Notre monde vivant bien sûr – mais viable?

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Faire avec:

(L) Gérard Lenclud, L’universalisme ou le pari de la raison – Anthropologie, histoire, psychologie, éd. EHESS, Gallimard-Seuil, coll. Hautes études, 2013.

(D) Philippe Descola, La composition des mondes – Entretiens avec Pierre Charbonnier (2014), éd. Flammarion, coll. «Champs» 2017.

(S) Isabelle Stengers, Civiliser la modernité? – Whitehead et les ruminations du sens commun, éd. Les presses du réel 2017.

(T) Anna Lowenhaupt Tsing Le champignon de la fin du monde – Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, trad. P. Pignarre & F. Courtois-l’Heureux, préf. I. Stengers, éd. Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte 2017.

(cités ci-dessous en italiques: initiale + pagination)

Notre monde vivant bien sûr –

mais viable?

Un document est créé dès lors que quelque chose est érigé en indice, c’est-à-dire rendu signifiant par la question qu’on s’avise de lui poser (…) Il est bien connu que l’auteur d’un écrit ne retrouve jamais tout à fait ses idées dans le compte-rendu, si fidèle veuille-t-il être, qu’en fait un critique.

L 56 & 154

Chercher à comprendre ce qu’il y a et qui se passe, on sait que c’est une drôle de vie, comme la soif ou la faim, aussitôt satisfaites qu’aussitôt renouvelées, jusqu’à épuisement de l’affamé assoiffé. À quoi bon chercher à comprendre une vie qu’on ne peut que vivre, qu’on s’admette ou non invétéré chercheur curieux ou étonné de tout? On n’a pas soif ni faim: ce sont elles qui nous prennent sans moyen d’y échapper. On ne cherche pas à savoir ou comprendre, ce sont les choses du monde qui réclament, toutes puissantes. Nous demeurons pour longtemps sous lironie de Socrate: savoir ignorer signe bien toute vie mortelle, philosophique ou non.

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Pourrir, est-ce nourrir un peu?

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Richard White, Le Middle Ground – Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs 1650-1815, trad. Frédéric Cotton, éd. Anacharsis 2012 (1)

Alban Bensa, Kacué Yvon Goromedo & Adrian Muckle, Les sanglots de l’aigle pêcheur – Nouvelle-Calédonie: la guerre Kanak de 1917, éd. Anacharsis 2015 (2)

Didier Debaise & Isabelle Stengers (éd), Gestes spéculatifs – Colloque de Cerisy, Les Presses du réel 2015 (3)

Bruno Latour, Face à Gaïa – Huit conférences sur le nouveau régime climatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2015 (4)

(ouvrages cités ci-dessous en italiques de 1 à 4 + pagination)

Pourrir, est-ce nourrir un peu?

L’intelligence d’un texte en est la renaissance,

le recommencement et la revie.

Charles Péguy

(cité 3,339)

Temps pourri”, “tous pourris”, “vie pourrie”… Ces ritournelles d’aujourd’hui font-elles faire autre chose que le renoncement dégoûté qu’elles disent? Ces livres récents en montrent quelque chose qu’ils offrent à découvrir.

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Comment faisons-nous de la politique?

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À propos de:

Jacques Donzelot, avec Catherine Mével et Anne Wyvekens, Faire

société – La politique de la ville aux États-Unis et en France; éd. du Seuil,

coll. La couleur des idées, 2003. (cité ici FS suivi de la pagination).

Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste –

Pratiques de désenvoûtement; postface d’Anne Vièle; éd. La Découverte/Poche 2007 (première édition: La Découverte, coll. “Cahiers

libres” 2005). (cité ici SC suivi de la pagination).

Comment faisons-nous de la politique?

