Un spectre hante la presse: le courrier des lecteurs

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Un spectre hante la presse:

le courrier des lecteurs

I

L’exemple d’un journal-critique-des-journaux1

En oct 2003 la rédaction de PLPL écrit: « Nous recherchons une personne pour opérer une sélection dans le courrier archivé et articuler rédactionnellement ce matériau. Si cette proposition vous intéresse, ce serait un délice. » Moins de deux ans plus tard (juin-août 2005), le “supplément courrier des lecteurs” accompagnera le n°25 de PLPL, dans “l’ours” duquel mon nom apparaît en compagnie de “la direction du bon goût” – sans toutefois publier l’essai de synthèse suivant.

L’apium risus, autrement appelé sardonia, espèce de renoncule,

rend les hommes insensés en sorte qu’il semble que le malade rie,

dont est venu en proverbe “sardonien”, pour un rire malheureux et mortel.

Ambroise Paré (XVIème siècle),

cité in Bloch & Wartburg, dictionnaire étymologique de la langue française;

article: “sardonique”.

L’approche étymologique et médicale va assez bien à PLPL, dont la première lecture laisse penser deux choses: d’une part un intérêt soutenu pour la langue (très “allumée”, de l’ironie à la rhétorique), d’autre part une douleur pas moins soutenue, proprement “terrible” (terrorisée et terrifiante sinon terroriste) quant à l’état des “médias-qui-mentent”.

D’autres approches seraient aussi intéressantes: le long terme historique par exemple (qui rapporterait PLPL à la dérangeante tradition de l’opinion publique, laquelle ne se tient que rarement là où on l’attend et la classe pour la ranger); ou encore le court terme de la presse contemporaine (qui rapporterait PLPL à la métamorphose de la connaissance et de la correspondance en information et communication). Dans tous les cas PLPL pourrait bien figurer une récalcitrance politique, au sein de cette ingouvernabilité qui devient le secret de moins en moins gardé de tout gouvernement actuel.

L’intérêt de telles approches et d’autres sans doute, peut être mis à l’épreuve par un tout bête “so what?”, “et alors?”: qu’est-ce que cela peut bien faire? Demandons cette épreuve aux lecteurs: qu’en disent-ils? Bien entendre ce que signifie “dire” ici: de la conversation à l’interdiction, du renseignement sympathisant (voire militant) au reproche sévère (voire agressif), il s’agirait de mesurer, en les donnant à voir, la nature et la valeur de la correspondance instituée par PLPL comme par tout organe de médiation, qu’il le sache et le veuille ou non. Après tout, PLPL fait très bien cela pour les autres médias: en démontrant lumineusement que la plupart des médias mentent, ne savent ou ne veulent quasiment rien savoir d’une correspondance quelconque, qu’elle ait lieu entre eux, avec leurs lecteurs, ou encore avec cette “réalité”, aussi inaccessible soit-elle, mais dont il est convenu qu’un journal cherche à rendre compte.

Une bonne question serait donc de savoir si PLPL lui-même “ment” en ce sens. Que penser d’un journal qui dénonce les journaux, sinon qu’il mord et qu’il fuit, comme le dit PLPL de lui-même en toute obscure clarté? Dans un livre quasi fusionnel sur Karl Kraus (l’autre “seul dieu” du journalisme, avec Albert Londres), un professeur du Collège de France a signalé cette crise paradoxale ou ce piège de la médiatisation qui futilise tout: la publication fait feu de tout bois, y compris d’elle-même. Imaginons que PLPL “marche”, ait du succès, comme c’est d’ailleurs en bonne voie objectivement (tirage: 8.000; abonnés: 2500): comment échapper à ce qui est arrivé au “sincèrementeur” Schneidermann, dont Pierre Carles a proposé  une si subtile approche (“Enfin pris”: ce titre dit-il un fait, ou un souhait?) en termes de symptôme caractéristique de ce monstre, “les médias critiques des médias”?

Pour commencer à le savoir, ce numéro propose en tout cas de combler d’abord ce vide qui aspire quasiment tous les médias, l’absence de “courrier de lecteurs”. Entendons-nous bien, là encore: peu de médias se passent tout à fait de ce signe de correspondance, mais tous font échouer la correspondance. Elle échoue (échec et échouage) quand on la réduit d’avance au témoignage et au coup de gueule, à la déclaration et à la déclamation, au monologue et à l’affichage – bref à toutes les perversions de l’opinion méprisée d’avance, dévalorisée d’avance puisqu’on se garde bien de lui répondre, en la réduisant à un éclat individuel ou narcissique. Écrire aux journaux, c’est déjà être fou au pire, en mal de reconnaissance au mieux: dans les deux cas, le piège fonctionne, comme l’indiquent tant la taille anorexique concédée au courrier des lecteurs que le silence assourdissant qui lui (non)répond!

Précisons encore: si un semblant de correspondance tue la correspondance (comme c’est le cas de la plupart des médias et des prétendus médiateurs), une prétendue transparence ne la tue pas moins. Le même piège fonctionne, que pratiquent d’ailleurs aussi bien l’oligarchie politique que la démagogie médiatique: le malheur (et leur bonheur) veut qu’on ne dise rien en disant tout. Tout est publié, que demande le peuple, lui qu’on sonde et qu’on fait parler à tout va? Que demande le peuple, lui qu’on regarde dans les yeux et qu’on place visiblement dans l’assistance aux débats de toute sorte, lui qui applaudit, hurle, téléphone, donne son avis par SMS ou internet? Quelle meilleure offre de correspondance que les “soixante millions d’avis à partager” récemment inventés par un ministère en France?

