“Nous avons décidé de nous comporter comme des cochons” – Harald Welzer – Abram de Swaan

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Harald Welzer, Les exécuteurs – Des hommes normaux aux meurtriers de masse (2005), trad. Bernard Lortholary, éd. Gallimard 2007.

Abram de Swaan, Diviser pour tuer – Les régimes génocidaires et leurs hommes de main (2014), trad. Bertrand Abraham, éd. Seuil 2016.

(cités ci-dessous en italiques: auteur + pagination)

Nous avons décidé

de nous comporter comme des cochons” 1

Les porcs débordant d’intelligence et de sensibilité seraient fâchés, mais il s’agit ici d’un peu autre chose. Ces livres invitent à regarder élevages, bauges et abattoirs non d’animaux mais d’hommes – comme on sait, et comme on dit par exemple: extermination massive de proximité (Swaan 13). Y regarder donc à deux ou trois fois d’abord.

Une première fois parce qu’ici nos deux sociologue ou psychosociologue, à leur manière quasi spontanée de savants, pratiquent en habitude la distance que notre manière ordinaire ignore – nous, nous sommes seulement horrifiés, vertigineux, transis, écrasés d’indignation ou de honte peut-être.

Une deuxième fois parce que, passée la première, mémoire et histoire rappellent leurs manières de réminiscences grosso modo résignées sinon calmantes : le pire est aussi vieux que le monde des livres2. Ici, l’un (Welzer 52) annonce sa conclusion peu optimiste que, dans le cadre des agissements humains, tout est possible, et qu’en découle que chaque individu a le devoir de se rendre à lui-même des comptes sur la portée de chacune de ses décisions; tandis que l’autre (Swaan 100, 157-158) répète que le phénomène génocidaire est en lui-même aussi vieux que la civilisation, évoquant plus précisément une “dyscivilisation” au sein de laquelle sont ménagés des espaces isolés et localisés de décivilisation où s’exerce la barbarie.

Une troisième fois enfin, parce que cette “barbarie” ne vient pas seulement de loin, elle s’accroche à notre temps le plus récent c’est-à-dire chiffré (Swaan 313):

Les cent dernières années ont été aussi sanglantes que les périodes précédentes, et peut-être même plus. Au cours du XXème siècle, le nombre de victimes de la violence de masse asymétrique s’est situé dans un ordre de grandeur de 100 à 150 millions, soit trois à quatre fois plus que le nombre de morts sur les champs de bataille lors de conflits symétriques.

Nous voilà prévenus sinon avertis, admettant que nous en restions à ces trois-là sans compter quelques autres qui ne manqueraient pas plus que les raisons de pleurer. Supposons en tout cas que cela suffise à ne pas pleurer seulement, c’est-à-dire à lire en demandant à ces livres – deux parts de tant d’autres – ce qui nous arrive quand arrive le pire. En bonne science, leur première réponse est de logique, en reformulant la question: “ce qui nous arrive” se distingue d’abord de, voire exclut, ce qui n’arrive pas.

Un bon débarras

Il s’agit de situer l’analyse par rapport à d’autres déjà disponibles. Les textes juridiques existants, par exemple, aiguisent quelques difficultés (Swaan 14, 111, 224): la Convention sur le génocide adoptée en 1948 par les Nations Unies impose la démonstration de “l’intention de détruire” et “l’appartenance à tel groupe national, ethnique racial ou religieux” – conditions pas toujours réunies dans des massacres si singuliers (au Cambodge on a persécuté ou exterminé des individus en raison de leur origine de classe et de leurs antécédents politiques) que d’autres noms leur conviendraient mieux, échappant pour l’heure à la mise en droit (ethnocide, démocide, classicide, urbicide, politicide, écocide, crime terroriste de masse…).

Des “faits objectifs” n’offrent pas moins de difficultés que l’invention du Droit. Quand une note de Swaan (30) rappelle qu’un psychologue chargé d’évaluer les inculpés du Tribunal de Nuremberg les estimait pour la plupart atteints de graves troubles mentaux tandis que son collègue parvint à des conclusions inverses, Welzer (10 à 13) commence par l’inénarrable aventure des tests Rorschach proposés aux même inculpés. Devant les résultats envoyés à trois reprises (1947, 1974, 1978) à des cohortes d’experts, ceux-ci hésitent entre non-réponses accompagnées de vagues excuses, réponses stupéfiantes (on évoque des défenseurs des droits civiques, des personnalités extrêmement intelligentes – et pour l’un au moins des experts: vraisemblablement des psychologues), pour conclure au mieux à une faculté d’empathie plutôt limitée et, en résumé, qu’il n’y avait là, cliniquement, rien de particulier.