Admettons que la question n’aille pas trop vite, emportée par le nombre et la rapidité de réponses “évidentes”. Que des guillemets s’imposent pourrait bien justement passer pour une chance de ralentissement, déjà: nous partageons le sentiment, mi-abusé mi-désabusé, que “faire de la politique” a pour le moins besoin d’être traduit, précisé et même rendu à un sens plus très clair, à l’heure (médiatique) qu’il est dans nos contrées (oligarchiques). L’un de ces livres (SC 26)s’empresse d’ailleurs de déceler ici un mépris, l’écueil mortel d’un goufre ou d’un tourbillon né d’une proximité des plus menaçantes, disent-ils: entre l’autorité experte qui me fait taire au nom de la science, et la dénonciation qui me fait taire au nom de la vérité, comment ne pas être tenté par le silence apparemment sage de l’Aventin, ou celui des cabinets “rien à faire” et “tous pourris”? Il faut donc ralentir encore: admettons de ne plus savoir très bien ce que c’est que faire de la politique, admettons de n’encenser, n’écraser ni même désigner d’avance des gardiens de cette politique, qu’il s’agisse du petit ou du grand nombre, du politicien au citoyen, de la police à la multitude en passant par le peuple. Attention au vertige: notre question a tout l’air, du coup, de ressembler au mur sans prise que l’escalade ne laisse plus qu’au vide. L’autre livre (FS 16-17), affronté à cette montagne française de préjugés nommée “Amérique” quand il s’agit des États-Unis, prévient qu’il a fallu tirer l’échelle, ôter les assurances des voies déjà faites: il a fallu prendre de ce pays ce qui permettait de faire travailler la comparaison, tant que jouait l’étonnement, et savoir s’arrêter quand menaçait le goût de l’érudition. Nous avons dû oublier que nous étions quelque peu “spécialistes”… Menace pour menace, on voit que ces deux livres, pour différents qu’ils soient, demandent la même précaution: nous ne sommes pas en terrain découvert, et pas non plus dans la jungle inextricable. Admettons de ne pas très bien savoir où nous (en) sommes en posant tout de même notre question.

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Faire l’appel

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Faire avec :

1 David Abram, Comment la terre s’est tue – Pour une écologie des sens (The Spell of the Sensuous 1996); trad. fr. Didier Demorcy & Isabelle Stengers, éd. La Découverte 2013.

2 De l’univers clos au monde infiniTextes réunis et présentés par Émilie Hache : Bruno Latour, Christophe Bonneuil & Pierre de Jouvancourt, Dipesh Chakrabarty, Isabelle Stengers, Giovanna Di Chiro, Déborah Danowski & Eduardo Viveiros de Castro, éd. Dehors 2014.

3 Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse – Une histoire du risque technologique, éd. Seuil 2012.

4 Claire Tollis, Laurent Créton-Cazanave, Benoît Aublet & le Latouring Club, L’effet Latour – Ses modes d’existence dans les travaux doctorauxpréface de Virginie Tournay, postface de Bruno Latour, éd. Glyphe 2014.

(En italiques ci-dessous, ouvrages cités 1 à 4, suivi de la pagination)

Faire l’appel

Les profs” connaissent bien ça, l’usage multiquotidien d’un “présent” quasi insensible mais déterminant. La plupart (les jeunes, les nouvelles?) s’y font probablement comme on se fait aux habitudes, entre routine bêbête et obligation d’autorité, “ritournelle” comme dirait l’autre qui proposait d’y voir autant clôture obstinément renouvelée qu’ouverture potentielle comprise dans ce même renouvellement. C’est que quelques-un-e-s (les anciennes, les vieux?) s’y arrêtent peut-être – à s’étonner de sinon à penser cette coutume institutionnelle si normalement partagée quand très peu d’autres le sont. À quoi bon, d’ailleurs? L’affaire est le plus souvent rendormie aussi vite que réveillée, jusqu’à la prochaine fois qui ne lui accordera guère plus que ce qu’on lui doit, paraphe ou signalement à qui de droit. Quant aux appelé-e-s, qu’on n’aille pas leur demander davantage que ce court “présent!” somnambule d’occasion – quoique celle-ci, prise aux cheveux, se nuance parfois d’impayables plaisanteries: quitte à se réveiller, pourquoi pas s’amuser?

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Bonnes brises par mauvais temps

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À propos de :

Barbara Cassin

(1) Plus d’une langue, éd. Bayard, coll. Les petites conférences 2012

(2) Jacques le Sophiste – Lacan, logos et psychanalyse, éd. EPEL, coll. Essais 2012

(3) La nostalgie – Quand donc est-on chez soi?, éd. Autrement 2013

Vinciane Despret

(4) Penser comme un rat, éd. Quæ, coll. Sciences en questions 2009

(5) Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions?, éd. La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond 2012

Isabelle Stengers

(6) Une autre science est possible! – Manifeste pour un ralentissement des sciences, suivi de William James, Le poulpe du doctorat (1903) présenté par Thierry Drumm, éd. La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond 2013

en italiques ci-dessous, ouvrages cités (1) à (6) suivi de la pagination

Bonnes brises par mauvais temps

Quoiqu’il nous occupe beaucoup, le mauvais temps ne nous surprend guère: plus il nous occupe, plus il paraît normal, et normal, donc, le ressassement de cette situation moins préoccupante que simplement mais indéfiniment occupée. Supposons qu’on s’en étonne. Après tout, s’il est vrai que le temps se gâte souvent, est-ce bien une raison pour en parler toujours?

