Faire l’appel

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Faire avec :

1 David Abram, Comment la terre s’est tue – Pour une écologie des sens (The Spell of the Sensuous 1996); trad. fr. Didier Demorcy & Isabelle Stengers, éd. La Découverte 2013.

2 De l’univers clos au monde infiniTextes réunis et présentés par Émilie Hache : Bruno Latour, Christophe Bonneuil & Pierre de Jouvancourt, Dipesh Chakrabarty, Isabelle Stengers, Giovanna Di Chiro, Déborah Danowski & Eduardo Viveiros de Castro, éd. Dehors 2014.

3 Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse – Une histoire du risque technologique, éd. Seuil 2012.

4 Claire Tollis, Laurent Créton-Cazanave, Benoît Aublet & le Latouring Club, L’effet Latour – Ses modes d’existence dans les travaux doctorauxpréface de Virginie Tournay, postface de Bruno Latour, éd. Glyphe 2014.

(En italiques ci-dessous, ouvrages cités 1 à 4, suivi de la pagination)

Faire l’appel

Les profs” connaissent bien ça, l’usage multiquotidien d’un “présent” quasi insensible mais déterminant. La plupart (les jeunes, les nouvelles?) s’y font probablement comme on se fait aux habitudes, entre routine bêbête et obligation d’autorité, “ritournelle” comme dirait l’autre qui proposait d’y voir autant clôture obstinément renouvelée qu’ouverture potentielle comprise dans ce même renouvellement. C’est que quelques-un-e-s (les anciennes, les vieux?) s’y arrêtent peut-être – à s’étonner de sinon à penser cette coutume institutionnelle si normalement partagée quand très peu d’autres le sont. À quoi bon, d’ailleurs? L’affaire est le plus souvent rendormie aussi vite que réveillée, jusqu’à la prochaine fois qui ne lui accordera guère plus que ce qu’on lui doit, paraphe ou signalement à qui de droit. Quant aux appelé-e-s, qu’on n’aille pas leur demander davantage que ce court “présent!” somnambule d’occasion – quoique celle-ci, prise aux cheveux, se nuance parfois d’impayables plaisanteries: quitte à se réveiller, pourquoi pas s’amuser?

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Quatrième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Quatrième chapitre

Les ressources de l’opinion: la santé retrouvée

nec te pœniteat pecoris, divine poeta.

Virgile

Si vous les nourrissez de pierre au lieu de pain, les jeunes gens se révolteront, même s’ils confondent dans leur révolte le boulanger avec celui qui leur lance des pierres.

Karl Popper

Loin de l’aristocratisme lisse ou hautain, mâtiné d’hermétisme, avec lequel une image maladroite le confond trop souvent, Musil brûlait d’un amour pour le peuple dont il cherchait la force à hauteur du nombre. Il se voit anarchiste conservateur: lui qui voit tant les dégâts de la démocratie (situation de l’art, presse et pacifisme) sait qu’il s’agit de la rendre plus et non moins intense. Ainsi écrit-il1 : le nombre des grandes réalisations est en proportion de celui des moyennes; le génie, en effet, ne produit jamais du nouveau, mais toujours, simplement, du différent, et ce sont les talents moyens qui lui donnent la possibilité de se condenser en œuvres. Il n’y a donc nul abîme entre l’opinion et le savoir, mais seulement des relations objectives encore si mal élucidées qu’on n’a même pas de nom pour désigner leur domaine. Ce dont il s’agit, ce n’est rien de moins que tout ce qui requiert notre vie intérieure; tout le religieux et le politique au sens le plus large, tout l’artistique et tout l’humain – hors de ce qui est purement national ou pur arbitraire de la croyance et du sentiment – s’y trouve inclus2 .

Une telle opinion presque sans nom (le monde, l’atmosphère ordinaire, l’opinion de la vie, écrit Musil ailleurs3 ), hors du piège abêtissant de la croyance et du sentiment, c’est ce que nous avons cherché dans les saillies de notre actualité. Mais l’argument principal de la bêtise, ajoutait Musil, est dans l’insuffisance de tous les anges philosophiques4: c’est à cette supposée insuffisance qu’il faut demander des comptes.