Quant aux “faits subjectifs”, guère plus de lumière: si la violence de masse n’a rien de récent, notre honte est certes plutôt neuve, mais curieusement partagée – même les néonazis les plus fanatiques préfèrent contre toute évidence nier la réalité (Swaan 109). Qu’ils s’écrient, même fantasmatiquement mais comme tout un chacun : “Pas moi! Pas ça!” – devrait inquiéter. Il n’est donc pas sûr du tout que se sentir horrifié suffise à se confronter au fait que la violence a, premièrement, une histoire et des aspects récurrents et, deuxièmement, qu’elle se déroule selon des processus qu’on peut décrire (Welzer 17).

Nos deux auteurs partagent enfin, cette fois quant aux théories de leurs pairs, un double refus.

D’une part celui de la fameuse “banalité du mal” qui valut tant d’ennuis à Hannah Arendt3 . Si Welzer (13) se contente d’évoquer, à propos des tests ci-dessus, des profils de personnalité qui ne correspondaient nullement à la “banalité du mal” tant ils apparaissaient très divers, créatifs et imaginatifs, Swaan (32, 34, 308 ) enfonce nettement le clou:

L’avocat d’Eichmann réussit à berner en particulier Hannah Arendt dont la thèse ne résiste pas à l’examen critique (…) On avait affaire à un fanatique et infatigable chasseur de juifs, image que toutes les recherches n’ont fait que confirmer depuis lors (…) Elle a plus tard corrigé cette formule accrocheuse, mais les mots avaient immédiatement fait mouche et véhiculent probablement la plus grosse bêtise inscrite aujourd’hui au répertoire modeste mais abondamment cité des clichés sur l’Holocauste et le génocide en général.

D’autre part, de façon générale mais ici très explorée, aucun des deux ne se satisfait de simple ou univoque “explication”. Quand Swaan (24, 45, 251) récuse la formule incantatoire “situation, oui; disposition, non”, au profit de l’approche interactionniste tenant compte à la fois des aspects situationnels et dispositionnels, Welzer (49, 51, 95, 276) dénonce les débats entre “intentionnalistes” et “fonctionnalistes” qui ont longtemps paralysé les recherches, insiste sur le réseau d’interactions ou de régulation mutuelle que suppose une dynamique des processus sociaux ainsi précisée:

C’est une erreur fondamentale que de généraliser à toute la personnalité d’un être humain son comportement dans une situation donnée (…) Ma perspective consiste à reconstituer le processus social dans lequel les exécuteurs s’engagent, avec des perceptions et des grilles interprétatives spécifiques – ce que j’appelle la ‘rationalité particulière’ (…) Dans ce processus, tout participant, à chaque instant, procède à des interprétations.

Résumons grossièrement: ces deux serruriers n’offrent pas de clé aux mains des transis que nous sommes – cette situation va bien à notre disposition. Transis ou pas, nous voilà au moins débarrassés de cette part si fausse ou perverse de l’ignorance quand elle se prend pour excuse: il y a bien en effet des choses (des idées, des leçons, des propositions, des sentiments même) que j’ignore – mais il se trouve qu’elles ne sont nullement nécessaires à regarder le pire. Les “hommes de main”, les “exécuteurs” eux-mêmes, peuvent se réjouir: on ne leur fera pas de leçons si loin de leurs actes. Reste seulement à savoir quels comptes en rendre. Qu’y a-t-il, quand il y a massacres de masse?

Welzer

18, 27, 34, 41-42, 44 à 46, 52, 73, 78, 83, 86, 123, 180, 197, 204, 215, 221, 229, 233, 235, 239-240, 252-253, 256, 260, 264-265, 270, 272 à 275, 314, 338.

