Luc : 22,54 à 24,53 – Fin de préparation ou : Jo et ces dames

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

22,54 à 24,53

Fin de préparation ou : Jo et ces dames

L’homme n’est jamais que le charpentier de Marie, à côté d’un dieu.

Lou Andreas Salomé

Je dois savoir par avance que quelque chose est un devoir,

avant que je puisse le reconnaître comme un commandement de Dieu.

Kant

Luc, salut! Voici qu’il faut mettre un terme à ce qui a usé tant de termes – terminer cette histoire si peu faite pour conclure ou être conclue, convoquer encore une fois le ban, avant et arrière, lever encore une fois l’émotion et puis la déposer doucement, comme on endort un enfant en vue du lendemain qu’il gouverne, ce petit, sans le savoir. Mais qui le sait?

C’est là toute l’ambition d’écrivant, toute la modestie de lecteur du bon apôtre; aussi bien peut-on prendre les choses à la manière toute bête, la manière scolaire fourbissant ses piètres armes: répertorier les noms des gens de l’histoire, et puis leurs fonctions en masses successives, et puis encore les lieux, et puis enfin les actes – puisqu’il s’en passe, ici, des choses – puisqu’il en passe, ici, du monde. Que retenir? Comment classer ces répertoires si bien bâtis qu’on craint de les hiérarchiser?

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Luc : 19,45 à 20,47 – Les vacances du Maitre

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

19,45 à 20,47

Les vacances du Maître

Le roi est passé, vient le maître. D’école? De temple, dit le texte (19 ,45,47 & 20,1). L’école, c’est le temple vidé de ce qui l’encombre: les marchands (19, 45 & 46). Amusante actualité du texte, de nos jours où les marchands investissent l’école, mérites et salaires allégrement confondus dans la ronde de l’école qui gagne, l’entreprise du futur, comme on dit sans rire. Mais sérieuse actualité: le savoir n’a que la place qu’il se fait, à coups de bottes j’imagine. Notre homme avait soigneusement balayé le chemin de son retour – c’est chasser qu’il faut, maintenant. S’il est vrai que la paix royale n’est pas pour demain, au moins la science s’offre-t-elle en substitut: indignes d’un roi, nous contenterons-nous d’un savant? Peut-être. Encore faut-il, déjà assumer cette première violence puisque, si ce n’est pas la paix, c’est la guerre. Elle gronde ici (19,47 & 48; 20,10 à 16,19 & 20) et fort curieusement si l’on songe à la scène anodine, apparemment pacifique: l’homme qui parle et que tous écoutent, la docte discussion, le savant dialogue et son échelle complète des degrés de connaissance. De bas en haut: le « peuple » des ignorants de bonne volonté, les braves prêtres de base, scrupuleux « sacrificateurs », les « scribes » érudits, bretteurs de sciences, chercheurs subtils, les disciples, lourdauds apprentis – et puis le Maître, à qui ne manque ni la patience du pédagogue ni la ruse du logicien. On dirait une boucle, mais nous savions que Jésus revenant lentement à la vie – c’est-à-dire à sa mort – retrouve en Jérusalem une situation déjà vécue, naguère, en escapade (2,46): discuter avec les docteurs, il a fait ça tout jeune. La boucle est encore ici, dans le choix des acteurs, et dans l’analogie si précise de leurs rapports qui nous rappellent nos gigognes d’antan: des sacrificateurs aux scribes la proportion est la même que des disciples au Maître, et la même encore que du peuple à Jésus. De ce triple accord identique naît l’ordonnance – si chère à Luc décidément – de ce chapitre 20 précédé de son introduction.

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Luc : 17,11 à 18,30 – Le ménage de l’adieu

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

17,11 à 18,30

Le ménage de l’adieu

Reprenons donc la route que Luc jalonne avec soin (17,11 – 18,31 – 19,37). La grande ombre de Jérusalem commence à reculer, s’amenuise au parcours d’une revue pointilleuse du monde. C’est que l’ombre de Jérusalem est l’autre nom du monde; le monde des lieux habités, certes (17,11 – 18,35 – 19,1-29) mais surtout le monde civil où l’humanité ne se connaît que sous le masque de l’être social, indissolublement naturel et culturel: lépreux, samaritain, pharisien et disciple, peuple et héros, anciens, juge, veuve, publicain, petits enfants, chef, aveugle, riche, roi même, citoyen et serviteur… pour aboutir en foule au pied des murs de la Ville (en 1954, Faulkner publie son admirable A Fable – traduit en français: Parabole – comme s’il avait ce passage sous les yeux). Il faut survoler ainsi ce catalogue, quitte à en préciser plus tard les nuances; Luc est là, toujours, dans cet agencement volontaire des lieux, des noms, des fonctions, des personnages d’abord distincts puis rassemblés en masse. Nous connaissons la suite, comme Jésus sait ce qui l’attend: il est vrai qu’il s’agit de se dépouiller du monde, puisque, comme on dit, « c’est parti ». Or partir est départir: distribuer son dû à ce qui reste, en même temps que balayer ce qui encombre le chemin jusqu’à Jérusalem où s’achèvera cette place nette systématiquement faite par notre homme. Suivons-le.

