Y a-t-il une morale de l’injustifiable ?

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Isabelle Delpla,

Le mal en procès – Eichmann et les théodicées modernes, Hermann éd. 2011

(texte cité ci-dessous en italiques suivies de la pagination)

Y a-t-il une morale de l’injustifiable ?

Déjà, qu’un procès prétende convoquer « le mal » laisse tout un chacun pantelant, entre rires (si le mal seul est risible, comme disait Platon) et larmes (si la méchanceté ne nous fait ordinairement qu’horreur). Inventer un procès à Satan, drôle d’idée quand ses suppôts même paient pour l’ignorer ou s’en moquer royalement.

Arrêtons là un instant notre surprise, désolée ou rigolarde. N’a-t-elle pas raison, après tout ? C’est à Dieu (de la création) ou à Nature (des choses) que, depuis longtemps, nous demandons des comptes en les bricolant comme nous pouvons. Les plus subtils (Leibniz) en ont fait une mathématique admirable que de moins subtils (Voltaire) se sont empressés de ne pas comprendre. Quant à nous autres, communs vivants mortels, nous refaisons les comptes chaque jour que fait Dieu ou Diable, Nature ou Culture… et toute majuscule chargée pour signifier qu’aucun minuscule procès ne nous dispensera de chercher justification à tout prix. C’est que chaque jour vient avec son lot neuf – son journal – d’injustices insupportables, n’est-ce pas ? Comment faire avec ? Quel compte rendre à ce compte qui semble à rebours tant il s’égrène si interminablement, si régulièrement, qu’il en paraît fatal ? La récente horloge de la catastrophe (atomique ou climatique – il est minuit moins des poussières, disent nos comptes têtus) fait ce qu’elle peut, tout comme la vieille loucherie d’une justice pour soi (thémis) et pour tous (dikê), toute incertaine qu’elle soit (Benveniste).

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Quatrième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Quatrième chapitre

Les ressources de l’opinion: la santé retrouvée

nec te pœniteat pecoris, divine poeta.

Virgile

Si vous les nourrissez de pierre au lieu de pain, les jeunes gens se révolteront, même s’ils confondent dans leur révolte le boulanger avec celui qui leur lance des pierres.

Karl Popper

Loin de l’aristocratisme lisse ou hautain, mâtiné d’hermétisme, avec lequel une image maladroite le confond trop souvent, Musil brûlait d’un amour pour le peuple dont il cherchait la force à hauteur du nombre. Il se voit anarchiste conservateur: lui qui voit tant les dégâts de la démocratie (situation de l’art, presse et pacifisme) sait qu’il s’agit de la rendre plus et non moins intense. Ainsi écrit-il1 : le nombre des grandes réalisations est en proportion de celui des moyennes; le génie, en effet, ne produit jamais du nouveau, mais toujours, simplement, du différent, et ce sont les talents moyens qui lui donnent la possibilité de se condenser en œuvres. Il n’y a donc nul abîme entre l’opinion et le savoir, mais seulement des relations objectives encore si mal élucidées qu’on n’a même pas de nom pour désigner leur domaine. Ce dont il s’agit, ce n’est rien de moins que tout ce qui requiert notre vie intérieure; tout le religieux et le politique au sens le plus large, tout l’artistique et tout l’humain – hors de ce qui est purement national ou pur arbitraire de la croyance et du sentiment – s’y trouve inclus2 .

Une telle opinion presque sans nom (le monde, l’atmosphère ordinaire, l’opinion de la vie, écrit Musil ailleurs3 ), hors du piège abêtissant de la croyance et du sentiment, c’est ce que nous avons cherché dans les saillies de notre actualité. Mais l’argument principal de la bêtise, ajoutait Musil, est dans l’insuffisance de tous les anges philosophiques4: c’est à cette supposée insuffisance qu’il faut demander des comptes.

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Luc : 8,1 à 21 – Écart

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

8,1 à 21

Écart

Ainsi s’emplissent les eaux de la mer que rien n’agite sinon la diversité des significations; ainsi également les rejetons de la race humaine emplissent la terre dont la sécheresse apparaît dans l’étude sous le domaine de la raison.

Saint Augustin

Aliud est autem scire aliquid de re, aliud rem comprehendere, hoc est quicquid in ea latet in potestate habere.

Leibniz

Le secret de toute compréhension est que l’acte même de comprendre dépasse toujours la position qu’il pose.