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Premier chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Premier chapitre

L’opinion et les médias

omne bonum est diffusivum sui

Hegel n’avait guère prévu qu’à l’heure de la prière du philosophe, l’oiseau de Minerve, chaussé de lunettes multimédias, serait tant requis par la lumière aveuglante des affaires du jour. Cause entendue et aussitôt avalée: la néo-chouette fait sa pelote bien propre, serrée, opaque. “Laissez-nous informer et communiquer”, disent les uns; “tous menteurs”, disent les autres. Au mieux crachons sur les médias dont nous vivons, sachant et disant que ça ne sert à rien.

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Exergue

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Exergue

Même un scrutin direct n’exprime pas seulement la voix des consultés, mais aussi celle de l’appareil auquel ils sont soumis; la voix du peuple n’est donc pas lui tout court; elle est conditionnée par les divers appareils de la bureaucratie, des lois, des journaux, des institutions économiques et autres, sans oublier les réalisations en apparence les plus individuelles et pourtant partiellement dépendantes de la littérature. Un peuple est la somme de ses individus augmentée de leur organisation; et comme cette organisation mène, à bien des égards, une existence autonome, il en résulte — si l’on tient compte encore de l’élément extrêmement variable du climat de l’opinion à un moment donné — le « cela » en question. Dans les pages qui suivent, nous supposerons sa formation suffisamment connue, mais insuffisamment comprise. Il est étrange que l’on exploite si peu ces vérités pourtant établies; et si j’essayais de les énumérer ici, ce serait fort long et de médiocre profit.

Ce qu’il faut examiner en revanche avec les plus scrupuleuses précautions, au seuil de toute réforme, c’est le vêtement idéologique sous lequel ledit « cela » se présente. (…) En pareil sujet, la vérité ne se trouve pas au milieu, mais tout autour, pareille à un sac qui, à chaque opinion qu’on y fourre, change de forme, mais gagne en consistance.

Robert Musil, Essais.

Tant que le secret, le préjugé, la partialité, les faux rapports et la propagande ne seront pas remplacés par l’enquête et la publicité, nous n’aurons aucun moyen de savoir combien l’intelligence existante des masses pourrait être apte au jugement de politique sociale.

John Dewey, Le public et ses problèmes.

 Ce jour-là, Rabbi Éliézer avança tous les arguments possibles et imaginables, mais ils furent tous rejetés. Il leur dit: « Si la halakha (la Loi) est conforme à mes arguments, que ce caroubier le prouve ». Aussitôt le caroubier recula de cent coudées, d’autres disent de quatre cents coudées. Les Sages lui objectèrent: « Un caroubier ne saurait être une preuve ». Il poursuivit: « Si la halakha est comme je la formule, que ce ruisseau qui coule près d’ici en témoigne ». Alors l’eau du ruisseau se mit à remonter vers l’amont. Ils lui répliquèrent: « On ne saurait tirer une preuve d’un ruisseau ». Il insista et dit: « Si la halakha est conforme à mon enseignement, que les murs de cette maison d’études le prouvent ». Alors les murs s’inclinèrent au point de tomber. Rabbi Yéhochoua les apostropha par ces mots: « De quoi vous mêlez-vous lorsque des docteurs de la Loi débattent d’une question de halakha? ». Les murs se gardèrent de tomber pour ne pas offenser Rabbi Yéhochoua, mais ils ne se redressèrent pas non plus afin de ne pas entamer le prestige de Rabbi Eliézer. Aujourd’hui encore ils sont restés inclinés. Rabbi Éliézer revint à la charge et s’exclama: « Si la halakha s’énonce d’après moi, que le ciel en témoigne ». C’est alors qu’une Voix céleste se fit entendre: « Pourquoi cet acharnement contre Rabbi Eliézer? La halakha est toujours comme il l’énonce ». Mais Rabbi Yéhochoua se leva et dit (Deut 30,12) : « La Torah n’est pas au ciel ». Quel est le sens de son objection? Rabbi Yrmiyah expliqua: « La Torah a déjà été donnée au Sinaï [c’est-à-dire: elle n’est plus au ciel; elle est entre les mains des hommes]. Nous ne devons pas attendre la confirmation d’une Voix céleste parce que déjà, au mont Sinaï, Tu as écrit dans la Torah (Ex 23,2): « On se rangera à l’opinion de la majorité ». Et le Talmud conclut: Rabbi Nathan rencontra le prophète Élie et lui demanda: « Quelle fut la réaction du Saint, béni soit-il, à ce moment-là? ». Élie répondit: « Dieu sourit et dit: Mes enfants m’ont vaincu, mes enfants m’ont vaincu ».