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L’en-train de (se) faire: une prise philosophique et politique

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à propos de:

François Fédier, Entendre Heidegger et autres exercices d’écoute, éd. Le Grand Souffle 2008.

Starhawk:

Parcours d’une altermondialiste – De Seattle aux Twin Towers, trad. Isabelle Stengers et Édith Rubinstein, éd. Les Empêcheurs de penser en rond 2003.

Femmes, magie et politique, trad. Morbic, éd. Les Empêcheurs de penser en rond 2003.

Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie – Actualité de la démocratie participative, éd. Seuil et La république des idées 2008.

Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique – Tirage au sort et politique, d’Athènes à nos jours, éd. La Découverte/poche 2011.

Daniel Cefaï, Pourquoi se mobilise-t-on? Les théories de l’action collective, éd. La Découverte/M.A.U.S.S. 2007.

Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude – Marx et Spinoza, éd. La Fabrique 2010.

En italiques ci-dessous: extraits de ces ouvrages.

L’en-train de (se) faire:

une prise philosophique et politique

De vrais problèmes se terrent probablement sous ceux que nous avons du mal à poser – mais ce mal est entretenu, la difficulté sans cesse renouvelée. Entendons par exemple que “le problème nucléaire”, depuis son alimentation en 1945, ne parvient guère à s’énoncer autrement qu’en répétitions, représentations, alertes, malaises et drames ponctuels de toute sorte – autant d’affres incapables (malgré Günther Anders, Tchernobyl et Fukushima entre autres) de dépasser l’écrasante évidence commune: jusqu’ici, ça va. Quant au “problème écologique” (si tant est qu’il soit différent du précédent), quelle position peuvent lui permettre les mille et une épreuves de ses manifestations quotidiennes? Plus loin encore, autre exemple (mais quel diable d’autre y a-t-il?), “le problème politique” se terre sous des catastrophes (Shoah, Nakba) encadrées de leurs incessants points de suspension génocidaires ironisant nos “plus jamais!”. Une version “française” du “politique” – comique cette fois – enterre quant à elle le cumul et le monopole partitocratique des mandats électifs sous la monnaie courante d’oligarchies rigolardes. Ainsi je n’en finis plus, de moins en moins sûr que nos maux puissent seulement cristalliser en problèmes, notre douleur en réflexion, notre honte en action, et notre détresse en santé sinon salut. De Job ou Qohelet-L’Ecclésiaste jusqu’à Hölderlin, on le croyait pourtant – mais il arrive qu’on s’habitue: des maux si vécus, si courants, si supportables après tout, ne sauraient être posés ou pensés. C’est la vie, non?

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L’amitié singulière, événement de notre politique ?

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à propos de:

Vinciane DESPRET, Isabelle STENGERS: Les faiseuses d’histoires – Que font les femmes à la pensée?, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Émilie HACHE: Ce à quoi nous tenons – Propositions pour une écologie pragmatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Joëlle ZASK, Participer – Essai sur les formes démocratiques de la participation, éd. Le Bord de l’eau, coll. Les Voies du politique 2011.

En italiques ci-dessous: extraits de ces ouvrages.

L’amitié singulière, événement de notre politique?

Notre situation semble à l’image de toute identité: sinon impossible, du moins très difficile à décrire entièrement ou même préciser partiellement. Je peux certes faire état de tel statut social ou individuel, de telle appartenance géographique, historique ou culturelle – mais on voit que ces mêmes choses deviennent nébuleuses, échappent en éclats ou étincelles de moins en moins clairs. Naguère encore “fonctionnaire” ou “père”, “français” ou “chrétien” allaient à peu près – mais “consultant” ou “cadre”, “ex” ou “homme” et “femme”, “minorité” ou “majorité”, “d’ici” ou “d’ailleurs”? Plus de “même”, dirait-on, mais des semblants d’identités à la recherche de leur nombre, de leurs semblables dont le seul compte – quand il a lieu – garantit l’existence précaire. En régime incertain, “être soi” ne va plus de soi.

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Comment et de quoi nous parlons-nous ?

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À propos de :

Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts (éd. Gallimard 1977; coll. Folio-Essais 1985 & 1996).

Qui veut prendre la parole? Ss la dir. de Marcel Détienne, Revue Le Genre Humain, éd. Seuil février 2003.

Karine Espineira, La transidentité – De l’espace médiatique à l’espace public, éd. L’Harmattan, coll. Champs visuels 2008.

Comment et de quoi nous parlons-nous?