Kierkegaard

Qu’est-ce qu’un intellectuel? Il arrive qu’on appelle ainsi celui qui ne s’ennuie jamais, même pas le dimanche. Et c’est tout de même ce que chacun sait plus ou moins: qu’un type de ce genre évite sans doute les petites ou grandes choses qui nous occupent, mais non pour les ignorer, plutôt pour les saisir autrement. Luc a ce côté, on l’a vu: Jésus s’amuse autrement, comme il concevait autrement de sermonner ou de ne rien faire le jour du sabbat, et toute chose ainsi depuis, au moins, que nous le lisons sous la main de Luc. Mais « autrement » ne suffit pas: Luc ne détourne que pour mieux orienter, ne divertit que pour mieux convertir. À quoi? Là encore, jusqu’ici en tout cas, pas à ce à quoi on s’attend: moins la foi – elle est toujours déjà là où on ne l’attend pas: dans le lépreux, la veuve, le publicain, le centurion ou la muse des parfums – et bien peu là où on l’attend: dans les disciples – moins la foi donc, que la liberté, ou bien le pardon, ou bien l’enseignement. C’est la manière de l’intellectuel d’ouvrir sur la vie sans s’ouvrir à elle, de donner lieu à vivre comme il faut, sans s’occuper des lieux ou l’on vit, ni les occuper. Jésus préfère la montagne, le lac ou le désert et pourtant cet écart n’est pas celui du baptiste. Ici par exemple, il s’agit de reprendre la route de 4,43: Jésus est moins à l’écart qu’il ne s’écarte ou qu’il n’écarte. Ce geste improbable qui balaie et parcourt en montrant, qui découvre et désigne du même élan, qui nettoie et fertilise, met à jour et laisse croître, c’est le geste du semeur.

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Ézéchiel – Une ruine, une ruine, une ruine : la malédiction d’Ézéchiel

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Lecture critique

de livres prophétiques

(traduction Segond)

Ézéchiel

Une ruine, une ruine, une ruine :

la malédiction d’Ézéchiel

La Bible est pleine de prophètes de malheur. Chacun à sa façon s’en tire, plutôt bien que mal; il n’y a, au fond, guère de mal dans tout cela mais seulement du malheur, de la maladie et aussi beaucoup de bêtise. Jonas en est comique, Job tragique, mais leur foi à tous deux est émouvante. Élie, Ésaïe et Osée forment la cohorte des penseurs, à la fois dérisoires et sérieux, des philosophes. Mais il y a des lecteurs qui ne s’en laissent conter ni par l’erreur, trop neutre, ni par la faute, trop théâtrale. Supposons que nous sommes ce lecteur qui prend le mal pour ce qu’il a bien l’air d’être, c’est-à-dire le pire: une malice sans profit, une malice sans autre but que la malice, dit Augustin (Confessions, livre II,4). Le vrai malheur qu’est la méchanceté ou la malveillance, le vrai mal qu’est le mal pour le mal, n’est pour rien de tout ce en vue de quoi on peut subir ou commettre le mal. En général, quand il faut prendre le mal au sérieux, on dit qu’on le « fait pour »… un tas de choses; parce qu’on ne l’a pas fait exprès, parce que c’est un moindre mal, parce que ça ira mieux après, parce que c’est une façon d’apprendre à vivre, parce qu’il est si bon d’être consolé, parce qu’après tout c’est la vie, même si c’est la mort et justement parce que c’est la mort… Toutes choses qu’Ézéchiel tait, ignore avec une résolution qui ne peut manquer d’étonner. Le livre s’ouvre sur les mille couleurs de l’imaginaire et s’achève sur la sévère géométrie de la règle. Entre les deux, pas l’ombre d’une morale, si l’on entend par là la prise en compte d’une au moins de ces “raisons” du mal, de ces motifs par quoi nous savons si bien admettre l’inacceptable.

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Élie – 1 Rois, 17 à 19 – De la pierre ponce ou du poncif ou Pourquoi des prophètes ? Parce qu’il fait sec

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Lecture critique

de livres prophétiques

(traduction Segond)

Élie

1 Rois, 17 à 19

De la pierre ponce ou du poncif

ou

Pourquoi des prophètes ? Parce qu’il fait sec

Posons qu’un homme soit convaincu de l’utilité de la vertu, jusqu’à voir qu’elle est nécessaire à qui se propose quelque chose de grand dans ce monde, ou espère d’être heureux dans l’autre; cependant, jusqu’à ce que cet homme se sente affamé et altéré de la justice, sa volonté ne sera jamais déterminée à aucune action qui le porte à la recherche de cet excellent bien, et quelque autre inquiétude venant à la traverse entraînera sa volonté à d’autres choses.

Leibniz

L’Éternel est vivant (17,1), c’est donc que cette vie ne l’est pas, ou peu. Il est vrai qu’en ces années l’existence est bien sèche, comme le cuir et le poil que porte Élie (2 Rois, 1,8). Achab est le pire: un eczéma têtu, une irritation obstinée, séchant tout, avivant tout. Cette vie n’est pas la vie, elle est à vif; Achab fait plus qu’agacer, il rape, assèche en grattant: une pierre ponce. Cette forme particulière de l’existence qu’est le sec ou l’assèchement, il faut bien y penser.

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