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Luc : 17,1 à 10 – Arrivée

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

17,1 à 10

Arrivée

Considérons ce tiers de chapitre à la manière scolaire que Luc a si souvent empruntée; alors c’est une conclusion. Il se trouve que la tradition exégétique favorise cette considération, en posant que l’indication textuelle (ici en 11) de la remise en route vers Jérusalem rythmerait le récit de l’aventure de Jésus. Admis le point de vue de la conclusion, les choses s’éclairent à peu près, au moins formellement: l’affaire commencée en 13,22 (jusqu’à 14 compris: ladite « ambulance » ou mise en crise de l’être), articulée en 15 (jusqu’à 16 compris: ledit « paysage » ou mise en crise de l’avoir) s’achèverait ici sous forme de leçon. C’est là pourtant que la lumière baisse: s’il y a conclusion, on est bien en peine d’y faire tenir tout le texte. Il est vrai que deux mots vont bien: dire que mon salut ne dépend ni de ce que je suis ni de ce que j’ai, c’est en effet dire que je suis un « serviteur inutile » (10), On retrouve ici l’implacable innocence des textes précédents, qui ne voulait rien savoir ni de nos talents ni de nos mérites. Mais alors que faire du si fameux scandale? Et surtout que faire du non moins fameux pardon, figure ici du cheveu sur la soupe: s’agit-il de retirer in extremis toute sa brûlure au sel des plus de trois chapitres précédents ?

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Luc : 13, 22 à 35 et 14 – Ambulance

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

13, 22 à 35 & 14

Ambulance

La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi.

Montaigne

Vient le temps des paraboles. Ici nous faisons un seul trait (de 13,22 à 14,35) de telles escales, comme si elles étaient un plus grand navire transportant la parole en des lieux mêlés: villes, villages et route déjà (13,22), passage de porte (24), Jérusalem la Ville (33), la salle de banquet surtout (14,1 à 24), et puis la route encore et toujours (25). Ainsi une première lecture pourrait facilement convaincre qu’il est question d’espace. Nous y avions naguère repéré la politique du Christ (cf lecture de 4,14 à 44 & 5). La seconde raison de lire ces lignes comme un seul voyage est la scansion régulière du scandale, le rythme lancinant de l’insupportable question (tout/rien, vie/mort), ce coche qu’on peut rater, qu’on va rater de le savoir si décisif: vous serez jetés dehors (13,28), vous ne me verrez plus (35), mets toi à la dernière place (14,10), n’invite pas tes amis ni tes frères (12), aucun des invités ne goûtera de mon souper (14), il s’agit d’haïr ton père, ta mère (26) et que le sel perde sa saveur (34) – donc: avoir de l’oreille (35). Au milieu de ces textes à frémir, l’emblème de l’hydropique (2) que le sel dessalé répétera in extremis: le fameux ressort, tendu déjà par le sermon sur la montagne, selon quoi ce qui sauve tue, et ce qui tue sauve. Sévère effort de penser là où la pensée perd ses marques; remise sur le métier du risque essentiel à l’ouvrage toujours le même: que diable allons-nous faire dans cette galère?

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Zacharie – Confer Zacharie

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de livres prophétiques

(traduction Segond)

Zacharie

Confer Zacharie

Les bonnes choses, dit-on, n’ont qu’un temps, elles ont une fin. Les livres prophétiques, qui s’occupent de choses pas bonnes du tout, n’ont qu’un temps, celui de la fin. C’est la fin disent-ils, et vous allez voir ce que vous allez voir. On voit en effet et on entend: à chaque livre, sous chaque nom, son style, sa voix, son allure et sa compétence propre. Cette originalité ne tombe pas du ciel mais correspond à des raisons, à une morale, bref à des significations.

Or cette facture des livres prophétiques a son revers: l’unique thème du temps et de la fin, dix-sept fois repris, engendre la lassitude du lecteur. Laissons donc, se dit-il, la parole aux professeurs, qui s’entendent à dessécher un texte en moins de temps que le vent du désert. Les livres prophétiques, c’est un os, qu’orne un peu de chair autour. L’os est bien le même: avertissement, fidélité, salut. Versez ces mots comme dés en cornet, et retenez parmi les combinaisons probables les mieux venues, ou celles que d’obscurs hasards de l’histoire retiennent – et voilà le Canon, à servir frais si possible.

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