L’amitié singulière, événement de notre politique ?

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à propos de:

Vinciane DESPRET, Isabelle STENGERS: Les faiseuses d’histoires – Que font les femmes à la pensée?, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Émilie HACHE: Ce à quoi nous tenons – Propositions pour une écologie pragmatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2011.

Joëlle ZASK, Participer – Essai sur les formes démocratiques de la participation, éd. Le Bord de l’eau, coll. Les Voies du politique 2011.

En italiques ci-dessous: extraits de ces ouvrages.

L’amitié singulière, événement de notre politique?

Notre situation semble à l’image de toute identité: sinon impossible, du moins très difficile à décrire entièrement ou même préciser partiellement. Je peux certes faire état de tel statut social ou individuel, de telle appartenance géographique, historique ou culturelle – mais on voit que ces mêmes choses deviennent nébuleuses, échappent en éclats ou étincelles de moins en moins clairs. Naguère encore “fonctionnaire” ou “père”, “français” ou “chrétien” allaient à peu près – mais “consultant” ou “cadre”, “ex” ou “homme” et “femme”, “minorité” ou “majorité”, “d’ici” ou “d’ailleurs”? Plus de “même”, dirait-on, mais des semblants d’identités à la recherche de leur nombre, de leurs semblables dont le seul compte – quand il a lieu – garantit l’existence précaire. En régime incertain, “être soi” ne va plus de soi.

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Demander à Faulkner

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À propos de:

William FAULKNER

Toutes les références dans la pagination des éditions suivantes:

Monnaie de singe (Soldiers’pay 1926); éd. Flammarion 1987 (cité MS)

Moustiques (Mosquitoes 1927); éd. de Minuit 1958 (cité M)

Sartoris (1928) éd. Gallimard 1949, coll. Folio 1977 (cité SA)

Le bruit et la fureur (The sound and the fury 1929); éd. Gallimard 1972, coll. Folio 2005 (cité B)

Sanctuaire (Sanctuary 1930); éd. Gallimard NRF 1933 (cité S)

Le hameau (The hamlet 1931); éd. Gallimard 1959, coll. Folio 1998 (cité H)

La ville (The town 1932); éd. Gallimard NRF, coll. Du monde entier 1962 (cité V)

Lumière d’août (Light in August 1932); éd. Gallimard NRF 1948 (cité L)

Pylône (1934) éd. Gallimard 1946, coll. Folio 2005 (cité PY)

Tandis que j’agonise (As I lay dying 1934); éd. Gallimard 1934, coll. Folio 2004 (cité T)

Absalon! Absalon! (Absalom! Absalom! 1936); éd. Gallimard NRF 1953 (cité A)

L’intrus (Intruder in the dust 1948); éd. Gallimard NRF 1952 (cité I)

Requiem pour une nonne (Requiem for a nun 1950), éd. Gallimard 1957, coll. Folio 2008 (cité R)

Parabole (A Fable 1950) , éd. Gallimard 1958, coll. Folio 1997 (cité P)

Le domaine (The mansion 1955); éd. Gallimard 1962, coll. Folio 2004 (cité D)

Demander à Faulkner

Cette bâtarde d’un chirurgien

et d’une sténographe

que vous appelez votre âme

M, p.157

Il y a des choses pour lesquelles

trois mots sont de trop,

et trois mille pas assez.

A, p.145.

Se faire” une idée ou une raison, “faire” connaissance: notre langue mêle curieusement l’eau de la théorie avec le feu de la pratique, ou l’inverse. Peut-être parce que nous aimerions beaucoup ça: comprendre, même un peu, ce qui se passe, histoire d’en faire du même coup quelque chose – comme si nous doutions, souvent, d’y faire (et même d’y être pour…) quelque chose.

La lecture de Faulkner n’est sûrement pas la seule à répondre, mais l’une des plus tentantes: quatre décennies d’écriture ininterrompue (jusqu’aux “faiblesses” dont on accuse l’alcool faulknérien) charrient les paradoxes qui ressemblent à ce désir bardé de doute. L’énergie de l’écrivain n’a d’égale que la désillusion féroce du récit; le sombre désespoir de tout est percé de minces mais éblouissants traits de lumière; le texte ne craint pas plus l’illisibilité stupéfiante que l’empathie la plus fraternelle; une sympathie enfin, aussi loin de la compromission que de l’esprit de sérieux, achève de laisser croire, cinquante ans après la mort du Nobel, à une actualité dont il vaudrait de faire l’épreuve.