Bavli, Traité Baba Métsia 59b,

(cité in David Banon, La lecture infinie)

Gilles Clamens – gilles.clamens@wanadoo.fr

Répondre à/de ce qui arrive ?

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À propos de :

Imre KERTÉSZ, L’Holocauste comme culture – Discours et essais (Die exilierte Sprache) trad. Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, éd. Actes Sud 2009

Stanley CAVELL, Qu’est-ce que la philosophie américaine? – reprise de trois ouvrages parus aux éditions de l’Éclat: Une nouvelle Amérique encore inapprochable – De Wittgenstein à Emerson; Conditions nobles et ignobles – La constitution du perfectionnisme moral émersonien; Statuts d’Emerson – Constitution, philosophie, politique. Trad. Sandra Laugier et Christian Fournier; éd. Gallimard, coll. Folio Essais 2009

Pierre MACHEREY, Petits riens – ornières et dérives du quotidien – éd. le Bord de L’eau 2009

Luc BOLTANSKI, Rendre la réalité inacceptable – À propos de “La production de l’idéologie dominante” (de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski 1976, réed. Demopolis et Raisons d’Agir, éd. Demopolis 2008.

(toutes les citations en italiques ci-dessous sont tirées de ces livres)

Répondre à/de ce qui arrive ?

Sommes-nous éveillés? Peut-on savoir ou même apercevoir non seulement ce que nous pensons mais à quoi nous participons? Époque, situation, vécu: ces mots ou d’autres désignent ou plutôt appellent notre façon de vivre – cela fait-il expérience pour nous? Comment comprenons-nous ce qui “arrive” (d’où? vers quoi? comment?), ce qui “passe” (par où? en s’arrêtant quelque part? sans s’arrêter? mais alors comment savoir?), ce qui “se passe” (mais de quel “soi” s’agit-il?)?

Ces questions sont partout depuis longtemps – c’est même à elles que nous devons la distinction commode de “penseurs” parmi nous qui sommes réputés nous contenter de vivre. Mais qu’on admette une telle distinction (à eux l’interrogation, à nous le contentement) et nous voilà encore troublés: chaque “penseur” découpe sa manière d’interroger, son domaine de prédilection, sa partie contre le tout que nous espérions, son “isme” à lui contre le “valable” universel et maniable sur lequel nous aimerions compter. Autant dire que la distinction commode est surtout paresseuse, recule sans dispenser de sauter, et de sauter au moins deux fois: une fois pour comparer les réponses des “penseurs”, une fois pour revenir aux questions… case départ!

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« Nous savons bien mais quand même… » L’exemple de la revue Cosmopolitiques

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« Nous savons bien mais quand même… »

L’exemple de la revue Cosmopolitiques

Musil écrit quelque part la propension à vivre-de quand on renonce à vivre-dans ; le feu, par exemple, ne va pas si mal en spectacle de cheminée. On pourrait aussi bien songer à vivre-avec, ce tiers morceau choisi de nos accointances possibles. Ici entre autres, telles éthologues remarquent le contraste majeur entre deux modes d’élevage : vivre-avec ou vivre-de, domestication et exploitation1. Les cinq années de la revue Cosmopolitiques explorent ce tiers état sans lasser ni se lasser. On y voit les principes ou les fins qui nous font vivre, accompagnés des faits, actions ou moyens dont on pourrait bien vivre, mais aussi des risques et des objections, des fausses pistes et des dérapages qui font de la vie une course plus ou moins bien ou mal ralentie. On pourrait y voir l’œuvre difficile de toute association – dont celle qu’on appelle un peu vite « société » – misant à la fois sur la réciprocité et l’asymétrie des partenaires. On pourrait y voir la version longue et très peuplée de l’espace herbeux que les Islandais montrent aux visiteurs sous le nom de Althing, décrit comme « le plus vieux parlement d’Europe ». On y voit surtout la visée d’une démocratie dont l’essence est l’incertitude acceptée mais aussi contrôlée, incertitude et complexité dûment apprises d’une écologie comme science, appliquée ici à explorer et si possible composer un peuple ou un monde comme un seul monde où nous ne sommes évidemment pas seuls. On n’hésite donc pas à faire avec – suivre au moins, accompagner peut-être et dialoguer au plus – ces remarquables éclats de ce qu’on se surprend à considérer comme l’évidence divinement déclarée : nous n’avons jamais agi ni pensé autrement qu’ainsi, loin des faux semblants mais tout près des malentendus révélés autant que des réalités cachées.

