Des sociologues parmi nous ?

Télécharger au format .pdf

à propos de:

François DUBET, Sociologie de l’expérience, éd. du Seuil 1994.

Loïc BLONDIAUX, La fabrique de l’opinion – Une histoire sociale des sondages, éd. du Seuil 1998.

extraits cités ci-dessous en italiques

Des sociologues parmi nous ?

Le très fin découpage savant fait reculer presque toujours, et décourage souvent, nos à-peu-près quotidiens. Des “concepts”, disent-ils, que diable: les choses ne sont pas si simples, n’est-ce pas? Pas si simples qu’on puisse les prendre ensemble, cet ensemble menacé d’un tout à la fois, pas loin d’un n’importe quoi doublé d’un n’importe comment. On entend bien, certes, ces doctes scrupules. Ainsi payons-nous de notre poche, quand nous pouvons – et puis apprenons, tout penauds, qu’un prix, un coût, une valeur, font au moins trois de ce seul “fric” de fond de poche que nous croyions familier. Nous voilà tout bêtes. On croyait faire comme tout le monde, parler une langue après tout saisie par tout un chacun, s’entendre même sur un simple geste – mais non: la moindre connaissance éveille mille questions, fait trembler la terre en couche fragile, cassante, déjà brisée. Je ne sais plus ce que je fais ni ce qui se passe, moi qui croyais vivre et penser comme tout le monde. On sait que ce doute, cette critique peut-être, cet étonnement en tout cas, font depuis longtemps l’honneur de l’école, de la science, des études, de la bien-nommée recherche.

Lire la suite

L’amitié singulière, événement de notre politique ?

Télécharger au format .pdf

à propos de:

Vinciane DESPRET, Isabelle STENGERS: Les faiseuses d’histoires – Que font les femmes à la pensée?, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Émilie HACHE: Ce à quoi nous tenons – Propositions pour une écologie pragmatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Joëlle ZASK, Participer – Essai sur les formes démocratiques de la participation, éd. Le Bord de l’eau, coll. Les Voies du politique 2011.

En italiques ci-dessous: extraits de ces ouvrages.

L’amitié singulière, événement de notre politique?

Notre situation semble à l’image de toute identité: sinon impossible, du moins très difficile à décrire entièrement ou même préciser partiellement. Je peux certes faire état de tel statut social ou individuel, de telle appartenance géographique, historique ou culturelle – mais on voit que ces mêmes choses deviennent nébuleuses, échappent en éclats ou étincelles de moins en moins clairs. Naguère encore “fonctionnaire” ou “père”, “français” ou “chrétien” allaient à peu près – mais “consultant” ou “cadre”, “ex” ou “homme” et “femme”, “minorité” ou “majorité”, “d’ici” ou “d’ailleurs”? Plus de “même”, dirait-on, mais des semblants d’identités à la recherche de leur nombre, de leurs semblables dont le seul compte – quand il a lieu – garantit l’existence précaire. En régime incertain, “être soi” ne va plus de soi.

Lire la suite

Troisième chapitre

Télécharger au format .pdf

À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

Lire la suite

Luc : 19,45 à 20,47 – Les vacances du Maitre

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

19,45 à 20,47

Les vacances du Maître

Le roi est passé, vient le maître. D’école? De temple, dit le texte (19 ,45,47 & 20,1). L’école, c’est le temple vidé de ce qui l’encombre: les marchands (19, 45 & 46). Amusante actualité du texte, de nos jours où les marchands investissent l’école, mérites et salaires allégrement confondus dans la ronde de l’école qui gagne, l’entreprise du futur, comme on dit sans rire. Mais sérieuse actualité: le savoir n’a que la place qu’il se fait, à coups de bottes j’imagine. Notre homme avait soigneusement balayé le chemin de son retour – c’est chasser qu’il faut, maintenant. S’il est vrai que la paix royale n’est pas pour demain, au moins la science s’offre-t-elle en substitut: indignes d’un roi, nous contenterons-nous d’un savant? Peut-être. Encore faut-il, déjà assumer cette première violence puisque, si ce n’est pas la paix, c’est la guerre. Elle gronde ici (19,47 & 48; 20,10 à 16,19 & 20) et fort curieusement si l’on songe à la scène anodine, apparemment pacifique: l’homme qui parle et que tous écoutent, la docte discussion, le savant dialogue et son échelle complète des degrés de connaissance. De bas en haut: le « peuple » des ignorants de bonne volonté, les braves prêtres de base, scrupuleux « sacrificateurs », les « scribes » érudits, bretteurs de sciences, chercheurs subtils, les disciples, lourdauds apprentis – et puis le Maître, à qui ne manque ni la patience du pédagogue ni la ruse du logicien. On dirait une boucle, mais nous savions que Jésus revenant lentement à la vie – c’est-à-dire à sa mort – retrouve en Jérusalem une situation déjà vécue, naguère, en escapade (2,46): discuter avec les docteurs, il a fait ça tout jeune. La boucle est encore ici, dans le choix des acteurs, et dans l’analogie si précise de leurs rapports qui nous rappellent nos gigognes d’antan: des sacrificateurs aux scribes la proportion est la même que des disciples au Maître, et la même encore que du peuple à Jésus. De ce triple accord identique naît l’ordonnance – si chère à Luc décidément – de ce chapitre 20 précédé de son introduction.