Il y a d’abord une vitesse observable mais souvent oubliée sous les faits: à partir de 1933 en Allemagne ou 1990 en Yougoslavie par exemple, de fulgurantes modifications (nazification dans un cas, ethnicisation dans l’autre) laissent soupçonner combien sont fragiles la stabilité et l’inertie des sociétés modernes, combien instable est leur cohésion psychosociale interne. En moins de trois mois de mars à mai 1933, à Cologne, en Bade ou en Westphalie, on interdit “naturellement” à tout juif de changer de nom, de faire de la boxe, d’occuper un poste de maître-assistant à l’université, d’être relaxé à moins que deux personnes ou un médecin acceptent de prendre sa place sous les verrous, d’utiliser le yiddish au marché à bestiaux, de louer un emplacement à la foire annuelle, et enfin de faire partie de l’Organisation allemande de gymnastique, sans oublier l’interdiction d’utiliser un nom juif pour épeler un mot au téléphone. Rien qui ressemble ici à un processus idéologique ou de propagande mais un processus lié à la modification quotidienne de la pratique vécuepreuve la plus déprimante qui soit de la justesse du théorème “Quand des hommes tiennent une situation pour réelle, alors elle l’est dans ses conséquences” – preuve de la force normative du factuel. La pratique transforme avec une régularité stupéfiante “déplacement” ou “nettoyage” en extermination.

Nul besoin ici d’anthropologie à la petite semaine (= les hommes sont comme ça, le vernis de la civilisation est mince); en fait d’anthropologie ce serait plutôt le contraire: point d’héritage archaïque ni de “nature humaine”, mais des hommes qui ont dévié du processus lent de l’évolution pour accélérer énormément en créant l’environnement dans lequel ils existent.

Il y a ensuite ce que notre honte horrifiée manque de voir: on n’est pas obéissant, on décide de l’être. En juillet 1941, un général SS (le même qui, en écrasant l’insurrection de Varsovie deux mois plus tard, confiera à son journal le “profond bonheur de faire autant de bien”) transmet cet ordre:

Les exécutions devront avoir lieu à l’écart des bourgades, des villages et des voies de communication. Les tombes sont à aplanir, pour éviter qu’elles ne deviennent des lieux de pélerinage. J’interdis qu’on photographie et qu’on admette des spectateurs aux exécutions. Ni les exécutions ni les tombes ne doivent être rendues publiques. Les chefs de bataillon et les commandants de compagnie veilleront à l’assistance psychologique des hommes participant à ces opérations. Les impressions de la journée devront être effacées par l’organisation de soirées entre camarades.

De quoi s’agit-il? De travail en deux faces très ordinaires: empirique et morale disent les savants – expérience pratique et intérêt personnel, disons-nous. Travailler c’est, pour le commun des micro-mortels que nous sommes, se livrer à de micro-apprentissages en en tirant de micro-leçons.

Empirique: un compte-rendu d’opération précise par exemple: “le Sonderkommando 4a a exécuté les 29 et 30 septembre 33.771 juifs. Il ne s’est pas produit d’incidents”. Pas de différence entre assassinats par les Einsatzgruppen et extermination massive: la pratique du processus de destruction implique une évolution qui fait passer de l’artisanat au travail industriel. Inutile de chercher dans les dépositions des tueurs quoi que ce soit qui ait pu les atteindre autrement qu’au boulot. L’un écrit, sur le fait: “Bon, eh bien je vais jouer au bourreau, et ensuite au fossoyeur, pourquoi pas? C’est comme ça, et avec ça pour moi tout est réglé”; l’autre confie à ses enfants: “vous pouvez avoir confiance en votre papa. Il pense sans cesse à vous et ne tire pas plus qu’il ne faut”. En 1968, des soldats américains violent et assassinent en quatre ou cinq heures 504 Vietnamien-ne-s dont seulement trois combattants éventuels. À la question de savoir pourquoi il a braqué sa M16 sur des enfants et des bébés, un soldat répond: je m’attendais d’un instant à l’autre à ce qu’ils contre-attaquent. Le commandant de la 9ème division d’infanterie confirme que le nombre d’adversaires tués atteste du succès d’une opération, avec cette consigne: “si elle est enceinte et que vous l’abattez, elle compte double”. Le principal responsable du massacre ne se le fait pas dire: “Bon Dieu, c’est quoi la guerre sinon tuer des gens?”.