Quod omnes tangit ab omnibus debet tractari1

Tous ensemble, tous ensemble!”: dans nos contrées, ce cri est aussi courant qu’étonnant. Crier, c’est ce qui semble venir quand on a autant de mal à se parler qu’à se taire, bref à s’entendre. Or ce cri-ci paraît, de ce point de vue, paradoxal voire énigmatique: rien de plus facile que s’entendre et se trouver ensemble à l’heure de la communication surarmée.

Pas une rue, pas une chambre, pas un bureau qui ne retentisse aujourd’hui de mille appels, forums, blogs et bruits d’un monde surabondant d’informations et de rencontres, de débats et de contacts, de connexions et de reconnaissances de toutes sortes. Le besoin d’être ensemble n’est-il pas satisfait aujourd’hui à la vitesse de nos ondes disponibles à la moindre alerte? “Tous ensemble” n’est-il pas un fait, déjà fait et même tout fait? À quoi bon crier ce qui est à portée de main et de voix?

Un morceau de ces livres rappelle que la Révolution Française fut l’occasion d’une valeur nouvelle acquise par le cri: plus défaite de la civilisation, vocifération de la populace, victoire des passions sur la raison, mais art de convaincre qui s’adresse aux autorités et aux citoyens 2 . Au lieu de la manipulation et de la division, de l’exagération et de la caricature habituellement connotées par le cri, voici la transparence et l’exposition, la proclamation et l’ouverture – une voix nue, enfin, qui exprime le juste et l’injuste sans avoir été dénaturée3 . Dès lors, si le paradoxal “tous ensemble!” paraît d’abord activer les vieux soupçons contre les criailleries, il pourrait aussi bien proclamer la réalité d’une communion ou d’une communauté trahie – jouée – par nos communications incessantes. Notre cri ne serait donc pas énigmatique mais bien problématique ou plutôt problématisant: il pose en problème l’idée qu’il ne suffirait pas de s’entendre à tout bout de champ pour se comprendre vraiment.

Ces trois livres travaillent à leur manière une part au moins des nombreuses questions ouvertes par un tel problème.

Guerre totale

Quand la parole, c’est la guerre est un titre choisi par Jeanne Favret-Saada dès la première partie de son livre paru il y a plus de trente ans. Comme l’indiquent ses rééditions régulières, son influence demeure ineffacée, au moins de l’ethnographie à l’anthropologie contemporaines – et pour cause. “Influence” suppose autant admirations que controverses, et l’ethnographe du Bocage de l’Ouest n’a manqué ni des unes ni des autres: c’est que, pour le dire d’un trait, elle touche à cette boîte de Pandore dont l’ouverture est réputée impardonnable, l’identité de la science la plus haute avec l’expérience la plus basse4 . Nos recherches pointilleuses ne feraient pas mieux que nos pratiques ordinaires. L’hypothèse n’est peut-être pas si nouvelle: de grandes œuvres ont-elles jamais craché dans la soupe populaire? On comprend cependant l’embarras suscité par cette étude, si l’on ose extrapoler si peu que ce soit de la sorcellerie dont elle s’occupe à ce qui a lieu tous les jours: de la parole, mais une parole qui est pouvoir et non savoir ou information… une intention proprement politique Quand on parle de rien, c’est-à-dire de n’importe quoi, de rien qui compte, entre interlocuteurs pour qui la sorcellerie est en jeu, c’est pour souligner la violence de ce dont on ne parle pas. Plus fondamentalement, c’est pour vérifier que le circuit fonctionne, que l’état de guerre est bien institué entre les adversaires5. Or l’extrapolation est non seulement tentante6 mais tentée7 , en touchant de près à notre problème.

Si le lieu commun du langage courant, le milieu de nos échanges quotidiens, n’est pas l’indifférence ou la neutralité pacifante qu’on croit mais l’exercice violent d’une stratégie constamment aux aguets, un procès de parole8 rappelant la sorcellerie, alors il nous faut être attentifs non seulement à ce que nous disons (énoncé) mais encore, et peut-être surtout, à notre manière de nous en charger (énonciation). Agent du destin9 , dit-elle: nous sommes pour quelque chose dans ce que nous disons qu’il (nous) arrive, que nous le sachions et le voulions ou non. D’ailleurs il n’est pas sûr que nous ne le sachions ou ne le voulions pas (ou aussi peu qu’on suppose): on ne s’ensorcelle jamais qu’entre égaux ou entre partenaires inclus dans une relation d’inégalité relative: il faut qu’il y ait interaction réelle – ou matérielle- entre le sorcier et l’ensorcelé pour que le discours produise son effet10 . Ne sommes-nous pas ensorcelés par ou dans le cri “tous ensemble!”, proféré au moment même où son énoncé saute aux yeux quand son énonciation fait croire stupidement à son absence? Proprement sorcier, le cri dirait l’indicible, innommable, incomparable, ce dont nul n’a jamais pris la mesure – en figurant ce qui, de soi, échappe à la figuration11 , bref en nommant ou symbolisant une situation impossible ou insupportable à laquelle, du coup, on a quelque chance d’échapper.

