère ici le peuple français comme un seul homme, dont on n’imagine pas la mutilation d’un gros tiers, contrairement au charcutage quotidien pratiqué cyniquement par les relais médiatiques d’une opinion supposée ainsi d’avance infirme. En démocratie tout citoyen est électeur, qu’il s’abstienne ou non: cela s’appelle le suffrage universel. Réduire la capacité de représentation aux seuls « exprimés » relève évidemment d’une intention qu’il faudrait au moins avouer.

2Les chiffres de ce second tour pourraient être alors quelque chose comme ça:

– Sur les inscrits: Abst = 20%; votants = 80%

– Sur les votants: blancs et nuls = 50%; C = 30%; LP = 20%

– Sur les exprimés: C = 60%; LP = 40%

3Rappelons qu’au premier tour 13,7% des inscrits donnaient leurs voix à leur président sortant de droite, 11,6% à un vieux politicien d’extrême droite et 11,1% à leur premier ministre de gauche; tous trois dépassaient l’âge de la retraite tandis que treize autres candidats, en général plus jeunes (dont le plus chanceux obtient 4,7% et le moins chanceux 0,3%) se partagaient la moitié du reste. L’autre moitié était raflée par l’abstention – 28,4% .

4On sait par exemple que les élections ne se conçoivent plus guère au-dessous de 50% d’abstention aux États-Unis, plus ou moins craintivement désignés comme horizon des démocraties occidentales.

5Pour donner une petite idée des effets innombrables de ce voilement obstiné de la réalité, on peut citer la réélection de ce maire de Bordeaux qui, après avoir été condamné par la justice à l’inéligibité temporaire, proclamait en toute sincérité “sans appel” le score majoritaire obtenu… quand l’abstention avait dépassé les 50%. Le même, à peine nommé ministre, se hâte de se présenter à la députation, sans oublier de confirmer son souhait de demeurer maire… Il est vrai que le tout récent premier ministre de son gouvernement donne “l’exemple”: il fait aussitôt campagne pour une députation!

6En démocratie tout citoyen est électeur éligible, qu’il s’abstienne ou non: cela s’appelle le suffrage universel. Réduire la capacité de représentation aux seuls « exprimés » relève évidemment d’une intention qu’il faudrait au moins avouer.

Demander à Jacques Rancière

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À propos de:

Jacques Rancière

Et tant pis pour les gens fatigués – Entretiens

(éd. Amsterdam 2009)

Moments politiques – Interventions 1977-2009

(éd. La Fabrique 2009)

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Demander à Jacques Rancière

L’habitude de lire habite de nombreux mondes possibles: du divertissement à l’érudition, de la promenade au labeur, de la parade jamais satisfaite au sillon inlassablement creusé. Entre et même au-delà de ces limites apparentes, toutes sortes de nuances, de combinaisons, de sauts ou de ruptures, d’encouragements et de découragements, inclinent à la perplexité: n’y a-t-il jamais assez de livres, ou bien y en a-t-il toujours trop? Lisons-nous comme on se nourrit, ou bien comme on se gave? De déceptions en stupéfactions, de nouveautés dépassées en anciennetés actualisées, une certaine sagesse a fait sa leçon: lire vaut moins que relire, parce qu’on ne lit jamais qu’un seul livre, celui qui nous convient, inconscient. L’ironie du fameux “vice impuni” vient peut-être de là, qu’on peut retourner en vertu non récompensée. L’habitude nommée “lecture” semble s’entretenir d’elle-même comme un moteur aux deux temps incessants. Si le bon livre est celui qui me conduit à en lire un autre, à quoi bon ce dernier qui ne fera pas mieux que me conduire à un troisième et ainsi de suite? Si le bon livre est celui qui rend illisibles tous les autres, à quoi bon lire encore? Épuisants pistons d’une habitude décidément trompeuse, dont il vaudrait mieux se passer? On dira que le carburant ou l’énergie, non le moteur, fait la lecture: désir de rêver ou désir de savoir, imagination ou intelligence, sentiment ou raison, action ou réflexion. Mais alors la perplexité redouble: comment choisir, en effet? Qui voudrait rêver sans raison, comprendre sans imaginer, penser sans faire? À quoi bon sentir sans savoir, raisonner sans s’émouvoir, réfléchir sans agir? N’appelons-nous pas justement “saisir” l’activité des cœurs et des mains capables de penser, celle des têtes capables de mobilisation, celle des corps capables de décision ?