Morale: s’il est vrai qu’un pilote d’hélicoptère et son mitrailleur ont vu les choses autrement (en tenant leurs collègues GI en respect pour sauver quelques villageoises), la “manifestation morale” ne manque pas moins dans l’immense majorité des cas examinés ici. Chacun sait qu’une certaine liberté dans l’organisation du travail accroît la productivité. Au terme de son enquête notre auteur propose quatre éléments constitutifs des massacres; ils sonnent pour nous – quel qu’en soit le paradoxe – comme autant de raisons ordinaires du travail quotidien. En résumé: nous n’y sommes jamais seuls mais en groupe; si nous nous y sentons menacés nous nous défendons; il y a toujours assez de gens pour faire le boulot; nous ne séparons pas ce travail de notre activité habituelle. Ce que nous prenons pour brutalisation, c’est normalisation. À regarder ainsi de très près, les brutes nous tombent des yeux comme de stupéfiants braves types. Le “…moi aussi j’avais un cœur” qui achève l’autobiographie du commandant d’Auschwitz, les entretiens fouillés accordés en 1971 à celui de Sobibor et Treblinka après avoir dirigé une clinique d’euthanasie – éclairent enfin sans aveugler:

Le désir d’être vus comme des personnages agissant moralement se retrouve chez tous les exécuteurs (…) Il s’agit là du couplage entre meurtre et morale, entre l’évidente nécessité d’actes déplaisants et le sentiment de les accomplir ‘contre’ leur propre sensibilité humaine (…) Entre meurtre de masse et morale il n’y a pas contradiction mais conditionnement réciproque. Sans morale, le meurtre de masse n’aurait pas pu être mis en œuvre (…) Nos instruments conceptuels (dédoublement, refoulement, dénégation, égocentrisme, sadisme, etc…) dérobent ce que leur autoportrait a de plus odieux: dans l’après-guerre, ces acteurs ont pu vivre avec leurs actes en étant des gens tout à fait normaux.

Si l’on prend le travail des “grands” pour plus dégagé, plus libre donc plus responsable, que celui des “petits”, qu’on lise, sans se rassurer, ces propos d’infirmière concernant son service en 1941: même si on me l’avait ordonné je n’aurais pas commis de vol – mais administrer des médicaments, y compris dans le but de tuer des malades mentaux, je considérais cela comme une obligation. Arendt avait fort bien noté que les nazis avaient vu juste en précisant le vocabulaire militaire: le “receveur” d’ordre devait être en réalité un “porteur” chargé de la responsabilité et du poids qui pesaient littéralement sur lui. Or peser n’est pas écraser, et la manière de porter laisse des choix voire des dilemmes moraux, rudement résolus (quelque 500 membres de ce bataillon ont assassiné environ 38.000 personnes et déporté à Treblinka 45.000 autres):

Je me suis efforcé de tirer seulement sur les enfants. Il se trouve que les mères tenaient leurs enfants par la main. Alors mon voisin abattait la mère et moi l’enfant, car je me disais qu’après tout l’enfant ne pouvait pas survivre sans sa mère. C’était pour ainsi dire une manière d’apaiser ma conscience que de délivrer ces enfants incapables de vivre sans leur mère” (…) “Il fallait tuer d’abord les enfants et ensuite seulement les femmes, pour que les enfants n’aient pas à voir mourir leur mère. À vrai dire ce n’était pas une instruction générale. Mais je m’y suis tenu, afin de ne pas causer de tortures inutiles”.

Comme on l’a aperçu avec le pilote américain et son mitrailleur, il existait des marges de manœuvre qu’on pouvait interpréter au bénéfice des victimes. Mais tel expert a compté que sur 19 millions de membres de la Wehrmacht, une centaine environ décidèrent d’aider des gens au lieu de les tuer ou de les livrer aux exécuteurs. Comme le répète l’un des massacreurs autour de Srbrenica (ici le 16 juillet 1995: 1.200 fusillés par huit hommes durant dix à quinze heures) l’évidence s’impose: “ Celui-là je l’ai vraiment éliminé, alors continuons! Il n’y a pas là beaucoup de philosophie sur pourquoi je l’ai tué, qu’est-ce qui m’est arrivé, rien! C’est tout”.

