Comment nous sentons-nous? Demander à Cavell – Stanley Cavell

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Faire avec:

Stanley Cavell

Conditions nobles et ignobles La constitution du perfectionnisme moral américain, trad. fr. Christian Fournier & Sandra Laugier, éd. De l’éclat 1993. (C)

Dire et vouloir dire Livre d’essais, trad. fr. Sandra Laugier & Christian Fournier, éd. Du Cerf 2009. (D)

Philosophie des salles obscures Lettres pédagogiques sur un registre de la vie morale, trad. fr. Nathalie Ferron, Mathias Girel & Élise Domenach, éd. Flammarion 2011. (P)

Une nouvelle Amérique encore inapprochableConditions nobles et ignobles Statuts d’Emerson. Trad. fr. Christian Fournier & Sandra Laugier: Qu’est-ce que la philosophie américaine?, éd. Gallimard-Folio Essais 2009.(Q)

Un ton pour la philosophie Moments d’une autobiographie, trad. fr. Sandra Laugier & Élise Domenach, éd. Bayard 2003. (T)

Les voix de la raison Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie, trad. fr. Sandra Laugier & Nicole Balso, éd. Du Seuil 1996. (V)

(cités ci-dessous en italiques: initiale + pagination)

Comment nous sentons-nous?

Demander à Cavell

Qu’est-ce qui nous donne ne serait-ce que l’idée que les êtres vivants, les choses, peuvent ressentir des choses?… Il est essentiel à notre recherche que nous ne voulions apprendre par elle rien ‘de nouveau’. Ce que nous voulons comprendre est quelque chose de déjà pleinement manifeste. Car c’est là ce que nous ne semblons pas comprendre dans un certain sens.

Ludwig Wittgenstein (cité D153185 & P34)

si l’on donne à la philosophie le sens de «nécessité de poser des questions», dans laquelle chacun.e de nous peut se trouver à n’importe quel moment.

(V71)

Bizarrerie de l’évidence: ne pas ou plus pouvoir se sentir nomme l’invivable, mais se sentir, bien ou mal, nomme l’incontrôlable. Que faire d’une vie sans prise? Dans les deux cas c’est seulement le cas: ce qui me prend en-dedans ou me tombe dessus, pas de mon fait. Chance ou malchance sans action, volonté ni même savoir propres, maladie ou santé sans explication ni même tenue quelconqueune donnée sans obtenue, un «c’est comme ça» qui échappe autant qu’il importe, une «nature». Cavell par exemple (Q33,452, P50) relève chez Emerson la tendance à souligner le lien entrecasual’ (fortuit, banal, désinvolte) etcasualty’ (catastrophique, mortel), donc entre ordinaire et fatal. C’est bien cela pouvoir se sentir ou pas, se sentir bien ou mal: une rencontre du quotidien avec un décisif non décidé, une factualité sans effectuation mais dont l’effectivité me concerne entièrement, un accident en somme mais qui prend toute la place, tout le temps. Admettons de ne pas en finir aussitôt en réduisant, après tout, toute vie-nature à un accident (pourquoi pas, certes, mais aussi: et alors?): il se trouve que ce philosophe américain réveille (à) la question non comme originale ou bizarre mais plutôt commune, réputé qu’il est pour son goût du quotidien d’ailleurs partagé en éminente tradition philosophique.

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Demander à Jacques Rancière

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À propos de:

Jacques Rancière

Et tant pis pour les gens fatigués – Entretiens

(éd. Amsterdam 2009)

Moments politiques – Interventions 1977-2009

(éd. La Fabrique 2009)

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Demander à Jacques Rancière

L’habitude de lire habite de nombreux mondes possibles: du divertissement à l’érudition, de la promenade au labeur, de la parade jamais satisfaite au sillon inlassablement creusé. Entre et même au-delà de ces limites apparentes, toutes sortes de nuances, de combinaisons, de sauts ou de ruptures, d’encouragements et de découragements, inclinent à la perplexité: n’y a-t-il jamais assez de livres, ou bien y en a-t-il toujours trop? Lisons-nous comme on se nourrit, ou bien comme on se gave? De déceptions en stupéfactions, de nouveautés dépassées en anciennetés actualisées, une certaine sagesse a fait sa leçon: lire vaut moins que relire, parce qu’on ne lit jamais qu’un seul livre, celui qui nous convient, inconscient. L’ironie du fameux “vice impuni” vient peut-être de là, qu’on peut retourner en vertu non récompensée. L’habitude nommée “lecture” semble s’entretenir d’elle-même comme un moteur aux deux temps incessants. Si le bon livre est celui qui me conduit à en lire un autre, à quoi bon ce dernier qui ne fera pas mieux que me conduire à un troisième et ainsi de suite? Si le bon livre est celui qui rend illisibles tous les autres, à quoi bon lire encore? Épuisants pistons d’une habitude décidément trompeuse, dont il vaudrait mieux se passer? On dira que le carburant ou l’énergie, non le moteur, fait la lecture: désir de rêver ou désir de savoir, imagination ou intelligence, sentiment ou raison, action ou réflexion. Mais alors la perplexité redouble: comment choisir, en effet? Qui voudrait rêver sans raison, comprendre sans imaginer, penser sans faire? À quoi bon sentir sans savoir, raisonner sans s’émouvoir, réfléchir sans agir? N’appelons-nous pas justement “saisir” l’activité des cœurs et des mains capables de penser, celle des têtes capables de mobilisation, celle des corps capables de décision ?