Ces conditions fort piégées étant entendues, comment tenter sinon d’en sortir, au moins de les affronter, ici et maintenant, à propos du pauvre PLPL qui s’est placé en leur cœur même?

De mai 2002 à septembre 2003, le courrier reçu et traité par PLPL consiste en quelque trois cents messages, électroniques pour la plupart. On supposera ces données représentatives, en assumant le ridicule apparent de statistiques sur un si petit nombre. Le contenu peut être décrit ou résumé en deux parts relativement distinctes, dont l’addition dessine ou construit ce personnage à la fois idéal et réel nommé “lecteur de PLPL”.

Une part “administrative” ou “militante” confine à l’information et à la communication au sens le plus élémentaire. Savoir où, quand, comment, combien… lire et faire lire PLPL. La même part va jusqu’aux bravos aussi courts que plaisants, et traduit même le contentement en apportant de l’eau au moulin de PLPL (aide matérielle et soutien idéologique). Familières à quiconque s’est exercé à la parole publique, les réactions unilatérales jouent aussi leur rôle: bouteilles à la mer, jetées par des naufragés quasi professionnels. Faut-il s’étonner que PLPL attire peu mais autant la droite que la gauche extrêmes, depuis Unité Radicale (dissoute) jusqu’au Maoïsme (enterré)?! Information et communication supposent évidemment un effet d’écho, plus ou moins déformé.

La part de correspondance proprement dite est de loin la plus importante, en quantité comme en qualité. D’abord, sans doute, parce que PLPL répond systématiquement, à de très rares exceptions près (tout est conservé). Mais surtout parce que les échanges s’appliquent tout aussi systématiquement à la discussion, qui ne va ni sans malentendu ni sans accord. Une chance: cette correspondance est à la fois si nette et si entretenue que la publication s’impose comme une évidence sans cesser de poser notre problème: il n’est ni possible ni souhaitable de tout publier ET de ne rien publier!

Voici donc la solution proposée:

– Quant à la forme, ce numéro spécial souhaite garantir une publication pas trop mutilante (en volume, cette correspondance publiée équivaut aux deux tiers de la correspondance entretenue). L’anonymat (excepté quand s’impose un repérage nécessaire à la compréhension) est aussi une garantie formelle: le combat politique qui fonde PLPL rencontre rarement l’individualisme autrement que comme ennemi!

– Quant au contenu, un choix de quatre rubriques (100%) détache quatre objets censés reproduire, sans trahir, les “styles” de correspondance: questions et réponses aussi directes et précises les unes que les autres (8%); le cas particulier de Pierre Carles, dont les travaux sont pour beaucoup dans PLPL (2%); les polémiques les plus couramment objets de correspondance (50%); et enfin trois exemples (40%, dont plus de la moitié est consacré au cas de la France) renvoyant au rôle objectif de PLPL dans la poursuite de son idéal de critique des médias.

Ce type de classement ne permet pas d’éviter toujours les redites (après tout la répétition n’est pas en soi un obstacle à la correspondance) mais autorise une prise de connaissance sytématique sans excessive contrainte (on peut lire dans tous les sens, passer, revenir, comparer, etc…). Au total c’est une démonstration que vise ce numéro: l’exception de la publication du courrier ainsi entendu comme correspondance pourrait bien être en réalité le b.a.ba de tout média. Pour peu qu’on entende cet autre b.a.ba que Musil (in L’homme sans qualités) évoquait hier avec des mots qui sont aujourd’hui ceux de tout le monde ou presque: “Pour on ne sait quelle impondérable raison, les journaux ne sont pas ce qu’ils pourraient être à la satisfaction générale, les laboratoires et les stations d’essai de l’esprit, mais, le plus souvent, des bourses et des magasins”.

II

L’exemple d’une revue savante, dite de “médiologie”

En mars 2006, Médium, revue trimestrielle dirigée par Régis Debray, écrit: “courrier de lecteurs: on a essayé, et pas réussi. Faites-nous une jolie lettre, pour amorcer la pompe, et on la publiera avec plaisir”. Le numéro 8 de 2006 publie en effet ma lettre suivie de la réponse d’un des rédacteurs de la revue; je réponds à ce dernier en août de la même année… sans autre suite. Voici ces trois morceaux d’échange.

a) Le collectif illustré entre autres par le nom de “Régis Debray” occupe avec de très grandes qualités (sérieux de l’esprit sans esprit de sérieux, vraie colère sans vaines illusions, acuité de la rhétorique sans sacrifice de la précision) un créneau aussi permanent qu’étroit, une tradition aussi nécessaire que peu reconnue, le créneau ou la tradition de la vigilance, quand l’heure est depuis longtemps à la « communication » tueuse de correspondance. Je ne vois pas comment on pourrait ou on devrait se passer de cet œil ouvert. On respire mieux en lisant: il est très bon de vérifier sur pièces ce que tout le monde sait mais qui apparaît ou se dit si peu, cette évidence qu’on a si souvent tant de mal à mettre en évidence, cette opinion publique que les tenants de l’opinion publique s’appliquent à écrabouiller, de ce public que la mise en scène du public réduit à néant avec tant d’acharnement terrifiant.

Ainsi divers traits rapportent-ils (long terme) Médium à la dérangeante tradition de cette opinion publique, qui ne se tient que rarement là où on l’attend et la classe pour la ranger, ou (court terme) à la métamorphose de la connaissance et de la correspondance en information et communication. Dans tous les cas Medium pourrait bien figurer une récalcitrance politique, au sein de cette ingouvernabilité qui devient le secret de moins en moins gardé de tout gouvernement actuel.

