Luc : 22,54 à 24,53 – Fin de préparation ou : Jo et ces dames

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

22,54 à 24,53

Fin de préparation ou : Jo et ces dames

L’homme n’est jamais que le charpentier de Marie, à côté d’un dieu.

Lou Andreas Salomé

Je dois savoir par avance que quelque chose est un devoir,

avant que je puisse le reconnaître comme un commandement de Dieu.

Kant

Luc, salut! Voici qu’il faut mettre un terme à ce qui a usé tant de termes – terminer cette histoire si peu faite pour conclure ou être conclue, convoquer encore une fois le ban, avant et arrière, lever encore une fois l’émotion et puis la déposer doucement, comme on endort un enfant en vue du lendemain qu’il gouverne, ce petit, sans le savoir. Mais qui le sait?

C’est là toute l’ambition d’écrivant, toute la modestie de lecteur du bon apôtre; aussi bien peut-on prendre les choses à la manière toute bête, la manière scolaire fourbissant ses piètres armes: répertorier les noms des gens de l’histoire, et puis leurs fonctions en masses successives, et puis encore les lieux, et puis enfin les actes – puisqu’il s’en passe, ici, des choses – puisqu’il en passe, ici, du monde. Que retenir? Comment classer ces répertoires si bien bâtis qu’on craint de les hiérarchiser?

Lire la suite

Luc : 21 à 22, 53 – Vienne l’heure

Télécharger au format . pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

21 à 22, 53

Vienne l’heure

Je suis en train de lire la Bible,

un des livres les plus humoristiques qui soit.

André-Georges Haudricourt

Le temps des choses sérieuses commence, comme toujours quand on est en vacance. Le vide fait, c’est le temps du plein: deux images encore (21,1 à 4 & 5-6) et puis, et enfin, la vraie question (7): Maitre, quand donc cela arrivera-t-il? Avant de répondre avec lui, voyons ces deux images, qui ne sont plus qu’à peine imaginaires.

La première, spectacle sous les yeux levés de Jésus: le monde schématisé par le point de vue évangélique – les riches, la pauvre veuve, et le tronc où tous se rendent. C’est bien le monde: soft des billets glissant dans l’escarcelle, hard du cliquetis des pièces. C’est la ronde du superflu et du nécessaire, alternance de la vie: vidons ce lieu.

La seconde, et dernière: le monde encore, mais cette fois ce qu’il en reste d’apparemment sauvable après le coup de balai. Pourtant on ne la sauvera pas, même elle, la beauté des choses; de cette adorable vision qui fait d’une pierre un ornement, non, il ne restera rien. Six versets suffisent ainsi à abattre le maigre moral qui avait résisté aux scènes précédentes: la dérision du roi, la folle sagesse du savant. C’en est fait; ni roi, ni savant, maître encore, mais c’est pour répondre du pire: apocalypse. Le coup de balai avait déjà ce sens que l’apocalypse illustre: l’indignité de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, actes et intentions mêlés – puisque décidément cette génération a mal tourné.

Lire la suite

Luc : 19,45 à 20,47 – Les vacances du Maitre

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

19,45 à 20,47

Les vacances du Maître

Le roi est passé, vient le maître. D’école? De temple, dit le texte (19 ,45,47 & 20,1). L’école, c’est le temple vidé de ce qui l’encombre: les marchands (19, 45 & 46). Amusante actualité du texte, de nos jours où les marchands investissent l’école, mérites et salaires allégrement confondus dans la ronde de l’école qui gagne, l’entreprise du futur, comme on dit sans rire. Mais sérieuse actualité: le savoir n’a que la place qu’il se fait, à coups de bottes j’imagine. Notre homme avait soigneusement balayé le chemin de son retour – c’est chasser qu’il faut, maintenant. S’il est vrai que la paix royale n’est pas pour demain, au moins la science s’offre-t-elle en substitut: indignes d’un roi, nous contenterons-nous d’un savant? Peut-être. Encore faut-il, déjà assumer cette première violence puisque, si ce n’est pas la paix, c’est la guerre. Elle gronde ici (19,47 & 48; 20,10 à 16,19 & 20) et fort curieusement si l’on songe à la scène anodine, apparemment pacifique: l’homme qui parle et que tous écoutent, la docte discussion, le savant dialogue et son échelle complète des degrés de connaissance. De bas en haut: le « peuple » des ignorants de bonne volonté, les braves prêtres de base, scrupuleux « sacrificateurs », les « scribes » érudits, bretteurs de sciences, chercheurs subtils, les disciples, lourdauds apprentis – et puis le Maître, à qui ne manque ni la patience du pédagogue ni la ruse du logicien. On dirait une boucle, mais nous savions que Jésus revenant lentement à la vie – c’est-à-dire à sa mort – retrouve en Jérusalem une situation déjà vécue, naguère, en escapade (2,46): discuter avec les docteurs, il a fait ça tout jeune. La boucle est encore ici, dans le choix des acteurs, et dans l’analogie si précise de leurs rapports qui nous rappellent nos gigognes d’antan: des sacrificateurs aux scribes la proportion est la même que des disciples au Maître, et la même encore que du peuple à Jésus. De ce triple accord identique naît l’ordonnance – si chère à Luc décidément – de ce chapitre 20 précédé de son introduction.