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Demander à Günther

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À propos de :

Günther ANDERS

1 L’obsolescence de l’homme – Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956), trad. Christophe David, éd. Ivrea et L’encyclopédie des nuisances 2001.

2 La menace nucléaire – Considérations radicales sur l’âge atomique (1981), trad. Christophe David, éd. du Rocher/Le Serpent à plumes 2006.

3 La Haine (1985), trad. Philippe Ivernel, éd. Payot & Rivages Poche, 2009.

4 Journaux de l’exil et du retour (1985), trad. Isabelle Kalinowski, éd. Fage 2012.

5 Nous, fils d’Eichmann, (1988), trad. Sabine Cornille et Philippe Ivernel, éd. Payot & Rivages Poche, 2003.

6 Hiroshima est partout (1995), trad. Denis Trierweiler, François Cazenave, Gabriel Rapaphaël Veyret, Ariel Morabia, éd. du Seuil 2008.

7 Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse? – Entretien avec Mathias Greffrath (2000), trad. Christophe David, éd. Allia, 2001.

8 L’obsolescence de l’homme – Tome II Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle (2002), trad. Christophe David, éd. Fario 2011.

9 La bataille de cerises – Dialogues avec Hannah Arendt, suivi d’un essai de Christian Dries (2012), trad. Philippe Ivernel, éd. Payot & Rivages, 2013.

En italiques ci-dessous, ouvrages cités en chiffre gras suivi de la pagination

Demander à Günther

Continue d’écrire ! Et à celui qui lira cela un jour : continue de lire !

Car seul ce qui est commun atteint au terrible.

(6,222)

D’autres exposent leur nom – William Faulkner ou Sandor Marai, par exemple – pas lui. Il en dispose très tôt, jeune dilettante si polygraphe qu’un Börsen-Courier des années 30 s’inquiète (7,36) de sortir la moitié de ses articles sous la seule signature de Günther Stern; “Appelez-moi autrement/anders” répond-il – l’histoire ne dit pas encore si le nom de Stern commençait à virer poussière d’étoile. Que va-t-on donc (se) demander à la lecture de cet anonymisé relatif ?

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Des sociologues parmi nous ?

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à propos de:

François DUBET, Sociologie de l’expérience, éd. du Seuil 1994.

Loïc BLONDIAUX, La fabrique de l’opinion – Une histoire sociale des sondages, éd. du Seuil 1998.

extraits cités ci-dessous en italiques

Des sociologues parmi nous ?

Le très fin découpage savant fait reculer presque toujours, et décourage souvent, nos à-peu-près quotidiens. Des “concepts”, disent-ils, que diable: les choses ne sont pas si simples, n’est-ce pas? Pas si simples qu’on puisse les prendre ensemble, cet ensemble menacé d’un tout à la fois, pas loin d’un n’importe quoi doublé d’un n’importe comment. On entend bien, certes, ces doctes scrupules. Ainsi payons-nous de notre poche, quand nous pouvons – et puis apprenons, tout penauds, qu’un prix, un coût, une valeur, font au moins trois de ce seul “fric” de fond de poche que nous croyions familier. Nous voilà tout bêtes. On croyait faire comme tout le monde, parler une langue après tout saisie par tout un chacun, s’entendre même sur un simple geste – mais non: la moindre connaissance éveille mille questions, fait trembler la terre en couche fragile, cassante, déjà brisée. Je ne sais plus ce que je fais ni ce qui se passe, moi qui croyais vivre et penser comme tout le monde. On sait que ce doute, cette critique peut-être, cet étonnement en tout cas, font depuis longtemps l’honneur de l’école, de la science, des études, de la bien-nommée recherche.

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L’amitié singulière, événement de notre politique ?