L’intérêt de telles approches et d’autres sans doute, peut être mis à l’épreuve par un tout bête “so what?”, “et alors?”: qu’est-ce que cela peut bien faire? Je propose de demander cette épreuve aux lecteurs de Medium: qu’en disent-ils? Bien entendre ce que signifie “dire” ici: de la conversation à l’interdiction, de la dictature à la censure, du renseignement sympathisant (voire militant) au reproche sévère (voire agressif), il s’agirait de mesurer la nature et la valeur de la correspondance instituée par Medium comme par tout organe de médiation, qu’il le sache et le veuille ou non. Après tout, Medium démontre souvent lumineusement que la plupart des médias ne savent ou ne veulent quasiment rien savoir d’une correspondance quelconque, qu’elle ait lieu entre eux, avec leurs lecteurs, ou encore avec cette “réalité”, aussi inaccessible soit-elle.

Dans un livre (Jacques Bouveresse, Schmock ou le Triomphe du journalisme – La grande bataille de Karl Kraus, éd. Seuil 2001) quasi fusionnel avec son objet (l’autre “seul dieu” du journalisme, avec Albert Londres), un professeur du Collège de France a signalé cette crise paradoxale ou ce piège de la médiatisation qui futilise tout: la publication fait feu de tout bois, y compris d’elle-même. Bouveresse fait état du problème de la bêtise (Musil, autre admiration du professeur, et sa conférence de 1937): la difficulté avec elle, c’est qu’il est probablement impossible de la dénoncer sans en être à son tour victime. Comment échapper au symptôme caractéristique de ce monstre… un medium critique des media?

Pour commencer à le savoir, pourquoi ne pas combler d’abord ce vide qui aspire quasiment tous les médias, l’absence de “courrier de lecteurs”? Entendons-nous bien, là encore: peu de médias se passent tout à fait de ce signe de correspondance, mais tous font échouer la correspondance. Elle échoue (échec et échouage) quand on la réduit d’avance au témoignage et au coup de gueule, à la déclaration et à la déclamation, au monologue et à l’affichage – bref à toutes les perversions de l’opinion méprisée d’avance, dévalorisée d’avance puisqu’on se garde bien de lui répondre, en la réduisant à un éclat individuel ou narcissique. Écrire aux médias, c’est déjà être fou au pire, en mal de reconnaissance au mieux: dans les deux cas, le piège fonctionne, comme l’indiquent tant la taille anorexique concédée au courrier des lecteurs que le silence assourdissant qui lui (non)répond!

Précisons encore: si un semblant de correspondance tue la correspondance (comme c’est le cas de la plupart des médias et des prétendus médiateurs), une prétendue transparence ne la tue pas moins. Le même piège fonctionne, que pratiquent d’ailleurs aussi bien l’oligarchie politique que la démagogie médiatique: le malheur (et leur bonheur) veut qu’on ne dise rien en disant tout. Tout est publié, que demande le peuple, lui qu’on sonde et qu’on fait parler à tout va? Que demande le peuple, lui qu’on regarde dans les yeux et qu’on place visiblement dans l’assistance aux débats de toute sorte, lui qui applaudit, hurle, téléphone, donne son avis par SMS ou internet? Quelle meilleure offre de correspondance que les “soixante millions d’avis à partager” naguère inventés par un ministère (de l’éducation, hélas!) en France?

Ces conditions fort piégées étant entendues, comment tenter sinon d’en sortir, au moins de les affronter, ici et maintenant, à propos de Medium qui s’est placé en leur cœur même?

Au total c’est une expérience sinon une démonstration qu’on viserait: l’exception de la publication du courrier ainsi entendu comme correspondance peut-elle être en réalité le b.a.ba de tout medium? Pour peu qu’on entende cet autre b.a.ba que Musil encore (in L’homme sans qualités) évoquait hier avec des mots qui sont aujourd’hui ceux de tout le monde ou presque: “Pour on ne sait quelle impondérable raison, les journaux ne sont pas ce qu’ils pourraient être à la satisfaction générale, les laboratoires et les stations d’essai de l’esprit, mais, le plus souvent, des bourses et des magasins”.

b) Une recherche sur la Toile, qui permet à chacun d’atteindre à l’efficacité sublime des RG, nous apprend que notre redoutable correspondant, Gilles Clamens, professeur de philosophie à Bergerac, présent ce printemps aux septièmes Rencontres du livre de Sarajevo, prise Le Pont sur la Drina d’Ivo Andric au point de reprendre naguère la grande métaphore du Prix Nobel de littérature, pour les besoins d’un éditorial de Forum Bosnae : “On sait que la kapia du milieu du pont est le point de rencontre et de séparation, plateforme des conversations populaires et des propos de sages, mais aussi des exécutions sommaires ; improbable noce du public et du privé, du profane et du sacré, la kapia est le lieu architectural et symbolique de la socialité et de l’intelligence des choses, tissées de nos espoirs et de nos craintes”.