Lire la suite

Luc : 18,31 à 19,44 – Passage du Roi

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

18,31 à 19,44

Passage du Roi

Il y a deux manières de régner dont on sait qu’elles sont fort peu politiques: dominus et magister. Le premier règne sur les âmes, peut-être, tandis que le second régne sur les esprits. Nous avons déjà rencontré chez Luc ce jeu absolument sérieux avec les figures de Jésus. Ainsi avons-nous souvent remarqué que Luc tenait plutôt pour le magistère de Jésus que pour sa domination; déformation professionnelle, sans doute, de ce savant de Luc. Mais un vrai savant sait ne pas s’en tenir à ses marottes: nous avons vu comment Luc joue en effet avec un Jésus plastiquement envisagé, le petit prof qui dame le pion aux docteurs – caricature du magister – jusqu’au miracles – caricature du dominus. Sans que Luc, d’ailleurs, se prive même de l’incartade politique, passagère il est vrai (chapitres 4 & 5 par exemple) mais qui indique bien la tentation, peut-être nostalgique, d’une domination effective en ce monde, plus roborative que la royauté spirituelle. Or nous reconnaissons cela ici : une nouvelle figure de cette tentation politique. Mais cette fois – car c’est la dernière – on tente le tout pour le tout, objet de ce texte, le comble de la vie politique, la paix royale. Voyons donc: le Roi passe.

Lire la suite

Luc : 17,11 à 18,30 – Le ménage de l’adieu

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

17,11 à 18,30

Le ménage de l’adieu

Reprenons donc la route que Luc jalonne avec soin (17,11 – 18,31 – 19,37). La grande ombre de Jérusalem commence à reculer, s’amenuise au parcours d’une revue pointilleuse du monde. C’est que l’ombre de Jérusalem est l’autre nom du monde; le monde des lieux habités, certes (17,11 – 18,35 – 19,1-29) mais surtout le monde civil où l’humanité ne se connaît que sous le masque de l’être social, indissolublement naturel et culturel: lépreux, samaritain, pharisien et disciple, peuple et héros, anciens, juge, veuve, publicain, petits enfants, chef, aveugle, riche, roi même, citoyen et serviteur… pour aboutir en foule au pied des murs de la Ville (en 1954, Faulkner publie son admirable A Fable – traduit en français: Parabole – comme s’il avait ce passage sous les yeux). Il faut survoler ainsi ce catalogue, quitte à en préciser plus tard les nuances; Luc est là, toujours, dans cet agencement volontaire des lieux, des noms, des fonctions, des personnages d’abord distincts puis rassemblés en masse. Nous connaissons la suite, comme Jésus sait ce qui l’attend: il est vrai qu’il s’agit de se dépouiller du monde, puisque, comme on dit, « c’est parti ». Or partir est départir: distribuer son dû à ce qui reste, en même temps que balayer ce qui encombre le chemin jusqu’à Jérusalem où s’achèvera cette place nette systématiquement faite par notre homme. Suivons-le.

Lire la suite

Luc : 15 et 16 – Paysage

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

15 & 16

Paysage

Tous les hommes, de tous les peuples, de tous les temps et de tous les lieux, ont en partage de ne pouvoir être que s’ils sont en rapport avec l’entièrement autre, dont le visage est présent, actuellement et toujours face à tout homme, sans la moindre hiérarchie.