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Comment allons-nous ? Demande populaire, réponses savantes

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À propos de:

– Ulrich Beck:

La société du risque – Sur la voie d’une autre modernité, (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 1986); traduit de l’allemand par Laure Bernardi, préface de Bruno Latour, éd. Flammarion, coll. Champs 2001, 521 p. (cité ici sous SR).

– Luc Boltanski & Laurent Thévenot: De la justification – Les économies de la grandeur, éd. Gallimard, coll. NRF essais 1991, 483 p. (cité ici sous DJ).

– Peter Sloterdijk:

Écumes – Sphères III : sphérologie plurielle (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 2003); traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éd. Maren Sell 2005, 787 p. (cité ici sous ES).

– Jean-Pierre Dupuy:

Retour de Tchernobyl – journal d’un homme en colère, éd. Seuil 2006, 180 p. (cité ici sous RT).

Comment allons-nous?

Demande populaire, réponses savantes

Qu’en est-il aujourd’hui de ce très vieux couple, le savant et le populaire? Comment s’arrange, en nous tous comme en chacun de nous, l’ancien conflit de ce que je sais et de ce que je crois, de ce que je dis et de ce que je fais, de ce que je veux et de ce que je peux? “Tout s’arrange, mais mal”, disait paraît-il quelque anglais! On est tenté de le répéter à l’heure qu’il est, quand il est clair – si l’on peut dire – que la demande de clarté elle-même brouille beaucoup de choses et de gens. Suffit-il de demander ce qu’il y a – ou mieux: ce qui se passe – aussi exactement que possible, quand on voit mal, à la fois, où adresser et comment formuler la demande? On ne va pas – n’est-ce pas? – demander aux gens dits “politiques”, aux choses dites “media”, aussi institués que peu instituants – quand les uns et les autres paraissent décidément impuissants, volens nolens, à relayer quoi que ce soit1 . Mais si du coup on se contente d’adresser et de formuler la demande entre soi, nous autres épars, comment échapper aux préjugés, bien suffisants qu’ils sont à nos arrangements individuels quand les collectifs sont à ce point en friche?

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Jeux de massacres : mode d’emploi?

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À propos de:

Florence HARTMANN, Paix et châtiment – Les guerres secrètes de la

politique et de la justice internationales; éd. Flammarion, 2007.

Jeux de massacres: mode d’emploi?

Dans une vraie tragédie, en fait, ce

n’est pas le héros qui meurt, mais le

chœur.

Iosif Brodskij

Dall’esilio (1987)

Ex-porte-parole de Carla Del Ponte (procureur dont plus de huit ans de fonction au Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie couvrent une grande moitié de la durée actuelle de ce dernier), journaliste ayant amplement fait la preuve que l’impudeur et les contraintes du reportage ne brisent pas nécessairement l’engagement ni la lucidité (Milosevic – La diagonale du fou, éd. Denoël 1999), Florence Hartmann pourrait bien figurer ou incarner ce que “la presse” (si bien nommée: écrasante!) et “les médias” (si mal nommés: ils médiatisent quoi?) s’acharnent à faire disparaître: la matière à correspondre.

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Comment savoir autrement (ce) qu’on sait ?