Tenter de transformer un courrier des lecteurs en kapia, même ici, à Médium, cher Gilles Clamens, ne serait-ce pas revenir sur votre propre analyse, mordante jusqu’à l’os ? Ne serait-ce pas sembler se leurrer non seulement sur la nature humaine mais sur la loi médiologique dudit courrier des lecteurs : machine à produire du plafond de verre, de l’apartheid, de l’infécond Tiers-État ? Vous avez misé dans le mille: le courrier des lecteurs n’est effectivement rien d’autre qu’un zoo humain, une réserve, au mieux un purgatoire. Cet espèce d’espace pour… VIP (Very Insignificant Person) répond à ce que note, dans Le Cœur secret de l’horloge, le plus grand disciple-apostat de Karl Kraus, Elias Canetti : “Il y a, dans le regard intolérant qu’on porte sur certains êtres, une force terrible, c’est comme si on leur plaquait les deux mains sur la bouche pour les empêcher de mordre. Eux, pourtant, ne veulent absolument pas mordre, comment savoir d’ailleurs ce qu’ils veulent si on leur ferme brutalement la bouche? Peut-être veulent-ils dire une chose qui ne pourra plus jamais être dite ? Peut-être veulent-ils gémir ? Soupirer ? On rate tout, le plus innocent, le meilleur, parce qu’on a peur de leurs dents”.

La peur du lecteur vient de ce que la publication procède de lui alors que tout organe en arrive à se gargariser de l’idée inverse. On ne peut qu’y cantonner l’invité qui s’invite, cher Gilles Clamens. Le courrier des lecteurs, c’est l’équivalent du couteau sans lame et sans manche ; c’est le strapontin sans assise ni dossier.

Canetti observe: “Il se voudrait altruiste sans renier son œuvre: quadrature de l’écrivain”. Or la presse se défie de l’autre et n’a pas d’œuvre à renier. Elle en vient à faire payer à autrui le besoin qu’elle a de lui. D’où cette façon, à la Louis XI, d’enfermer le lecteur en son courrier cage de fer. Avec en prime le lit de Procuste: c’est toujours trop long un courrier, jamais insécable. L’espace qui le suscite le ratiboise.

Pourquoi donc voudriez- vous, cher Gilles Clamens, que Médium s’essayât au susdit engrenage ? Envoyez un article, que diable ! Ou n’envoyez rien, méditant Elias Canetti, une fois de plus: “Ce que tu n’as pas dit s’améliore”.

c)

L’heure du thé?

Tu sens que les gens ont du mal à te comprendre, que tu devrais parler plus fort, crier. Mais le cri est odieux. Et tu parles de plus en plus bas, tu finis par te taire tout à fait”. Predrag Matvejevitch cite cet extrait d’une nouvelle de Tchekhov en remarquant que “dans la littérature russe, on trouve toujours le mot juste pour illustrer les situations les plus diverses”. Aussi ajoute-t-il à son tour: “on s’était enfin tu. C’était l’heure du thé”.

J’ai de la chance, comme me prévient sans rire le brave Google: mon essai de correspondance est tombé sur une fort bonne compagnie – résolue d’une part à répondre non seulement directement (ad hominem, s’il vous plaît: me voilà découvert jusques en quelque lointaine Bosnie) mais avec référence d’honneur (Canetti, mazette!). Merci, cher Antoine Perraud, de cet honnête rapport – sur lequel bien sûr je vais revenir. Mais en attendant ce n’est pas tout: il se trouve d’autre part que pas moins de deux articles reviennent par ailleurs sur la bonne et vieille lune de l’anti-médiation des médias – occasion oblige d’un numéro double de revue, que j’avoue n’avoir pas lu – sans trop de regret, comme Daniel Bougnoux m’en persuade (genre: “on vérifie ainsi une nouvelle fois à quel point nos médias jouent un mauvais tour aux études … soupçonnons l’objet média de porter la poisse” – etc… ). Me voilà tout de même ravi, mettez-vous à ma place: sous la dent, la belle et calme lucidité de nos intelligents préférés, les analyses comme on les aime de la raison médiologique, et pour couronne une adresse amicale et personnelle – que demande le peuple? Je rêvais de correspondance, me voilà couvert de coïncidences – qui ou quoi s’en plaindrait?

L’humeur noire, la mélancolie sans nul doute – et puis peut-être un air de mésentente que l’heure du thé taraude, où l’on se tait bercé vaguement par les volutes distraites de nuages plus ou moins étonnants. Quelques exemples. Dans l’article de Régis Debray, deux coquilles bizarres d’abord. Premièrement (p.10) un “tout” qui manque de son “autre” probable, à propos du rapport entre le gouvernement de l’imaginaire et la diffusion de fausses nouvelles, rapport plutôt dénoncé bien que repéré “assez souvent”; et deuxièmement (p.15) un curieux vœu “pieu”, planté on ne sait comment à côté de “l’incrimination morale”, l’une et l’autre réputés dérapages de l’idéal médiologique face aux médias, la cisaille du symbolique et du technique. Ce n’est rien: une dénégation “technique” comme il arrive (la table des matières note “7” ce numéro 8 qui offre une page 187 surnuméraire), que d’autres, plus “symboliques” assurément, appellent à leur manière – comme ce “noyer le poisson” (p.5), exercice (comme on sait déjà) aussi périlleux qu’étrange, mais ici dénié au profit d’une découverte de l’H2O, dont le mauvais esprit se demande si c’est d’eau chaude ou froide qu’il s’agit.