François Fédier

Publicains (15,1) et pharisiens (16,14): les paraboles intéressent le commun des mortels. C’est d’ailleurs trop dire: se savoir mortel est rien moins que commun – mais par contre intéressé, oui, et selon deux modes. L’intérêt publicain, c’est la pratique, le réalisme des faits, cette « mauvaise vie » qui est presque toujours la bonne. Tandis que l’intérêt pharisien c’est l’idéalisme du droit, la théorie avare d’elle-même et moqueuse de tout du haut de son savoir. En bonne mesure ici, Luc accorde deux ou trois paraboles (la brebis, la drachme et le fils), épaisses, à ceux qui font, et une seule (mais c’est bien sûr une allégorie) à ceux qui savent. Tout à l’heure (chapitres 13 et 14) c’était l’être, maintenant c’est l’avoir, l’intérêt donc, qu’il s’agisse des affaires ou du savoir: à chacun son capital et ici sa leçon. Celle-ci est désormais célèbre, presque usée, en tout cas pour les premières paraboles. Résumons sans craindre de trahir: perdre et retrouver (15,3 à 6,8 & 9), cette mise en actes de la vie vécue sur le mode de l’avoir – ce n’est pas si mal, à condition d’y lire d’avance la joie du repentir (15,7 & 10), ce retour à l’instant qui a précédé le mauvais choix. Il faut souligner cela: aux textes si sévères qui ne laissaient rien debout de tout ce qui prétendait être, succède ici une pédagogie presque choquante, tant elle se plie aux prétentions de l’avoir. Naguère nous parlions d’ambulance, qui ne s’attardait à rien; c’est maintenant la paysage, où l’on s’attarde à tout. De l’urgence, on est passé aux mille figures du stable, sur quoi nous comptons tant. Nous parlions de tranchant: vérifions que la lame est ici bien émoussée; on n’en retrouve le fil, peut-être, qu’avec l’adresse aux pharisiens. En attendant, devrai-je donc mon être à l’ignominie du « c’est à moi »?

Lire la suite

Luc : 13,1 à 21 – Le beau milieu, cum grano sinapis

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

13,1 à 21

Le beau milieu, cum grano sinapis

Il fallait s’attendre à ce cadeau de Luc après la grande leçon des chapitres 11 & 12. À la peine de dire et d’être, il fallait ce baume du bon docteur, au milieu de cet évangile. L’emplâtre, le sinapisme, a ce côté mère-grand du savoir ancien; ici, on se souvient de la conduite de Jésus au sabbat (6,1-19), comme on se souvient des traditions: au total une synthèse active, toute fraîche et cuisante, cuisante et puis fraîche, où l’âcre fumée des sacrifices sanglants (1) se mêle à la promesse d’odeur de la pâte à pain (21). Goûtons ces vingt et un versets qui soignent si bien nos crises: ce n’est pas rien, s’il s’agit de « se repentir » en changeant l’âme, et pourtant ce n’est rien, ce grain qui va lever. Le français dit, d’un élan: se refaire une santé – où la cuisine domestique s’élève au rang d’ébranlement, de conversion – où les vaches qu’on mène boire n’ont que faire de Satan. Mazette, quel texte!