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Faire avec :

I Olivier Blondeau (avec la collaboration de Laurence Allard), Devenir média – l’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation, éd. Amsterdam 2007

II Isabelle Backouche, Fabrice Ripoll, Sylvie Tissot & Vincent Veschambre (dir.), La dimension spatiale des inégalités – regards croisés des sciences sociales, éd. PUR 2011

III Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz, L’événement anthropocène – La Terre, l’histoire et nous, éd. du Seuil 2013

IV Francis Dupuis-Déri, Démocratie – Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Lux Éditeurs 2013

(ouvrages cités ci-dessous en italiques, notés en chiffre romain suivi de la pagination)

Comment savoir autrement (ce) qu’on sait?

Autrement”: combien de fois, à combien de propos, nous a-t-on déjà “fait le coup”? Notre commerce vomit à tout bout de champ cette litanie de distinction pure ou vide, probablement contrainte par le paradoxe d’injonction dont il croit faire sa seule affaire, un prétendu individualisme de masse. Dans cette situation en effet, comment faire autrement que produire, consommer, et pourquoi pas penser ou vivre autrement? Dans l’abysse, “Autrement que quoi?” se pose alors en question à ne pas poser – ce à quoi précisément s’occupe le slogan, séduisant d’avance toute demande réputée mineure sous son offre majeure.

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L’embêtement

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À propos de :

(1) Jean-Pierre Chrétien & Marcel Kabanda, Rwanda, Racisme et génocide – L’idéologie hamitique, éd. Belin 2013

(2) David Van Reybrouck, Contre les élections, trad. Isabelle Rosselin & Philippe Noble, éd. Actes Sud-Babel essai 2014

(3) Aminata Dramane Traoré & Boubacar Boris Diop, La gloire des imposteurs – Lettres sur le Mali et l’Afrique, éd. Philippe Rey 2014

(En italiques ci-dessous, ouvrages cités 1,2 ou 3, suivi de la pagination)

L’embêtement

Mal ou bien, ce mot peut aller – si seulement on laisse faire ses propositions. De l’ennui passager au grondement féroce, de la panne à l’animalité qu’on dit déchaînée, du désagrément à l’ensauvagement – pourquoi pas y chercher un schibboleth tout trouvé pour un temps difficile à dire, à reconnaître, sinon à vivre? Pas difficile en revanche de “nous” trouver là, s’il est vrai qu’un “nous”, précisément, émerge peu – c’est le moins qu’on puisse dire – d’une responsabilité éclatant en actualités paradoxales: ici le massacre collectif au Rwanda (nazisme tropical, disent-ils 1, 271) fera longtemps modèle ou image, exemple ou symptôme, mais ni plus ni moins que l’effondrement climatique ou la déréliction politique. De cela – qui ne fait même pas un tout mais d’insupportables boucles rétroactives, spirales aveugles emportant apparemment avec elles la moindre chance de résister ou de répondre – nous sommes désormais avertis chaque jour. Avertissement (aversion, diversion?) lui-même paradoxal: entre adversité assumée et refus de tout combat, qui sait quelle sorte d’inimitié se lève de ce que nous ne pouvons plus ne pas savoir ou sentir, le goût amer d’une responsabilité si grande que, de tous à chacun et de chacun à tous s’ouvrent mille abîmes infranchissables?

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Tu causes = tu causes

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À propos de :

Marie-Jean SAURET

L’effet révolutionnaire du symptôme, coll. Humus, subjectivité et lien social, éd. Érès 2008
Malaise dans le capitalisme, coll. Psychanalyse &, éd. PUM 2009