Appeler ce cri “autosuggestion”, reléguer dans l’irrationnel ce qui est en réalité un remarquable effort d’affronter l’irrationnel en lui imposant une mise en forme symbolique12 – voilà ce qui certes demeure possible: nous avons autant de mal à ne pas rire devant les sautillants tambours du “tous ensemble!” qu’à prendre au sérieux les histoires de sorciers. Plus sérieusement pourtant, notre hésitation tient bien à l’inquiétante extrapolation à partir de l’admirable travail local de la chercheuse. Celle-ci a beau jeu – et nous sommes contents pour elle qui fait partager sa joie – d’y trouver les outils dépassant les pieuses vertus traditionnelles de sa propre science (= les craintes devenues comiques: Ne pas participer! Ne pas subjectiver!) – mais elle nous laisse ainsi devant l’hypothèse de la guerre totale, et ses craintes moins comiques. Elle-même souligne d’ailleurs les dures raisons de cette inquiétude:

Il me paraît essentiel de remarquer ici que la fascination exercée par les histoires de sorciers tient avant tout à ce qu’elle s’enracine dans l’expérience réelle, encore que subjective, que chacun peut faire, en diverses occasions de son existence, de ces situations où il n’y a pas de place pour deux, situations qui prennent dans les récits de sorcellerie la forme extrême d’un duel à mort. Pour qu’un effet de conviction et de fascination puisse être produit par ces récits, il faut bien que ce registre de l’expérience subjective, sous quelque forme que ce soit, existe réellement et que nul n’y puisse échapper… Sans quoi l’on ne pourrait comprendre… pourquoi j’ai été moi-même rassembler ces récits sans jamais me laisser rebuter par la difficulté de l’entreprise et pourquoi je les transmets aujourd’hui à des lecteurs dont on peut bien supposer qu’ils ne sont pas engagés tout à fait par hasard à me suivre dans cette entreprise13 .

Cette situation agonistique de toute parole, sans issue autre que la guerre continue, sommes-nous prêts à l’assumer au-delà de rares circonstances? Acceptons-nous de ne nous parler jamais qu’à la façon sorcière, en masquant une part de la réalité parce que cette occultation serait à la fois limite et condition de l’efficacité de notre discours14 ?

Un singulier pluriel: similitude et égalité

Pas moins de vingt auteurs sont engagés dans les quelque quatre cents pages de cette revue savante. La question fort simple du titre couvre en réalité une exploration historienne et anthropologique qui ouvre au lecteur d’insoupçonnés paysages politiques: du Nord au Sud de l’Afrique, de la France ou de l’Italie au Japon médiévaux, de l’ancienne agora grecque au cercle cosaque en passant par l’Assemblée Constituante ou les Commons, et enfin de la Mésopotamie ancienne ou récente jusqu’aux îles du Pacifique. C’est à cet ébouriffant exotisme que résiste la simplicité du titre, en rappelant pour nous au passage la leçon du livre précédent: où que nous allions dans l’étrange ou l’étranger, dans les commencements ou dans les confins, il n’est pas sûr que nous soyions si loin de nos pratiques ordinaires. “Le genre humain” dit ici fort bien son nom.

Quoi qu’il semble audacieux de résumer à un cadre les éclats de ce comparatisme expérimental, constructif, ouvert et surtout pas global15 , les mots “exercice” et “invention” diraient assez bien ce que ces études mettent au jour à propos des pratiques d’assemblée. Prises de parole et délibérations, décisions et négociations, accords et désaccords, formation et manifestation de l’opinion commune, dispositifs et rituels spatio-temporels: nos affaires publiques montrent d’abord d’inextricables compositions qui rendent vaine toute tentative de distinguer fins et moyens. L’invention de l’assemblée est autant le refus de s’en tenir à la spontanéité du rassemblement que celui de se reposer sur une institution, pouvoir ou autorité décrétés intangibles. Les très nombreux exemples ici examinés avec la plus minutieuse érudition éveillent tous cet étonnement: tout se passe comme si nous ne nous contentions jamais de ce qui existe, au profit d’une réalité politique risquée, dont la seule maturation porte la légitimité16 .