Pas beaucoup de philosophie peut-être mais du métier, de la morale et de l’interprétation – que ce livre commente finalement ainsi: l’apparence de déchaînement inhabituel, éruptif ou exotique, ne va pas sans sa réalité de quotidien social, offrant ses possibilités seulement peu pratiquées d’ordinaire. Après tout, la tentation de se procurer des avantages personnels ou d’assouvir des besoins hors normes ne nous est pas étrangère:

S’il y a beaucoup de degrés entre changer de trottoir et brûler la cervelle d’un enfant, je crains qu’il ne s’agisse d’un tout, sans solution de continuité. Simplement, pour la plupart d’entre nous, il importe d’avoir franchi les premiers degrés pour pouvoir franchir les derniers.

Swaan

39 à 47, 52, 57, 64, 68, 72, 84, 90, 97, 113, 123, 139, 142, 168, 180, 182, 189, 201, 203, 208, 214, 220-221, 235 à 238, 243, 246, 249-250, 255, 262-263, 282, 298, 304, 308, 311, 313-314, 321, 323.

Cités une dizaine de fois tout au long de ce livre, les travaux de Welzer sont ici adoubés avec quelque nuance: l’argument d’un code moral soutenant les exécutions lui paraît “fort de café”, en négligeant les réticences opposées par les “hommes ordinaires” à se transformer en robots creux qui s’adaptent machinalement à la situation immédiate. Il s’agit donc de prendre en compte la prudence ethnographique (l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence) ou ethnométhodologique (les individus ne sont pas des “idiots culturels”), en doublant la réalité sociale (et ses trois critères habituels de l’extermination de masse: grand nombre, asymétrie, environnement favorable) d’une résonance (respiration ou manière) personnelle. Ladite dyscivilisation en effet, loin d’impliquer des individus supposés ‘tabula rasa’ ou coulés dans le même moule, invite à penser la diversité d’une identification intrinsèque à la vie sociale que le simplisme de “l’identité” évacue à tort. D’autres semblables simplismes courent d’ailleurs les rues:

Des termes tels que “modernité”, “civilisation” ou “rationalité” peuvent faire référence à presque tous les aspects de la société contemporaine (…) Génocide ou État-providence pourraient aussi bien y trouver leur place (…) Mis à part les régimes de domination par la terreur, la plupart des épisodes d’extermination de masse au XXème siècle n’ont jamais pris l’aspect d’une opération de destruction froide ou calculée mais ont été sanglants, barbares et atroces (…) L’industrialisation froide et désincarnée a en fait consisté en une destruction chaotique et effrénée de vies humaines (…) À l’évidence la notion de “normalité” ne permet pas de différencier les meurtriers engagés, leurs complices irrésolus, les sauveteurs courageux ou la masse de ceux qui se tenaient à l’écart des événements.

Ce sont précisément ces distinctions à quoi s’attache donc le chercheur. Si toute formation de groupe implique l’inclusion des “siens” et l’exclusion des “autres”, le processus est complexe: identification aux autres, identification des autres, désidentification d’avec les autres. De délicates “symbioses antagonistes” s’opérent, de petits groupes se constituent spécialement comme matrices de restructuration des identifications à grande échelle, sans oublier de compter une base d’ignorance et d’indifférence – l’ensemble résultant en ce qu’on retrouve côte à côte, dans les compartiments d’extermination, des meurtriers plutôt réticents, des meurtriers indifférents, des meurtriers zélés. Comment comprendre par exemple que les dépositions des ex-tortionnaires offrent non seulement leur lot de mensonges (ils obéissaient, nient tout acte délibéré de barbarie) mais encore l’étonnante dissimulation (au prétexte d’épargner leurs co-accusés) de tentatives, certes exceptionnelles, d’aider quelques victimes à s’échapper? Au point qu’on peut partager la curieuse espèce d’inquiétude avouée par l’enquêteur pourtant minutieux:

Bien des choses peuvent sembler évidentes dans ce que j’ai avancé ici – et elles le sont de fait. Mais je crains que , sur ce même sujet, nombre d’affirmations contraires aux miennes paraissent tout aussi évidentes (à des lecteurs moins informés), alors même qu’elle sont fausses (…) Il faut décomposer la question, et même alors, on n’obtiendra probablement que des réponses lacunaires.