Très mauvais esprit: le même article tient brillamment la passe étroite de la médiologie obstinément attaquée d’en haut (les SIC “c’est formidable”, p.7), par-derrière (à quoi bon le doigt quand c’est la lune qu’on montre? p.12), et par-devant (accusée d’un “rien de nouveau”, la fière et modeste médiologie veut bien de la pérennité mais articulée à la nouveauté – p.6 – tandis qu’elle inverse à raison l’accessoire en essentiel – p.12). L’essentiel du message est quant à lui fort clair, bâillement (p.4) compris: les médias n’existent pas (une notion illimitée = un monstre), et l’embarras de “certaines attentes” (p.7) tient toujours à la naïveté de confondre médiatisation avec médiation. Qu’on imagine ma joie, s’il vous plaît: c’est justement hors de cette confusion (amplement dénoncée, entre tragédie et comédie, par l’autre compagnie, de Kraus à Musil et la suite) que ma proposition de correspondance tentait de tirer, justement cela-même qu’elle projetait de contenir en dépassant. Que se passe-t-il, demandai-je, quand le medium oublie la médiatisation pour se réintéresser à la médiation qu’il est, au double sens rappelé admirablement par Debray p.10 (porté-par et asservi-à): une obligation, en un mot, pensai-je. Bien m’en a pris? Voyons voir.

Antoine Perraud ne me l’envoie pas dire : il n’y a rien à espérer d’un courrier des lecteurs écrabouillé d’avance par sa “loi médiologique” (il ne dit pas plus «médiatique» que «médiatisante», n’est-ce pas?) qui le voue à quelque chose comme “un zoo humain, une réserve, au mieux un purgatoire”. On devrait trouver profit à vérifier au moins une part de cette comparaison: le “zoo humain”, pratique théâtrale du fétichisme occidental dès la fin du XIXème siècle, dans la continuité “naturelle” de l’exposition zoologique, fait l’objet depuis peu d’un intérêt studieux. On se contentera ici de s’étonner d’une réduction à l’idéologie, sans reste apparent, d’une réalité un peu moins lourde ou plate (acteurs et auteurs des zoos humains savaient fort bien ce qu’ils faisaient, quel que soit le “mal” que nous nous croyons autorisés à penser de ce théâtre). Mais dites donc, cher Antoine Perraud, qui exactement “se leurre” sur la “nature” et la “loi”? Moi qui demande à voir s’il y a un courrier-brut-de-médiation derrière le tout-fait qu’on nous sert sans l’ombre d’un rapport, d’une réponse ou d’une question (de l’affichage au pire à l’erratum au mieux: moins désert que silence partout!)– ou bien vous qui relayez “l’évidence” partagée par tous les pseudo-médias en y ajoutant la couche d’éminente explication dont elle vit sans le dire certes (“faire payer à autrui le besoin que la presse a de lui”)? Votre bon Canetti pose au moins la question: qui sait s’ils ne veulent pas dire une chose – non? Qui sait si nous n’avons rien à nous dire, heure du thé ou pas? Et comment le savoir, et même le voir, si vous décrétez d’avance “inféconde” et “insignifiante” la chose que vous reconnaissez cause en lui refusant toute causerie?

Dans une note unique, l’article de Régis Debray vous précède, me semble-t-il, dans ce curieux dérapage, ni moral ni pieux mais peut-être bien politique, vous le direz, hein. Qui a jamais prétendu “mobiliser la force publique” à coup de soupe ou de scoop médiatiques, fors les fantasmes caressés par les “écoles” de journalisme? Ce n’est pas de force qu’il s’agit mais d’opinion, et sa mobilisation signifie seulement sa publicité, la mise en mouvement visible de ce grand corps de toute façon mobile, ô combien. Seulement voilà: les choses iraient peut-être un peu mieux si cette motion (mobile, motif et motivation), de muette et sourde, aveugle et paralytique qu’elle est souhaitée et mon(s)trée (Canetti a raison alors: “on a peur de leurs dents”), pouvait pour une fois se montrer en montant, élever sa sphère écumeuse, dirait Sloterdijk, pour une fois au-dessus de nos certitudes solidement trempées aux habitudes courantes. Je dis “peut-être”, notez bien: je me demande toujours ce que pourrait bien donner ou dire le regard par exemple des animateurs de télévision (et pourquoi pas des préfets, ministres, juges, voire assemblée nationale qui les imitent si souvent) si pour une fois on les libérait d’avoir à fixer absurdement le rond vide de la caméra, d’avoir à (faire semblant de) parler à ce “nous” qu’il finissent, les pauvres, par prendre pour nous?

Les médias n’existent pas, c’est entendu (quoiqu’on aimerait le leur entendre dire au moins aussi souvent qu’on le lit dans Medium) mais l’opinion non plus: cette chose publique n’est pas une chose mais une chose en train de se faire – causerie, causement ou causation – qu’arrangeraient probablement quelque prothèses un peu moins grossières, un peu moins mal ou bien intentionnées. Qui sait alors si ce qu’il appelle l’entrecroisement, l’hybridation et la fécondation (p.14 – Tiens? Féconder le pourtant réputé infécond? Entendez-vous, messieurs!) du faire-avec par l’être-ensemble, ou “ce qui peut encore subsister, dans nos existences en miettes, d’intégrateur et d’unitif” – qui sait si ce genre de choses ne viendrait pas parfois buller en surface, et flotter dans un air dès lors plus respirable? C’est ce que j’espérais en vous écrivant, chers bons compagnons, et voilà que je ne désespère pas davantage en songeant que cette correspondance, amplement payée de retour par cet échange pas si fréquent dont il faut vous remercier, fait déjà ce qu’elle supposait possible bien que risqué – le nuage dans le thé, non? Bien à vous, très cordialement.