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à propos de:

Vinciane DESPRET, Isabelle STENGERS: Les faiseuses d’histoires – Que font les femmes à la pensée?, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Émilie HACHE: Ce à quoi nous tenons – Propositions pour une écologie pragmatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Joëlle ZASK, Participer – Essai sur les formes démocratiques de la participation, éd. Le Bord de l’eau, coll. Les Voies du politique 2011.

En italiques ci-dessous: extraits de ces ouvrages.

L’amitié singulière, événement de notre politique?

Notre situation semble à l’image de toute identité: sinon impossible, du moins très difficile à décrire entièrement ou même préciser partiellement. Je peux certes faire état de tel statut social ou individuel, de telle appartenance géographique, historique ou culturelle – mais on voit que ces mêmes choses deviennent nébuleuses, échappent en éclats ou étincelles de moins en moins clairs. Naguère encore “fonctionnaire” ou “père”, “français” ou “chrétien” allaient à peu près – mais “consultant” ou “cadre”, “ex” ou “homme” et “femme”, “minorité” ou “majorité”, “d’ici” ou “d’ailleurs”? Plus de “même”, dirait-on, mais des semblants d’identités à la recherche de leur nombre, de leurs semblables dont le seul compte – quand il a lieu – garantit l’existence précaire. En régime incertain, “être soi” ne va plus de soi.

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Troisième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

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Premier chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Premier chapitre

L’opinion et les médias

omne bonum est diffusivum sui

Hegel n’avait guère prévu qu’à l’heure de la prière du philosophe, l’oiseau de Minerve, chaussé de lunettes multimédias, serait tant requis par la lumière aveuglante des affaires du jour. Cause entendue et aussitôt avalée: la néo-chouette fait sa pelote bien propre, serrée, opaque. “Laissez-nous informer et communiquer”, disent les uns; “tous menteurs”, disent les autres. Au mieux crachons sur les médias dont nous vivons, sachant et disant que ça ne sert à rien.

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Luc : 22,54 à 24,53 – Fin de préparation ou : Jo et ces dames

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

22,54 à 24,53

Fin de préparation ou : Jo et ces dames

L’homme n’est jamais que le charpentier de Marie, à côté d’un dieu.

Lou Andreas Salomé

Je dois savoir par avance que quelque chose est un devoir,

avant que je puisse le reconnaître comme un commandement de Dieu.

Kant

Luc, salut! Voici qu’il faut mettre un terme à ce qui a usé tant de termes – terminer cette histoire si peu faite pour conclure ou être conclue, convoquer encore une fois le ban, avant et arrière, lever encore une fois l’émotion et puis la déposer doucement, comme on endort un enfant en vue du lendemain qu’il gouverne, ce petit, sans le savoir. Mais qui le sait?

C’est là toute l’ambition d’écrivant, toute la modestie de lecteur du bon apôtre; aussi bien peut-on prendre les choses à la manière toute bête, la manière scolaire fourbissant ses piètres armes: répertorier les noms des gens de l’histoire, et puis leurs fonctions en masses successives, et puis encore les lieux, et puis enfin les actes – puisqu’il s’en passe, ici, des choses – puisqu’il en passe, ici, du monde. Que retenir? Comment classer ces répertoires si bien bâtis qu’on craint de les hiérarchiser?

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Luc : 8, 22 à 56 – Visions = Révisions

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

8, 22 à 56

Visions = Révisions

Quand il est question de ce que les maîtres eux-mêmes ont réellement pensé en composant leurs textes sacrés, l’interprétation ne doit pas être symbolique mais littérale: cela on ne peut pas le contester; car il serait malhonnête de fausser leurs paroles. Cependant, quand il ne s’agit pas seulement de la véracité du docteur, mais encore et essentiellement de la vérité de la doctrine, on peut et on doit l’interpréter comme une forme purement symbolique de représentation qui doit doubler ces idées pratiques de règles formelles et d’usages établis; autrement, le sens intellectuel qui constitue la fin dernière serait perdu.

Kant

Des miracles en rafale. Luc ne nous a guère habitués à si peu de ménagement. Certes nous avons eu notre compte régulier de miracles, même si les choses ont commencé assez tard dans le texte (en 4,43); dès lors les miracles n’ont guère cessé, exacts comme les saisons (4,38,40,41 ; 5,6,13,24 ; 6,10,18 ; 7,10,14 ). Mais cette comptabilité dit déjà la régularité pédagogique de Luc, qui instille plutôt qu’il n’impose. Quant aux faits d’ailleurs, nous assistons à des guérisons, terme cher à Luc et fort peu surnaturel; et si le ton montait, c’était plutôt pour enseigner le pardon (la femme pécheresse est un sommet, et ce n’est pas à proprement parler un miracle) et sermonner. Mais ici, quatre à la fois: le lecteur ne peut manquer d’accuser le coup.

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