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Comment faire parler le monde ?

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À propos de:

Élisabeth Claverie, Les guerres de la vierge – Une anthropologie des apparitions, éd. Gallimard, coll. NRF essais, 2003. (cité ici sous GV)

Isabelle Stengers, La vierge et le neutrino; éd. Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2006. (cité ici sous VN)

Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes – Essai d’anthropologie symétrique (1991), éd. La Découverte-Poche 2006. (cité ici sous JM)

Changer de société – Refaire de la sociologie, éd. La Découverte, coll. Armillaire, 2006. (cité ici sous CS)

 

Comment faire parler le monde ?

Cette approche doit se défendre contre la tentation du commentaire,

soumettant ce dont on n’a pas expérimenté

la pratique à ce que l’on croit en savoir.

Isabelle Stengers (VN, p.225)

Nous tenons à tout, au point que la percluse “indépendance” ne marche plus guère que sur les vieilles pistes empruntées par la paresse, voire les mensonges. Mais nous ne tenons à rien, au point que le vieux romantisme de solitude n’est plus que souffrance d’isolement. Millions d’éclats de l’individualisation, ce miroir brisé – semblables reflétant encore tous les semblables mais saisissant mal ou peu la semblance. Bizarrerie: les temps sont à une solidarité matérielle ou sentie (les nouvelles de bout du monde me touchent dans l’instant, à peine décalées de ce qu’elles prétendent montrer) qui est la même chose qu’un sentiment d’impuissance. Nous “y” sommes – pour tout et rien à la fois. Au mieux, c’est-à-dire souvent au pire, nous nous “arrangeons”: ce qui arrive quand l’engagement ne nous regarde plus guère que de son mauvais œil, militantisme aveugle et sourd ou bien récupération vide. Il faudrait quoi? Des sciences peut-être – une connaissance relevant (de) ce même sens que la “réalité” si étrange vole en le livrant. Il faudrait comprendre (écouter, voir): nous faire parler mais pas nous seulement – plutôt troisième et même quatrième personne certes plurielle mais pourtant nôtre tenant à tant de fils aussi peu visibles que résistants.

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Le crime du peuple au nom du peuple

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À propos de:

Louise L. Lambrichs, Nous ne verrons jamais Vukovar;éd. Philippe Rey, diff. Seuil 2005.

Jean Hatzfeld, L’air de la guerre; éd. de L’Olivier 1994.

Georges-Marie Chenu, in Dernière guerre balkanique?, ss la dir. du général d’armée (cr) Jean Cot, éd. L’Harmattan, Fondation pour les Études de Défense 1997.

Le crime du peuple au nom du peuple

Pourquoi semble-t-il si difficile de parler politique? Depuis Platon et Aristote en passant par Rousseau, la question nous travaille encore. John Dewey pouvait écrire, en 1927: “Dans la plupart des milieux, il est devenu difficile de soutenir une conversation sur un thème politique; et quand la conversation s’engage, elle est rapidement écartée d’un bâillement” (Le public et ses problèmes, trad. J. Zask, publications de l’Université de Pau Farrago/Léo Scheer 2003, p.148) Comme difficulté, c’est aujourd’hui un haut mur. Les moyens de communication de masse affichent ou mettent en scène divers bords politiques dont la confrontation n’a pratiquement jamais lieu. Étonnant paradoxe: s’il y a discussion, le public est réduit au rôle passif de spectateur ou de consommateur (au mieux on le fera “parler” à travers la muselière de sondages); mais au moment où le public pourrait intervenir, la discussion n’a plus lieu: on le réduit au rôle de militant venu conforter sa chapelle. Même mépris de ce qu’on appelle “politique”, si l’on entend par là les raisons de nos accords et de nos désaccords – public réduit au silence: impénétrable sur le plateau, bénisseur au meeting. Pourquoi?

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