Lire la suite

Luc : 11 – L’autre prière : le catalogue

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

11

L’autre prière : le catalogue

Que dit-il que Marie a tant raison d’écouter? On le sait déjà – et si on l’a oublié, qu’on relise le sommaire de 6,20 à 49: préceptes, béatitudes et paraboles, pour la forme; et quant au fond, on ne l’ignore pas davantage: l’enseignement du pardon. Il n’est d’abord pas question d’autre chose au chapitre présent, qui offre à son tour ses variations sur le thème central de la parole. Bien entendu, la prière est une espèce privilégiée de parole; d’autant que, si la leçon est familière, le style est nouveau comme si Luc s’essayait à cet exercice scolaire du résumé ou de la contraction, à quoi d’ailleurs il semble exceller plus que le scrupuleux Matthieu (6,9 à 13). Ici, quatre ou cinq mots, des plus familiers: nom ou règne, pain, pardon et tentation. Mais le texte ne s’arrête pas là, et le viatique n’est ici que le passage même; d’un bout à l’autre de ce chapitre – comme pour l’action, comme pour l’identité aux chapitres précédents – il s’agit de savoir ce que c’est que parler. S’en assurer, c’est lire du bout des doigts: sur la cinquantaine de versets de ce chapitre, une bonne quarantaine concerne directement un ou plusieurs modes de parole; depuis la prière inaugurale jusqu’au brutal « faire parler » de 54, passant par questionner et répondre, demander et obtenir, entendre et écouter, faire outrage et rendre témoignage, approuver ou demander des comptes. Est-ce un hasard? On dira qu’en réalité c’est tout évangile qui suppose l’exaltation de la parole. Admettons tout de même qu’ici – outre le fait de cette présence massive – on affronte en question la parole, et si peu pour l’exalter. Mais pour quoi?

Lire la suite

Luc : 10 – Entr’acte

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

10

Entr’acte

Ahi cuanto cauti gli uomini esser denno

Presso a color che non veggon pur l’ovra.

Ma per entro i pensier miran col senno!

Dante

(Ah! Que prudents doivent être les hommes

Auprès de ceux qui ne voient l’acte seul,

Mais dont l’esprit pénètre la pensée!)

Après l’obsédant refus de l’identification, le rejet répété de l’autorité de l’auteur, il faut s’attendre à des complications du côté de l’acteur. Et c’est ce qui arrive; à se demander d’où diable on a pu tirer le rêve de l’évangélique simplicité… Il s’agit sans doute de celle de cette religion qu’on peut se faire, d’un seul coup d’œil à ce dixième chapitre. Puisque familiers maintenant des comptes, faisons rapidement celui-ci pour s’en assurer. On passe de douze à soixante-dix voire soixante-douze (1), de l’aimable civilité aux durs travaux (2), à l’impitoyable vie sociale où l’on ne salue plus (4) et où, si l’on mange et boit (7), c’est plutôt l’exception qui confirme la règle de l’indécrottable méchanceté, si violemment châtiée (10 à 15). Qu’on passe des actes à leurs leçons, les choses ne s’arrangent guère, cachées qu’elles sont à qui veut comprendre ce qu’il fait, réservées à on ne sait quel tressaillement d’innocence (21 ) – sans même insister sur l’étonnant cheveu dans la soupe: Satan (18)! La parabole, comme souvent, semble il est vrai plus éclairante (30 à 37), quoique les paradoxes n’y manquent pas – la concurrence des saints, il fallait y penser! – mais alors c’est pour la voir suivie d’un drôle de contraste , au moins: assise et muette, oreilles ouvertes seulement, Marie (40 à 42) renvoie aux illusions la volonté et l’effort d’agir, ridiculisés chez Marthe en agitation. Agir, donc? Mais non, c’est clair: s’agiter, tout au plus, et au mieux! Luc y va fort: après le casse-tête mathématique, voici de quoi casser le moral. Ô douceur évangélique!

Lire la suite

Luc : 9 – Arithmétique de l’identité

Télécharger au format .pdf

Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

9

Arithmétique de l’identité

On sait combien Luc aime alterner les styles et les objets de son discours. Ainsi Jésus, prophète et médecin, docteur et faiseur, pécheur et prieur, alterne-t-il aussi bien ses rôles et ses fonctions: liberté et pardon, enseigner et guérir. On connaît: on vient d’en voir la révision. Qu’on se souvienne cependant que cette alternance n’est pas seulement pédagogique, et en tout cas rien moins que dogmatique; comme toujours chez Luc elle a ses raisons que la raison ne dément pas. Arrivés à ce tiers d’évangile, nous nous rappelons ainsi, à l’invitation de Luc, notre lecture: le pas à pas fort lent certes, d’un parcours astronomique – s’il s’agit d’une constellation où le nombre de foyers (enseignement, pardon, liberté) irradie en tous sens une lumière qu’on a vue épouser dieu sait quels contrastes et quels reliefs. Mais qu’on se souvienne aussi – et Luc s’en souvient maintenant – que tout a commencé en sidérant le lecteur même, par l’ironie de l’identité-gigogne de Jésus.

Lire la suite