En italiques ci-dessous, ouvrages cités  ER ou MC suivi de la pagination

Tu causes = tu causes

En psychanalyse, l’énoncé agit autant qu’il exprime.
Émile Benveniste

Supposons savoir que cette équation, plutôt lacanienne dans nos contrées, nous travaille depuis longtemps : parler, c’est faire des choses – comme dit à sa manière plus ou moins consciente – mais à coup sûr rigolote – la bonne Zazie : “tu causes, tu causes, c’est tout c’que tu sais faire”. Queneau n’en pensant probablement pas moins laisse deviner sa vieille connaissance classique ou grecque, d’où nous avons appris qu’en démocratie athénienne du tirage au sort régnait une parole collective de relative égalité. Si relative qu’un Platon s’en plaindra longuement, pointant d’un doigt inquiet (accusateur, ironique, désespéré?) de vilains sophistes, maîtres des mots capables de surpasser tous les maîtres. À propos de Lacan, un essai récent (Barbara Cassin, Jacques le Sophiste, 2012) commente justement cet effet-monde sorti tout armé du langage :  en bonne sophistique, on va du dire à l’être et non de l’être au dire, d’ondes en propagations et d’effets en effets d’effets . Mais si dire ou parler suffit à faire ou faire faire, si causerie c’est causation, quel dieu ou diable peut bien ou mal régler l’effet? Comment éviter le pire lové dans le langage qui peut tout?

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Tout est relatif… mais à quoi?

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À propos de :

(1) Jean Maisondieu, Les alcooléens, éd. Bayard, coll. Psychologie 2005

(2) Luc Boltanski, Élisabeth Claverie, Nicolas Offenstadt, Stéphane Van Damme (dir.), Affaires, scandales et grandes causes – De Socrate à Pinochet, éd. Stock, coll. Les essais 2007

(3) Pierre Livet & Frédéric Nef, Les êtres sociaux – Processus et virtualité, éd. Hermann, coll. Philosophie 2009

(4) Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, éd. Seuil, coll. La librairie du XXIe siècle 2013

(5) Michel Fleuriet, Un banquier se rebelle – Réponses à vingt-cinq idées reçues, éd. Nuvis 2013

en italiques ci-dessous, ouvrages cités (1) à (5) suivi de la pagination

Tout est relatif… mais à quoi?

Ça dépend” : est-ce paresse ou sagesse ? Paresse, puisque cette manière de réponse la récuse deux fois du même coup : une fois en renvoyant à plus tard ce qui en déciderait, une fois en la privant d’objet au nom de l’intransitif. Mais sagesse après tout : il est bien vrai que la dépendance commande en toutes choses, bêtes, hommes, et Terre comprise. Il est donc tentant de prendre au sérieux ce qui semble d’avance éviter (paresse) ou dépasser (sagesse) tout sérieux. Relativité, autre nom d’une dépendance universelle, n’est-ce pas d’ailleurs le nom d’une physique objective, qui ne recule nullement devant l’effort d’une réponse ? Restreinte et même générale, elle ressemble assez peu à ce qu’on nomme “relativisme” pour y dénoncer le saut de la relation à la valeur : si tout dépend de tout, alors tout “est” dans tout, tout vaut et se vaut – donc rien ne vaut.

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Tout et chacun: des accords inouïs ?

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à propos de:

(1) Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables (1949), trad. Anna Gibson, éd. Flammarion 2000.

(2) Catherine Neveu (dir.), Espace public et engagement politique – Enjeux et logiques de la citoyenneté locale, éd. L’Harmattan 1999.

(3) Jared Diamond, Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (2005), trad. Agnès Boltz & Jean-Luc Fidel, éd. Gallimard 2006.

(4) Dominique Cardon, La démocratie Internet – Promesses et limites, éd. du Seuil et La République des Idées 2010.

(5) Francis Chateauraynaud, Argumenter dans un champ de forces – Essai de balistique sociologique, éd. Petra 2011.

En italiques ci-dessous: extraits, suivis des numéro et page du livre.

Tout et chacun: des accords inouïs ?

Quand Leporello trouve que tout va mal, son patron en déduit que tout va bien. Reste l’œuvre d’art – admirable comme un miracle humain, inquiétante comme une question qui nous dépasse. Que diable faire avec ça, la rencontre choquante d’absolus mutuellement exclusifs? Le bruit de ce choc dans ce cas, c’est bien sûr la chance de “Don Giovanni” – mais enfin cette histoire finit mal et d’ailleurs nous ne passons pas seulement notre temps à l’opéra.

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