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« Nous savons bien mais quand même… » L’exemple de la revue Cosmopolitiques

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« Nous savons bien mais quand même… »

L’exemple de la revue Cosmopolitiques

Musil écrit quelque part la propension à vivre-de quand on renonce à vivre-dans ; le feu, par exemple, ne va pas si mal en spectacle de cheminée. On pourrait aussi bien songer à vivre-avec, ce tiers morceau choisi de nos accointances possibles. Ici entre autres, telles éthologues remarquent le contraste majeur entre deux modes d’élevage : vivre-avec ou vivre-de, domestication et exploitation1. Les cinq années de la revue Cosmopolitiques explorent ce tiers état sans lasser ni se lasser. On y voit les principes ou les fins qui nous font vivre, accompagnés des faits, actions ou moyens dont on pourrait bien vivre, mais aussi des risques et des objections, des fausses pistes et des dérapages qui font de la vie une course plus ou moins bien ou mal ralentie. On pourrait y voir l’œuvre difficile de toute association – dont celle qu’on appelle un peu vite « société » – misant à la fois sur la réciprocité et l’asymétrie des partenaires. On pourrait y voir la version longue et très peuplée de l’espace herbeux que les Islandais montrent aux visiteurs sous le nom de Althing, décrit comme « le plus vieux parlement d’Europe ». On y voit surtout la visée d’une démocratie dont l’essence est l’incertitude acceptée mais aussi contrôlée, incertitude et complexité dûment apprises d’une écologie comme science, appliquée ici à explorer et si possible composer un peuple ou un monde comme un seul monde où nous ne sommes évidemment pas seuls. On n’hésite donc pas à faire avec – suivre au moins, accompagner peut-être et dialoguer au plus – ces remarquables éclats de ce qu’on se surprend à considérer comme l’évidence divinement déclarée : nous n’avons jamais agi ni pensé autrement qu’ainsi, loin des faux semblants mais tout près des malentendus révélés autant que des réalités cachées.

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Propos de salle d’attente : où va-t-on ?

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À propos de:

Bruno Latour, Pasquale Gagliardi (dir), avec Philippe Descola, François Jullien, Gilles Kepel, Derrick de Kerckhove, Giovanni Levi, Sebastiano Maffetone, Angelo Scola, Peter Sloterdijk, Isabelle Stengers, Adam Zagajewski : Les atmosphères de la politique – Dialogue pour un monde commun; éd. Les Empêcheurs de penser en rond 2006 (cité ici sous AP).

Peter Sloterdijk, Le palais de cristal – À l’intérieur du capitalisme planétaire, trad. de l’allemand par Olivier Mannoni; éd. Maren Sell 2006 (cité ici sous PC).

Propos de salle d’attente :

où va-t-on ?

On ne peut pas exclure que nous soyons à un seuil de coopération…

il nous faudra attendre le jugement des générations ultérieures…

Cela répondra-t-il aux espoirs de processus de paix mondiaux…? L’avenir nous le dira.”

Peter Sloterdijk1

Nous attendons beaucoup” peut se lire de deux façons dans notre langue de situation: soit que, las de perdre un temps supposé précieux, nous nous plaignions d’atteindre si peu le but décidément lointain, soit que, au contraire, celui-ci nous semble si proche que sa promesse se gonfle d’impression quasi réalisante. Attendre beaucoup c’est autant patienter que réclamer, mettre à distance et toucher presque – comme si une certaine résignation quant au but se muait en exigence quant au résultat. Comme s’il fallait bien que “ça vienne”, à force de demander: “Alors, ça vient?”. Dans une salle d’attente, on ne saurait attendre trop longtemps.

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Dire qu’il faut tout nous répéter dix fois !

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À propos de : Robert MUSIL, Journaux, tome II; traduction établie et présentée par Philippe Jaccottet d’après l’édition allemande d’Adolf Frisé ; éd. du Seuil 1981.

Dire qu’il faut tout nous répéter dix fois !1

Dix… vingt… et même cent? Vingt-cinq années après cette publication prenons l’occasion aux cheveux, puisque les décennies qui nous écartent de Musil nous rapprochent là-dessus. Son exclamation désolée prend aujourd’hui des allures d’évidence insupportable2. Clamé encore ici ou là, le “Plus jamais ça!” est-il autre chose qu’un nœud de langue de bois?

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Un cas exemplaire

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À propos de :

Jovan DIVJAK, Sarajevo, mon amour – Entretiens avec Florence La Bruyère; éd. Buchet-Chastel 2004.

Un cas exemplaire

Guerre et paix se font moins qu’elles ne se gagnent ou se perdent. On sait même qu’en réalité toute guerre est perdue: reste donc la paix, qu’il s’agit seulement de gagner. Ce livre invite d’abord à voir et à savoir comment gagner la paix. Plus haut et plus loin (mais n’est-ce pas la même chose, la même cause, la même affaire?) ces entretiens sont un matériau exemplaire du problème politique le plus actuel. Qu’est-ce qu’un problème actuel? Ce qui, ici et maintenant, travaille le fond des choses, que les philosophes appellent “essence”, ce qu’elle sont vraiment ou en dernière analyse. Que sont les choses “politiques”? L’exercice et les limites du pouvoir. “Je suis donc je peux”, dit cet homo politicus que, tous et chacun, nous sommes. Alors nous entrons en politique: comment faire pour que l’exercice du pouvoir ne dépasse pas ses limites, et que ses limites n’empêchent pas son exercice? En termes techniques: comment faire vivre une république (limites) en démocratie (exercice), et une démocratie en république? Demandons au général Divjak, qu’une histoire tragique -quelle histoire ne l’est pas?- a métamorphosé en adorable chimère, additionnant exemplairement en lui un Tintin démocrate avec un Socrate républicain.

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