Si nous sommes évidemment loin de la crudité sans phrase du cri, nous sommes fort proches du problème qu’il figure à sa manière: la nécessité d’une sortie hors des chemins tout tracés, le paradoxe de l’évidence (sentie et démontrée) que rien n’est évident, la preuve que quelque chose d’autre demeure toujours possible. Exemples, entre beaucoup d’autres fournis par ces études:

Puisqu’il s’agit de parler-ensemble plutôt qu’être-au-monde-avec17 , le Bill of Rights sud-africain de la fin du XXe siècle met au-dessus de tout le droit de se réunir et de manifester, de tenir un piquet et de pétitionner18; au Japon médiéval, on trouve, dans l’expression des conditions délicates de la parole publique, le devoir de ne pas taire sa pensée ni s’humilier trop ouvertement, tandis qu’on préfèrera les cœurs à l’unisson aux décrets de l’État19 ; le rarissime féminisme de la société Sénoufo impose à l’assemblée une persona, seul sujet d’énonciation publique, transcendante et pourtant non divine ni sacrée, à la vocation égalitaire et pourtant non individualiste, dont les commissionnaires ne sont ni représentants ni mandataires même relatifs, transmettant ainsi des principes politiques épurés des inégalités, des pressions et de la force des solidarités lignagères ou locales20 ; celui dont le nom a été crié (jamais par lui-même) au titre de candidat lors d’une assemblée cosaque rentrera chez lui pour ne pas être soupçonné d’avoir influencé la foule, et, ramené dans le cercle s’il est élu, devra non seulement opposer une résistance symbolique mais refuser au moins deux fois l’honneur qui lui est fait avant d’accepter et de se voir aussitôt maculé de neige ou de boue pour rappeler qu’il n’est que le serviteur de la communauté 21; dans telle partie de la Circassie, l’hôte est tenu d’épouser la querelle de son invité, quels que soient les causes de sa fuite et les griefs de ses poursuivants – loi fondamentale de l’éthique caucasienne22 ; à Bahreïn, les religieux chiites murmurent leur discours à l’oreille d’un disciple qui le prononce ensuite à voix haute23

De telles pratiques imposent l’impression d’un jeu permanent, même si les tentatives visant à établir des lieux d’égalité semblent avoir été clairsemées24 . À la manière de cette “démocratie pure” pensée dans un projet intitulé “Idées à developper” soumis aux citoyens de Marseille par la section 1825 (en 1793), on a moins affaire à des pratiques représentatives qu’à des pratiques cognitives, où chaque citoyen cherche dans ses ressources et ses connaissances un nouvel espace public de réciprocité26 . Récits et traductions, porte-voix plutôt qu’incarnations, font voir une émotion devenue sens et action, un devenir-peuple27 qui ne tient qu’à l’engagement dans la pratique collective pluridéterminée, le rêve d’une individualité sans individualisme28 , dont il faut dire enfin la raison. Le directeur de cette publication la donne29 :

L’avantage du “s’assembler”, c’est d’être une catégorie ni trop fortement classante, ni de portée trop faible. Entre le singulier et le pluriel, un geste concret s’esquisse, des pratiques s’ébauchent, un procès est en cours.

Pas la seule voie, sans doute, mais sûrement celle qui montre au plus près la fine pointe sur laquelle tient toute politique démocratique: l’arrangement des similitudes que sont aussi nos différences ou nos écarts d’identité, avec cette chose commune nommée égalité. En conseillant finalement au lecteur d’être volontiers nomade et d’aimer se sentir “forain chez tous”, étranger et de passage où qu’on soit30 , le même auteur donne de cet arrangement une version prudente mais pas moins suspendue entre attente et réalisation.

Reste à savoir si les leçons conjointes de la sorcellerie dangereuse et des assemblées risquées sont encore repérables aujourd’hui, au cœur de la “communication-sans-communication” où nous nous trouvons. C’est précisément ce que le troisième livre choisi ici permet d’expérimenter.

Nous traduire

Un être impossible à décrire, elle/lui-même pris ou prise dans un espace indescriptible où du rationnel se bat vertigineusement avec son propre irrationnel, lieu de transit pour apatride, silhouette floue, réponse folle mais autorisable à une idée folle mais indéracinable, diversité de la plus petite minorité dans la minorité même 31… En rappelant autant l’ambiance sorcière que les affres du “s’assembler”, ce genre de perspectives nous dit la difficulté d’en finir avec ce “nous” que “tous ensemble!” ne parvient décidément pas à dire. Une (et non “la”!) transidentité n’est pas plus exceptionnelle que la plus petite ou la plus grande de nos particularités.

De son terrain d’emblée effrayant – vingt ans de mass media consacrés à son sujet! – la chercheuse reconnaît vite le destin: Tout nouveau venu sur la scène médiatique est immédiatement positionné dans l’esprit du public. Cette opération n’est finalement qu’une réduction et atteint toujours la caricature. L’image est condamnée à subir la loi de la simplification32 .