La décomposition prend ici deux formes, eu égard à la double perspective politique (historico-sociale, géo- ou cosmo-politique) et personnelle (individuelle, psychologique, culturelle).

Politique: proposition de quatre modes selon lesquels s’accomplissent les exterminations de masse, et leur porosité possible. La frénésie des vainqueurs s’illustre ici au Congo de Léopold ou en Russie tsariste; la domination par la terreur chez les bolcheviks d’après la première guerre mondiale, en Corée du Nord, Indonésie ou Guatemala; le triomphe des vaincus chez les Jeunes-Turcs, au Bangladesh ou au Cambodge, à l’état pur au Rwanda; la frénésie des foules enfin, ou plutôt mégapogrome, chez les Polonais, Tchèques et Soviétiques chassant les Allemands dont les troupes se repliaient, ou encore en Inde et au Pakistan au moment de la partition – moins “violence spontanée” que système d’organisation performant et de grande envergure s’appuyant sur la complicité de la police et le refus acharné des autorités de poursuivre les coupables.

Personnelle: en consacrant l’intérêt mais aussi les paradoxes inaperçus des fameuses expériences de Milgram et Zimbardo, l’auteur propose une quadruple variation d’échelle dans l’observation de terrain. Le plan macrosociologique serait celui de l’imprégnation, état constant de tout homme (mémoires partagées); le mésosociologique renvoie au régime d’enseignement et de propagande modelant mentalités et dispositions; le microsociologique correspond aux usages individuels dans le cadre des institutions; le psychosociologique enfin serait celui du sujet agissant selon sa propre “définition de la situation”. Comprendre, et même expliquer le “fonctionnement” des meurtriers de masse, c’est combiner ces quatre niveaux d’approche.

L’ensemble rappelle au lecteur la thèse de la “rationalité particulière” défendue par le livre précédent, quoique ce dernier s’appuyait ausssi (Welzer 39) sur la psychologie de l’évolution morale réputée ternaire: préconventionnelle (les enfants jusqu’à neuf ans environ), conventionnelle (la plupart des adultes), et postconventionnelle (une minorité dite indépendante ou autonome, aux principes prétendus choisis). Ici c’est la mentalisation, classiquement opposée à la cécité mentale, qui occupe notre auteur: il précise l’opposition en dysmentalisation, qui rend le mieux compte du comportement génocidaire. Une telle mentalisation lacunaire caractérise en effet la régression fréquente en période de grand troubles et d’insécurité: affaiblissement des fonctions du surmoi, diminution de la conscience de la responsabilité personnelle, absence d’empathie sinon pour les intimes. La convergence opèrerait comme un tamis vibrant, mécanisme presque invisible de tri sélectionnant d’un peu plus enclins que d’autres à la violence, jusqu’à se retrouver dans un environnement génocidaire.

À lire ces deux enquêtes récentes, on voit d’abord que ce qui nous arrive, quand c’est le pire, peut se passer de grands mots. En titre de cette lecture, il fallait donc retenir l’appréciation aussi déplorable que juste, simple et populaire, d’une claire décision. On voit ensuite que l’absence de clé unique pour une serrure supposée énigmatique parce qu’horrifiante était un faux problème: la porte est de longtemps ouverte, sans clé ni serrure – seulement des gonds bien huilés, une coulisse prête à l’emploi pour peu que nous n’y prenions garde. On voit enfin qu’avec d’autres, ces livres savants montent une garde qui nous fait sentinelles: le froid qui transit peut advenir comme il a pu, nous ne sommes ni endormis ni désarmés.

1 Dr Fritz Cuhorst, président de la ville de Lublin, décembre 1939 – cité in Welzer 284.

2 Iliade VI 31-75 (trad. E. Lasserre): Qu’aucun d’eux n’échappe au goufre de la mort et à nos mains, pas même l’enfant qu’en son ventre la mère porte, ni le fuyard; Nombres 31-17 & 1 Samuel 15-3 (trad. L. Segond): Tuez tout mâle parmi les petits enfants… Tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons; Le Coran Sourate V-33 (trad. J. Berque): Seule rétribution de ceux qui combattent Dieu et son Prophète: les tuer ou les crucifier, ou leur couper les mains et les pieds en diagonale, ou les bannir.