Gilles Clamens – gilles.clamens@wanadoo.fr

1PLPL (Pour Lire Pas Lu – le journal qui mord et fuit…), journal mensuel activiste, fait aussi morceau d’histoire: ses vingt-six numéros, publiés de 2001 à 2005, furent suivis des 23 numéros de son successeur bimestriel Le Plan B – critique des médias et enquêtes sociales, de 2005 à 2010. Ces essais sont issus de l’activisme toujours bien vivant de l’association Acrimed (acronyme de action-critique-médias) porteuse du site Internet du même nom.

Comment allons-nous ? Demande populaire, réponses savantes

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À propos de:

– Ulrich Beck:

La société du risque – Sur la voie d’une autre modernité, (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 1986); traduit de l’allemand par Laure Bernardi, préface de Bruno Latour, éd. Flammarion, coll. Champs 2001, 521 p. (cité ici sous SR).

– Luc Boltanski & Laurent Thévenot: De la justification – Les économies de la grandeur, éd. Gallimard, coll. NRF essais 1991, 483 p. (cité ici sous DJ).

– Peter Sloterdijk:

Écumes – Sphères III : sphérologie plurielle (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 2003); traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éd. Maren Sell 2005, 787 p. (cité ici sous ES).

– Jean-Pierre Dupuy:

Retour de Tchernobyl – journal d’un homme en colère, éd. Seuil 2006, 180 p. (cité ici sous RT).

Comment allons-nous?

Demande populaire, réponses savantes

Qu’en est-il aujourd’hui de ce très vieux couple, le savant et le populaire? Comment s’arrange, en nous tous comme en chacun de nous, l’ancien conflit de ce que je sais et de ce que je crois, de ce que je dis et de ce que je fais, de ce que je veux et de ce que je peux? “Tout s’arrange, mais mal”, disait paraît-il quelque anglais! On est tenté de le répéter à l’heure qu’il est, quand il est clair – si l’on peut dire – que la demande de clarté elle-même brouille beaucoup de choses et de gens. Suffit-il de demander ce qu’il y a – ou mieux: ce qui se passe – aussi exactement que possible, quand on voit mal, à la fois, où adresser et comment formuler la demande? On ne va pas – n’est-ce pas? – demander aux gens dits “politiques”, aux choses dites “media”, aussi institués que peu instituants – quand les uns et les autres paraissent décidément impuissants, volens nolens, à relayer quoi que ce soit1 . Mais si du coup on se contente d’adresser et de formuler la demande entre soi, nous autres épars, comment échapper aux préjugés, bien suffisants qu’ils sont à nos arrangements individuels quand les collectifs sont à ce point en friche?

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Jeux de massacres : mode d’emploi?

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À propos de:

Florence HARTMANN, Paix et châtiment – Les guerres secrètes de la

politique et de la justice internationales; éd. Flammarion, 2007.

Jeux de massacres: mode d’emploi?

Dans une vraie tragédie, en fait, ce

n’est pas le héros qui meurt, mais le

chœur.

Iosif Brodskij

Dall’esilio (1987)

Ex-porte-parole de Carla Del Ponte (procureur dont plus de huit ans de fonction au Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie couvrent une grande moitié de la durée actuelle de ce dernier), journaliste ayant amplement fait la preuve que l’impudeur et les contraintes du reportage ne brisent pas nécessairement l’engagement ni la lucidité (Milosevic – La diagonale du fou, éd. Denoël 1999), Florence Hartmann pourrait bien figurer ou incarner ce que “la presse” (si bien nommée: écrasante!) et “les médias” (si mal nommés: ils médiatisent quoi?) s’acharnent à faire disparaître: la matière à correspondre.

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Comment savoir autrement (ce) qu’on sait ?

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Faire avec :

I Olivier Blondeau (avec la collaboration de Laurence Allard), Devenir média – l’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation, éd. Amsterdam 2007

II Isabelle Backouche, Fabrice Ripoll, Sylvie Tissot & Vincent Veschambre (dir.), La dimension spatiale des inégalités – regards croisés des sciences sociales, éd. PUR 2011

III Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz, L’événement anthropocène – La Terre, l’histoire et nous, éd. du Seuil 2013

IV Francis Dupuis-Déri, Démocratie – Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Lux Éditeurs 2013

(ouvrages cités ci-dessous en italiques, notés en chiffre romain suivi de la pagination)

Comment savoir autrement (ce) qu’on sait?

Autrement”: combien de fois, à combien de propos, nous a-t-on déjà “fait le coup”? Notre commerce vomit à tout bout de champ cette litanie de distinction pure ou vide, probablement contrainte par le paradoxe d’injonction dont il croit faire sa seule affaire, un prétendu individualisme de masse. Dans cette situation en effet, comment faire autrement que produire, consommer, et pourquoi pas penser ou vivre autrement? Dans l’abysse, “Autrement que quoi?” se pose alors en question à ne pas poser – ce à quoi précisément s’occupe le slogan, séduisant d’avance toute demande réputée mineure sous son offre majeure.

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De la télé partout, avec n’importe qui ?

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Faire avec :

La longue marche des télévisions associatives

Les cahiers de champs visuels n°4/5 janvier 2010

Coordination: B. Cailler, G. Pineau & Ch. Pradié

éd. L’Harmattan 2010

De la télé partout, avec n’importe qui?

Qui “regarde la télé” sait qu’il est regardé. Déjà très heureusement exploré (par exemple Dominique Boullier, La télévision telle qu’on la parle – Trois études ethnométhodologiques 2003; Éric Macé, La société et son doubleUne journée ordinaire de télévision 2006, Les imaginaires médiatiques – Une sociologie postcritique des média 2006), ce jeu de réciprocité inégale, comique ou tragique, laisse de côté une autre question, tout aussi pratico-théorique mais tout à fait récente pour cause technique, celle de l’accès (aujourd’hui réalisé) aux “moyens” (réputés jusqu’ici inaccessibles) de ce mass-media qu’on dit si puissant.