Simplification mais peut-être pas simplisme: c’est l’honneur proprement critique de l’attention savante, on l’a vu, que de trouver de quoi lire ou comprendre jusque dans les pratiques réputées les moins nobles. Sorcelleries et bricolages politiciens nous ont bel et bien appris à prendre au sérieux de l’esprit ce que l’esprit de sérieux néglige si souvent. C’est le cas ici également: des singularités s’exercent, à l’écart de l’intégration anonyme comme de la valorisation narcissique33 ; une perspective enfin perceptible de ce qui fait la pluralité de l’humanité34 se dessine. Des résultats, voire des solutions, s’ébauchent: la levée de l’énigme réciproque se discute en positions même controversées, ouverture et authenticité se déclinent en refuges sémantiques provisoires mais nécessaires, en compositions freestyle, en alternatives protocolaires, et même en autodérision35 . La recherche ainsi engagée, dans tous les sens de ce terme, peut proposer ce résumé:

Considérons alors les personnes transsexuelles et transgenres comme un groupe constitué d’autant de profils que le spectre des couleurs. Isoler une longueur d’onde ne permet de décrire qu’une infime partie de l’arc-en-ciel. Une couleur se différencie de l’autre sans être en rien supérieure à une autre en terme de valeur d’existence… La difficulté de parler à plusieurs d’une seule voix n’est pas propre à un groupe plus qu’à un autre, elle est un fait intemporel propre à l’humanité entière36 .

Éthiopiens et Ivoiriens, Arabes et autres Cosaques du “Genre Humain” nous ont balbutié la même chose, qu’ensorceleurs et ensorcelés du Bocage évoquent en secret: nous ne serons jamais tous ensemble qu’à la suprême et souveraine condition de ne parler qu’à la pluralité de nos voix singulières, que l’on crie, que l’on murmure ou que l’on cèle. Pas une des pratiques examinées par ces livres qui ne relève d’une égalité fondamentalement commune, si l’on entend par là la banalité ordinaire de la non-discrimination. Nous ne nous passons de rien, du plus drôle au plus tragique, du meilleur au pire. Le fait même qu’on trouve, avec ces recherches, apparemment tout et peut-être même n’importe quoi, est une raison de plus d’avancer l’hypothèse: tout se passe comme si nous autres considérions l’arc ou le cercle des possibles comme toujours ouverts – non parce que nous ignorerions toute limite, mais parce que nous ne devons ni ne pouvons nous passer de les explorer une à une, en leur demandant les comptes – preuves et épreuves – les plus maniaques, en en attendant certes les sorts les plus inquiétants, mais aussi les chances les plus réjouissantes. Est-ce trop demander que de nous parler ainsi, ici et maintenant?

Gilles Clamens – gilles.clamens@wanadoo.fr

1 “Ce qui concerne tout le monde doit être discuté par tous”, cité in Qui veut prendre la parole? par Hélène Millet: Chanoines séculiers et conseils de prélats en France, à la fin du Moyen Âge; p. 104.

2Sophie Wahnich, Recevoir et traduire la voix du peuple (ibid. p.349-372).

3 ibid., p.359.

4Un exemple (op. cit., p.54): Qu’il ne puisse exister d’énoncé qui ne se soutienne de sa relation à un sujet de l’énonciation, c’est pourtant ce que nous enseignent les progrès récents de la linguistique et l’expérience la plus commune.

5 ibid., p.26-27.

6 ibid., p.27: une note indique que le linguiste Jakobson repère un prototype de ce discours/guerre dans l’énoncé “Allô, vous m’entendez?”!!!

7 Dans la période récente, de part et d’autre de l’Atlantique, on peut citer Starhawk ou Donna Haraway, l’une et l’autre souvent commentées par Isabelle Stengers, par exemple in Philippe Pignarre & Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste – Pratiques de désenvoûtement : Ce qui réussit à faire coïncider asservissement, mise au service et assujettissement, production de ceux et celles qui, librement, font ce qu’ils ont à faire, a un nom depuis longtemps. C’est quelque chose dont les peuples les plus divers, sauf nous les modernes, savent la nature redoutable et la nécessité de cultiver, pour s’en défendre, des moyens appropriés. Ce nom est sorcellerie (éd. La Découverte-Poche 2007, p.54).

8 Jeanne Favret-Saada, op. cit. p.51.

9 ibid. p.196.

10 ibid. p.195.

11 ibid. p.131-132.

12 ibid. p.213.

13 ibid., p.128.

14 ibid., p.329.