3 Parmi les travaux consacrés à ce point, deux contemporains des publications lues ici: David Cesarini en 2004 (Adolf Eichmann – Comment un homme ordinaire devient un meurtrier de masse, trad. Olivier Ruchet, éd. Tallandier 2010), et Isabelle Delpla (Le mal en procès – Eichmann et les théodicées modernes, éd. Hermann 2011).

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L’embêtement

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À propos de :

(1) Jean-Pierre Chrétien & Marcel Kabanda, Rwanda, Racisme et génocide – L’idéologie hamitique, éd. Belin 2013

(2) David Van Reybrouck, Contre les élections, trad. Isabelle Rosselin & Philippe Noble, éd. Actes Sud-Babel essai 2014

(3) Aminata Dramane Traoré & Boubacar Boris Diop, La gloire des imposteurs – Lettres sur le Mali et l’Afrique, éd. Philippe Rey 2014

(En italiques ci-dessous, ouvrages cités 1,2 ou 3, suivi de la pagination)

L’embêtement

Mal ou bien, ce mot peut aller – si seulement on laisse faire ses propositions. De l’ennui passager au grondement féroce, de la panne à l’animalité qu’on dit déchaînée, du désagrément à l’ensauvagement – pourquoi pas y chercher un schibboleth tout trouvé pour un temps difficile à dire, à reconnaître, sinon à vivre? Pas difficile en revanche de “nous” trouver là, s’il est vrai qu’un “nous”, précisément, émerge peu – c’est le moins qu’on puisse dire – d’une responsabilité éclatant en actualités paradoxales: ici le massacre collectif au Rwanda (nazisme tropical, disent-ils 1, 271) fera longtemps modèle ou image, exemple ou symptôme, mais ni plus ni moins que l’effondrement climatique ou la déréliction politique. De cela – qui ne fait même pas un tout mais d’insupportables boucles rétroactives, spirales aveugles emportant apparemment avec elles la moindre chance de résister ou de répondre – nous sommes désormais avertis chaque jour. Avertissement (aversion, diversion?) lui-même paradoxal: entre adversité assumée et refus de tout combat, qui sait quelle sorte d’inimitié se lève de ce que nous ne pouvons plus ne pas savoir ou sentir, le goût amer d’une responsabilité si grande que, de tous à chacun et de chacun à tous s’ouvrent mille abîmes infranchissables?

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Notre expérience: une traversée

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À propos de :

Gérard Prunier, Rwanda: le génocide (1995 – trad. fr. 1997 & 1999 éd. Dagorno) – cité ci-dessous GP

Jean-Pierre Chrétien (dir.), L’Afrique de Sarkozy – Un déni d’histoire (éd. Karthala 2008) – cité ci-dessous JPC

André Guichaoua, Rwanda, de la guerre au génocide – les politiques criminelles au Rwanda (1990-1994) éd. La Découverte 2010 – cité ci-dessous AG

Notre expérience: une traversée

En kyniarwanda, il paraît1 qu’on dit Agahinda k’inkoko kamenywa n’inkike yatoyemo – “le chagrin de la poule n’est connu que par la basse-cour”. Nous autres volaille caquetante disposons cependant d’une basse-cour aussi avertie que large et plutôt durable. Ces livres en font foi. Le premier n’a pas mis plus d’un an pour faire connaître (en anglais, d’abord2 ) ce chagrin-là, tandis que le troisième, quinze ans après, en décline encore les tenants et aboutissants. Quant au deuxième, en poussin apparemment noir, quelques mois lui ont suffi pour épingler un “discours de Dakar” dont la portée de chagrin, pour être aussi ancienne que sa formidable volonté d’ignorance3 , n’en reçut pas moins sa juste lecture de basse-cour.

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L’histoire des catastrophes, ou la vie rêvée des morts

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à propos de:

Gilbert ACHCAR, Les Arabes et la Shoah – La guerre israélo-arabe des récits; éd. Actes Sud, coll. Sindbad 2009.