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Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

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Faire avec :

Jacques Lacan, Télévision, éd. Seuil 1974 (1)
Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, éd. Galilée 2006 (2)
Daniel Cefaï & Carole Saturno (dir.), Itinéraires  d’un pragmatiste – Autour d’Isaac Joseph, éd. Economica 2007 (3)
Catherine Malabou, Changer de différence – le féminin et la question philosophique, éd. Galilée 2009 (4)
Philippe Descola, L’écologie des autres – L’anthropologie et la question de la nature, éd. Quæ 2011 (5)
Günther Anders, Aimer hier – Notes pour une histoire du sentiment (New York 1947-1949), Fage éd. 2012 (6)
Isabelle Delpla, La justice des gens – Enquêtes dans la Bosnie des nouvelles après-guerres, éd. Presses Universitaires de Rennes 2014 (7)

En italiques ci-dessous, extraits repérés 1 à 7 suivi de la pagination

Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

Éventail ou fantôme, le spectre de l’énigme nommée « présent » est supposé ici habiter comme il peut ces livres disparates. Comme eux, il ne traite d’actualité qu’en action, comète plongée dans la proximité d’un avoir-été et d’un à-venir plus soucieux de nourrir aujourd’hui que renvoyer à hier ou demain. « Soucieulogue », dit l’un (3,6) en reprenant une amicale suggestion. Comme eux, il ne touche à tout qu’avec les outils minutieux de l’attention particulière, chaque fois comme une fois exemplaire, cette fois – ou cette foi ? – des histoires qui ne commencent que si et parce qu’on les écoute pour les reprendre encore. Comme eux enfin, sans porteur ni vecteur commun (quel véritable présent serait commensurable?), il ne flotte qu’en halo de différences cherchant leur singularité en signalant leur position (3,48), moins code que chiffre (1,21), énonciation plus que conception (1,71), évitant certes la réification mais aussi la désincarnation (4,43), suivant trace plutôt qu’empreinte (4,72), reconfigurations plus que transparences et même reconnaissances (7,277), travaillant peut-être à ce que l’un d’eux (2,51) appelle limitrophie au sens large et strict : ce qui avoisine les limites mais aussi ce qui nourrit, se nourrit, s’entretient, s’élève et s’éduque, se cultive aux bords de ces limites.

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QUE FAIT (ce qu’on appelle) “ON” ?

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À propos de :

Dominique BOULLIER, Derrière chez moi… Le bois de Sœuvres à Rennes; éd. Textuel 2001. (1)

Patrick CINGOLANI, La république, les sociologues et la question politique; éd. La Dispute 2003. (2)

Philip PETTIT, Penser en société – Essais de métaphysique sociale et de méthodologie; tr. fr. A. Bouvier, B. Guillarme, P. Livet, A. Ogien; éd. PUF 2004. (3)

James SUROWIECKI, La sagesse des foules; tr. fr. E. Riot; éd. JC Lattès 2008. (4)

Serge REGOURD, Vers la fin de la télévision publique? Traité de savoir-vivre du service public audio-visuel; éd. de l’attribut 2008. (5)

Dominique CARDON & Fabien GRANJON, Médiactivistes; éd. Presses de la FNSP 2010. (6)

Alain BADIOU, Pierre BOURDIEU, Judith BUTLER, Georges DIDI-HUBERMAN, Sadri KHIARI, Jacques RANCIÈRE, Qu’est-ce qu’un peuple?; éd. La fabrique 2013. (7)

Extraits de ces ouvrages, repérés ci-dessous en italiques de (1) à (7)

QUE FAIT (ce qu’on appelle) “ON” ?

Extraire de publications plutôt récentes une poignée de celles qui répondraient à cette question relève évidemment de la bizarrerie. “On” n’est pas un sujet. L’assujettissement ici ne renverrait qu’à l’indéfendable arbitraire, récent ou pas. “On” est partout donc nulle part, de tout âge, terrain ou domaine, donc d’aucun – passoire ou filtre absurde, capable d’arrêter ou laisser passer au hasard moucherons ou chameaux, puces comme éléphants. Pourquoi diable tenter de suivre pareil non-sujet?

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Que faire de nos écrans ?

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à propos de:

Dominique Boullier

(1) La télévision telle qu’on la parle – Trois études ethnométhodologiques, éd. L’Harmattan 2003.

(2) avec Franck Ghitalla, Pergia Ghouskou-Giannakou, Laurence Le Douarin, Aurélie Neau: L’outre-lecture – Manipuler (s’)approprier, interpréter le Web, éd. Bibliothèque publique d’information/Centre Pompidou 2003.

Éric Macé

(3) La société et son doubleUne journée ordinaire de télévision, éd. Armand Colin & Institut National de l’Audiovisuel 2006.

(4) Les imaginaires médiatiques Une sociologie postcritique des médias, éd. Amsterdam 2006.

extraits repérés de (1) à (4) cités ci-dessous en italiques

Que faire de nos écrans?