15 Marcel Détienne, Retour sur comparer et arrêt sur comparables (op. cit. p.417-418).

16 De cette réalité, Gabriella Rosseti donne la meilleure formule: Le modèle politique est un modèle réalisé, et non spontané ou conçu en théorie, il se fixe des objectifs chaque fois très clairs, n’est pas répétitif, ni dupliqué par imitation, mais mûri par l’expérience. (Entre Pise et Milan, op. cit. p.238).

17 Marcel Détienne, Des pratiques d’assemblée aux formes du politique (op. cit. p.22).

18Everyone has the right, peacefully and unarmed, to assemble, to demonstrate, to picket and to present petitions (cité par Philippe-Joseph Salazar, Afrique du Sud – Éloges démocratiques, op. cit. p.33).

19 Pierre-françois Souyri, Des communautés monastiques dans le Japon médiéval (op. cit. p.90 & 92).

20 Andras Zempléni, Les Assemblées secrètes du Poro Sénoufo (Nafara, Côte d’Ivoire) – (op. cit., p.107 à 140, passim).

21 Iaroslav Lebedynsky, Les Cosaques – Rites et métamorphoses d’une “démocratie guerrière” (op. cit. p.152).

22 Georges Charachidzé, En Circassie: comment s’occuper du gouvernement des hommes (op. cit. p.192).

23 Yves Schemeil, Entre le Tigre et le Nil, hier et aujourd’hui (op. cit. p.295).

24Quelques clairières au milieu de la grande forêt des inégalités féroces et des hiérarchies naturelles, ajoute Marcel Détienne (Des pratiques…, loc.cit., p.27-28).

25 Jacques Guilhaumou, Un argument saisi dans le mouvement démocratique: la souveraineté délibérante, à Marseille (op. cit. p.339).

26 ibid. p.344-345.

27 Sophie Wahnich, loc. cit. p.349-350.

28 Marc Abélès, Revenir chez les Ochollo (op. cit. p.404).

29 Marcel Détienne, Retour sur…, loc. cit. p.419.

30 ibid. p.428.

31 Karine Espineira, op. cit. passim.

32 ibid. p.52.

33 Maud-Yeuse Thomas, citée ibid. p.15 & 147.

34 ibid. p.25.

35 ibid. p.27, 35, 40, 72, 103 & 121.

36 ibid. p.155 & 168.

 

Épilogue

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Épilogue

Elle est loin, la peur de l’opinion. Sa traîne même est loin, et son cortège de dénis, de ruses, de clins d’œil, de sourires entendus par “ceux à qui on ne la fait pas”. Les pages précédentes ont essayé comme elles ont pu de débarrasser ces ridicules, si constamment grimés en autorité, en mépris, quand ce n’est pas haine. Elles ont cherché à vérifier un très simple fait, l’évidence d’une expérience aussi banale que la bêtise – mais qui revient à repousser celle-ci joyeusement. On aura essayé ici de faire cette expérience, c’est-à-dire de la montrer à l’œuvre ou à l’ouvrage – et si ces mots sont trop grands aujourd’hui, à l’atelier ou à l’établi, c’est-à-dire en lieux, propos, choses et gens sans nom ou dont les noms importent moins que la présence qu’ils incarnent devant et derrière nous, mais parmi nous.

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L’usage des bonnes leçons

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À propos de:

Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, éd. La Fabrique 2008

Isabelle Stengers, Au temps des catastrophesRésister à la barbarie qui vient, éd. Les empêcheurs de penser en rond – La Découverte, 2008 (cité ici sous IS)

Comité invisible, L’insurrection qui vient, éd. La Fabrique 2007

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

L’usage des bonnes leçons

Cassandre, autant pourvue du pouvoir de prévenir que privée de celui de persuader, est devenue depuis longtemps une figure commune, de notre côté du monde. Pour être courante, la formule n’en demeure pas moins étrange, si l’on songe à quel point elle décourage tout usage. Du malheur annoncé, de la chute prochaine, de l’erreur attendue, du raté prévu, nous espérons la joie d’apprendre quelque chose – mais c’est pour réduire aussitôt cet espoir à sa vanité. Autant dire de cette expérience qu’elle est un peigne pour chauves, et que ce savoir-avant ne vaut pas mieux que le savoir-après. Nos “plus jamais ça” croûlant sous les répétitions inépuisables, pourquoi rêver d’une prévention efficace? De derrière nous n’avons guère appris, comment apprendrions-nous de devant? Drôle d’expérience: sa vérité serait d’autant plus grande que son usage serait nul. “Cause toujours!”, dit-on à Cassandre, pour la déclarer à la fois reine et folle, juste et inutile. Avoir raison trop tôt ne vaut pas mieux qu’avoir tort.

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