Shlomo SAND, Comment le peuple juif fut inventé – De la Bible au sionisme; traduit de l’hébreu par Sivan Cohen-Wiesenfeld & Levana Frenk; éd. Flammarion, coll. Champs-Essais 2010 (1ère éd. Librairie Arthème Fayard 2008)

L’histoire des catastrophes,

ou la vie rêvée des morts

Les livres d’histoire couvrent de noir ordinaire nos brillantes expériences. Hier peut bien être tout ce qu’on voudra – aujourd’hui palpite, souverain, l’actuel qui nous porte. Toute disparition nous semble une perte, jour à jour oubliée, comblée par ce qui arrive. Qu’ai-je à faire de ces heures lointaines, affadies, décolorées, passées? Qu’ai-je à faire de ces gens qui ne sont plus? De ces lieux à peine reconnaissables dont les ruines ou la durée ne rendent hommage qu’à la présence du jour qui les habite? On appelle “devoir de mémoire” ce mensonge funèbre, arrêté un moment à visiter le mort.

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Comment ça se passe quand ça ne va plus

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à propos de:

W. E. B. Du Bois, Les âmes du peuple noir – édition établie par Magali Bessone, La Découverte-Poche 2007

Didier Fassin & Patrice Bourdelais (dir.), Les constructions de l’intolérable – Etudes d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral – éd. La Découverte, coll. Recherches 2005

Isabelle Delpla & Magali Bessone (dir.), Peines de guerre – La justice pénale internationale et l’ex-Yougoslavie – éd. Ehess 2010

Comment ça se passe quand ça ne va plus

ou

Les sentiers de notre justice

Une question très embêtante en république est d’accomplir ou de mesurer notre responsabilité dans ce qui se produit en notre nom. Ce qu’on appelle “justice” est un bon exemple: quoi que nous mettions dans ce sac, il est difficile de ne pas nous y mettre. Non que nous tenions toute la place, mais enfin “au nom du peuple” n’est pas tout à fait une blague si ce n’est pas tout à fait une évidence. Pas plus collectivistes que ça, nous hésitons à nous croire vraiment engagés par des décisions auxquelles peu d’entre nous participent directement. Mais pas plus individualistes que ça, nous ne pouvons non plus nous dégager de situations dont nous voyons bien – surtout quand elles sont déplaisantes ou pires – qu’elles nous mettent en cause. La plupart du temps, entre engagement très modéré et dégagement très incertain, nous faisons comme tout le monde: on s’arrange. Il faut des situations vraiment critiques pour que l’arrangement ordinaire ait un peu de mal à passer, contraint de changer ou d’aller voir ailleurs. Ce sont de telles situations que ces trois livres examinent, ou plutôt creusent, puisqu’ils invitent à y demeurer.

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Qu’appelle-t-on “faire la paix” ? Réfléchir à nos pratiques en temps de guerre

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À propos de:

Marc Le Pape, Johanna Siméant, Claudine Vidal (dir.) : Crises extrêmes – Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides; éd. La Découverte 2006. (cité ici sous CE)

Sandrine Lefranc (dir.) : Après le conflit, la réconciliation?; éd. Michel Houdiard 2006. (cité ici sous CR)

Qu’appelle-t-on “faire la paix” ?

Réfléchir à nos pratiques en temps de guerre

En un peu plus de trente articles (interventions à deux colloques universitaires de 2004 et 2005) ces livres recensent ou évaluent nos façons relativement récentes de nous débrouiller avec le pire. L’histoire est ainsi, qu’on la vise comme ce qu’il s’est passé ou comme ce que nous croyons qu’il s’est passé: dans tous les cas c’est le pire qui pose problème, et nous aimerions bien résoudre nos problèmes. Les conflits concernés sont ceux que la décennie passée imprime de souvenirs ou d’expériences douloureux (Rwanda, ex-Yougoslavie…), mais aussi ceux dont la mémoire plus ou moins oublieuse conserve l’inquiétude (Biafra, Cambodge, Guatemala, Chili…). Au-dessus, ou bien au fond, l’étonnement confus devant la destruction des hommes par des hommes (une définition du “génocide” date de 1948) ajoute son ombre à l’intérêt de ces recherches actuelles. Que nous apprennent-elles?

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