Médiatique” semble un gros mot si l’on songe que nous existons dans cette eau comme poissons à peine nageurs ou baigneurs, plutôt imbus et fondus dans le milieu du flux. Les temps qu’il fait ou qui passent sont-ils seulement montrables, distincts, distants? Ainsi de nos écrans, pas plus sensibles que le halo continu de leur diffusion, fond et bruit d’une atmosphère naturalisée. Écrans/écrins, voiler/dévoiler, médias/immédia(t)s, monde/immonde, aveu/déni…: on sait combien d’étonnantes contradictions tentent de décrire cet air qu’on respire, cet aliment qui nous tient, cet “ordinaire” enfin dont l’extraordinaire même passe en carburant quotidien. D’où, entre ces deux pôles de faits (le flux qui emporte) et d’idées (que diable se passe-t-il?), le fil tendu d’une litanie à peine éveillée, toujours renouvelée: T’as vu? T’as entendu? T’as lu? T’es au courant? Et ainsi de suite.

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Une chance stupéfiante : la connaissance du monde

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à propos de:

Edward Wadie Saïd

L’orientalismeL’Orient créé par l’Occident (1978). Trad. Catherine Malamoud, éd. du Seuil 2005. Cité O ci-dessous en italiques.

Culture et impérialisme (1992). Trad. Paul Chemla, éd. Fayard Le Monde Diplomatique 2000. Cité C ci-dessous en italiques.

Achille Mbembe

De la postcolonie – Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Éd. Karthala 2000. Cité D ci-dessous en italiques.

Sortir de la grande nuit – Essai sur l’Afrique décolonisée. Éd. La Découverte 2010. Cité S ci-dessous en italiques.

Une chance stupéfiante : la connaissance du monde

Une trentaine d’années: le temps d’une génération suffit-il pour apprendre, sinon comprendre? Entre les années 1980 et 2010, dont ces livres marquent respectivement les bornes, l’ange de l’histoire semble avoir dressé notre regard au sien: observer les choses passées les change, et leur distance à nouveau mesurée renouvèle les choses présentes et peut-être à venir. Ainsi avons-nous vécu pendant longtemps au “vu” et au “su” d’un fatras de significations aujourd’hui dépourvues. On aura beau par exemple affubler de “néo” ou de “post” les termes de “colonialisme” ou “impérialisme”, leurs réalités (historiques, c’est-à-dire culturelles et politiques), revisitées, suffisent à les dépasser définitivement, tandis que ces réalités elles-mêmes s’avancent pour lire un présent et un avenir à l’intérêt renouvelé. Saïd n’aura pas eu le temps de connaître ce que nous appelons depuis peu “les révoltes arabes” – mais elles s’inscrivent déjà comme naturellement dans ses propres remarques1 :

L’histoire de l’islam moderne pourrait être plus intelligible si l’on tenait compte de sa résistance, politique ou non, au colonialisme… Jamais la “rencontre impériale” n’a confronté un Occidental plein d’allant à un indigène hébété ou inerte: il y a toujours eu une forme quelconque de résistance active, et dans l’immense majorité des cas, elle a fini par l’emporter.

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L’éclairage public: une énergie diffuse

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à propos de:

Éveline Pinto (dir.) Pour une analyse critique des médias – Le débat public en danger, éd. du croquant, coll. champ social 2007.

Louis Pinto (dir.) Le commerce des idées philosophiques, éd. du croquant, coll. champ social 2009.

Revue Agone Les intellectuels, la critique & le pouvoir n°41/42 coordonné par T. Discepolo, C. Jacquier & P. Olivera, éd. Agone 2009.

Revue Offensive Divertir pour dominer – La culture de masse contre les peuples, éd. L’Échappée 2010.

Gérard Noiriel Dire la vérité au pouvoir – Les intellectuels en question (nouvelle édition revue et actualisée de Les fils maudits de la République – L’avenir des intellectuels en France, éd. Fayard 2005), éd. Agone 2010.

Noam Chomsky Raison & liberté – Sur la nature humaine, l’éducation & le rôle des intellectuels, textes choisis, éd. Agone 2010.

Peter Sloterdijk Règles pour le parc humain, suivi de La domestication de l’Être – Pour un éclaircissement de la clairière, trad. Olivier Mannoni, éd. Mille et une nuits – éd. Arthème Fayard 2010.

Bruno Latour

La mondialisation fait-elle un monde habitable?, in Territoire 2040 – Prospectives périurbaines et autres fabriques de territoire, Revue d’étude et de prospective n° 2, pp. 9-18, 2009

Cogitamussix lettres sur les humanités scientifiques, éd. La Découverte 2010.

L’éclairage public:

une énergie diffuse

On s’éclaire comme on peut. On sait que l’éclairage public est un drôle d’objet à beaucoup de titres, tous paradoxaux. D’usage privé mais pour tous, réseau commun mais très divers, comprenant aussi bien l’éclatant gaspillage que la parcimonie avaricieuse, irrésistible engagement à consommer et sourde menace très peu engageante – tout un aménagement invisible (câbles souterrains, sources hors de portée, luminescence diurne dans la nuit noire…) au service de la seule visibilité. Cet objet n’est pas un objet mais une ressource enveloppante que la pratique sociale seule peut distinguer, dans l’actualité de sa demande. De banane bleue en ring, de belt en mégalopole, le minuscule réverbère ne se laisse pas oublier. En vol, pas trop loin du sol, les pauvres hublots de l’avion de nuit laissent voir ces drôles de trous d’aiguille lumineux et agités, mobilisant une “carte” fuyante de rayons, dentelles étranges, neurones poussant ou tirant synapses et dendrites en étoiles terrestres, cosmos de vers brillants ou tentacules perdues. On serait, à moins, tenté par les métaphores sensibles – c’est le cas de le dire. Moi aussi j’essaie de m’éclairer – et qui sait ce que ça donne, de près ou de loin?

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