Lire la suite

Luc : 4 – 14 à 44 – La leçon de plein air

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

4 – 14 à 44

La leçon de plein air

Quand bien même la liberté serait respectée en apparence et conservée dans le livre de la loi, la prospérité publique n’exigerait-elle pas que le peuple soit en état de connaître ceux qui sont capables de la maintenir, et l’homme qui, dans les actions de la vie commune, tombe, par le défaut des lumières, dans la dépendance d’un autre homme, peut-il se dire véritablement libre?

Condorcet

Donc nous voila prévenus: l’enfant et l’apocalypse. Nous suivons maintenant l’ordre le plus simple, le moins réfléchi – ou en tous cas pas par nous – celui de la présentation en chapitres. Mettons-nous à la place de Luc: rude tâche que d’aborder  »le ministère de Jésus ». On y retrouve pourtant ce que nous savions: la visée professorale de Luc, ici réfractée dans le professorat de Jésus. Les maîtres ont tendance à voir l’école partout – Jésus enseigne. 15– 31-32 & 43-44: la trentaine de versets est scandée (début, milieu, fin) par cette information. Luc voit dans Jésus un autre lui-même, comme chacun voit midi à sa porte. Il faut d’abord expliquer ce drôle de scolocentrisme, espèce de l’obsession selon laquelle tout homme fait du monde un miroir de lui-même.

Lire la suite

Daniel – L’école du dimanche

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de livres prophétiques

(traduction Segond)

Daniel

L’école du dimanche

Voici un texte de la tradition: le bon vieux texte biblique pour nègres chantants, puritains austères et service du dimanche. Old man Daniel, Young man Daniel, Didn’t my Lord deliver Daniel? Avec Ézéchiel, on mangeait sa langue même: étouffement. Avec Daniel, c’est à courts traits qu’on boit le petit lait de la certitude tranquille. S’il s’agit de foi, celle d’Ézéchiel était le feu, celui qui brûle plutôt qu’il ne brille; celle de Daniel est à peine une croyance, tout juste une conviction, à coup sûr un savoir, excellent coupe-feu comme on sait (3,27). S’il s’agit de compréhension, celle d’Ézéchiel se heurtait au pire: d’incomprise, la compréhension devenait incompréhensibilité; celle de Daniel ne cesse de recevoir des preuves de sa véracité, des réponses à ses questions, des satisfactions à ses demandes. Ici comprendre c’est expliquer: 1,17; 2,19,28,31 & 36; 4,9,19 & 24; 5,7,12 & 16; 6,3;7,16; 9,22 & 23; 10,1,12,14 & 21; 12,4 & 11.

Lire la suite

Les lamentations de Jérémie – Au pied du mur ton compte est bon ou la facture de Jérémie

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de livres prophétiques

(traduction Segond)

Les lamentations de Jérémie

Au pied du mur ton compte est bon

ou

la facture de Jérémie

L’Éternel avait résolu de détruire les murs de la fille de Sion… Il a bâti aut0ur de moi… Il m’a entouré d’un mur pour que je ne sorte pas… N’est-ce pas de la volonté du Très-Haut que viennent les maux et les biens?

2,8 & 3,5,7,38

Quel vilain titre pour ce texte rien moins que lamentable. Ézéchiel pour la folie des hommes, Daniel pour leur sagesse: que reste-t-il aux Lamentations? Entre sagesse et folie: le mur, au pied duquel nous sommes, où nous avons à nous reconnaître. Ce texte serait celui de l’ajustement, de l’ajointement spécial dévolu à nous autres, niveau en main: ni sages ni fous, ni dieux ni brutes – la mesure humaine? À ce compte les murailles de Jérusalem seraient aussi autre chose: ruine au-dehors mais surtout ruine au dedans, implosion de l’âme dont le démantèlement physique ou politique de la diaspora serait l’image symbolique (1,20 & 22, 3,20).

Lire la suite