Luc : 21 à 22, 53 – Vienne l’heure

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

21 à 22, 53

Vienne l’heure

Je suis en train de lire la Bible,

un des livres les plus humoristiques qui soit.

André-Georges Haudricourt

Le temps des choses sérieuses commence, comme toujours quand on est en vacance. Le vide fait, c’est le temps du plein: deux images encore (21,1 à 4 & 5-6) et puis, et enfin, la vraie question (7): Maitre, quand donc cela arrivera-t-il? Avant de répondre avec lui, voyons ces deux images, qui ne sont plus qu’à peine imaginaires.

La première, spectacle sous les yeux levés de Jésus: le monde schématisé par le point de vue évangélique – les riches, la pauvre veuve, et le tronc où tous se rendent. C’est bien le monde: soft des billets glissant dans l’escarcelle, hard du cliquetis des pièces. C’est la ronde du superflu et du nécessaire, alternance de la vie: vidons ce lieu.

La seconde, et dernière: le monde encore, mais cette fois ce qu’il en reste d’apparemment sauvable après le coup de balai. Pourtant on ne la sauvera pas, même elle, la beauté des choses; de cette adorable vision qui fait d’une pierre un ornement, non, il ne restera rien. Six versets suffisent ainsi à abattre le maigre moral qui avait résisté aux scènes précédentes: la dérision du roi, la folle sagesse du savant. C’en est fait; ni roi, ni savant, maître encore, mais c’est pour répondre du pire: apocalypse. Le coup de balai avait déjà ce sens que l’apocalypse illustre: l’indignité de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, actes et intentions mêlés – puisque décidément cette génération a mal tourné.

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Luc : 9 – Arithmétique de l’identité

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

9

Arithmétique de l’identité

On sait combien Luc aime alterner les styles et les objets de son discours. Ainsi Jésus, prophète et médecin, docteur et faiseur, pécheur et prieur, alterne-t-il aussi bien ses rôles et ses fonctions: liberté et pardon, enseigner et guérir. On connaît: on vient d’en voir la révision. Qu’on se souvienne cependant que cette alternance n’est pas seulement pédagogique, et en tout cas rien moins que dogmatique; comme toujours chez Luc elle a ses raisons que la raison ne dément pas. Arrivés à ce tiers d’évangile, nous nous rappelons ainsi, à l’invitation de Luc, notre lecture: le pas à pas fort lent certes, d’un parcours astronomique – s’il s’agit d’une constellation où le nombre de foyers (enseignement, pardon, liberté) irradie en tous sens une lumière qu’on a vue épouser dieu sait quels contrastes et quels reliefs. Mais qu’on se souvienne aussi – et Luc s’en souvient maintenant – que tout a commencé en sidérant le lecteur même, par l’ironie de l’identité-gigogne de Jésus.

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Luc : 8,1 à 21 – Écart

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

8,1 à 21

Écart

Ainsi s’emplissent les eaux de la mer que rien n’agite sinon la diversité des significations; ainsi également les rejetons de la race humaine emplissent la terre dont la sécheresse apparaît dans l’étude sous le domaine de la raison.

Saint Augustin

Aliud est autem scire aliquid de re, aliud rem comprehendere, hoc est quicquid in ea latet in potestate habere.

Leibniz

Le secret de toute compréhension est que l’acte même de comprendre dépasse toujours la position qu’il pose.

Kierkegaard

Qu’est-ce qu’un intellectuel? Il arrive qu’on appelle ainsi celui qui ne s’ennuie jamais, même pas le dimanche. Et c’est tout de même ce que chacun sait plus ou moins: qu’un type de ce genre évite sans doute les petites ou grandes choses qui nous occupent, mais non pour les ignorer, plutôt pour les saisir autrement. Luc a ce côté, on l’a vu: Jésus s’amuse autrement, comme il concevait autrement de sermonner ou de ne rien faire le jour du sabbat, et toute chose ainsi depuis, au moins, que nous le lisons sous la main de Luc. Mais « autrement » ne suffit pas: Luc ne détourne que pour mieux orienter, ne divertit que pour mieux convertir. À quoi? Là encore, jusqu’ici en tout cas, pas à ce à quoi on s’attend: moins la foi – elle est toujours déjà là où on ne l’attend pas: dans le lépreux, la veuve, le publicain, le centurion ou la muse des parfums – et bien peu là où on l’attend: dans les disciples – moins la foi donc, que la liberté, ou bien le pardon, ou bien l’enseignement. C’est la manière de l’intellectuel d’ouvrir sur la vie sans s’ouvrir à elle, de donner lieu à vivre comme il faut, sans s’occuper des lieux ou l’on vit, ni les occuper. Jésus préfère la montagne, le lac ou le désert et pourtant cet écart n’est pas celui du baptiste. Ici par exemple, il s’agit de reprendre la route de 4,43: Jésus est moins à l’écart qu’il ne s’écarte ou qu’il n’écarte. Ce geste improbable qui balaie et parcourt en montrant, qui découvre et désigne du même élan, qui nettoie et fertilise, met à jour et laisse croître, c’est le geste du semeur.

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Luc : 6, 20 à 49 – Logopoïèse : Conversion

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

6, 20 à 49

Logopoïèse : Conversion

Quand on parle de la parole de Dieu ou d’un homme, parole ne désigne pas une de ces parties du discours que les grammairiens appellent nom ou verbe, ni aucun mot isolé privé de cette liaison avec d’autres paroles qui le rendraient signifiant, mais un discours ou propos complet, par lequel celui qui parle affirme, nie, ordonne, promet, menace, souhaite ou interroge. En ce sens, parole ne rend pas vocabulum mais sermo (en grec, logos), c’est-à-dire discours, propos, énoncé.

Thomas Hobbes

C’est bien un sermon: un discours complet, moins fait pour être lu que pour être entendu, si entendre suppose la correspondance ou la réponse que les hommes s’envoient, se renvoient, par où les mots sont plus que des mots. Si bien que le lecteur est légitimement perplexe devant un tel texte. Studieux, habitués que nous étions à loucher de conserve avec Luc le maître – un œil sur ce dont on parle, un œil sur ce qu’on veut dire – nous étions en passe d’oublier qu’un texte est aussi, parfois, cette parole que son tissu ne recouvre plus, qui se dévoile. Se dévoiler signifie ici que le dire (logos) prétend se déployer en faire (poïesis). Or Luc n’ignore nullement qu’un tel propos est, à la lettre, impossible: dire n’est pas faire. Comment rendre compte du sermon, c’est-à-dire l’identité dire/faire, sachant que l’écart est à jamais incomblé? « Béatitudes » (20-26), « préceptes » (27-38) et « paraboles » (39-49) sont cette parole. On pourrait aussi bien dire chant ou poème, tant on se sent loin de la didactique; catéchisme ou commandement, tant on se sent loin de la déduction; mythes ou contes, tant on se sent loin du témoignage. Telle est la rupture inaugurée par le sermon dans le texte de Luc, jusqu’ici.

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Luc : 6,1 à 19 – Zazique : ouiquinde…

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

6,1 à 19

Zazique : ouiquinde

Phil0logique : sabbaton & dunamis

Enfantin : de la terre à la lune

Catholique : urbi et orbi

Russe : paix et guerre

Freudien : Narcisse et Œdipe

Grec : Épiméthée et Prométhée

Éloquent : l’Impuissance et la Force

Nous commençons à entrevoir la leçon; nous y avons accroché quelques mots (liberté, enseigner, pardon) et même quelques idées. Les mots vont encore, ce ne sont que des mots. Mais les idées exigent réflexion, c’est-à-dire interrogation. L’une d’elles par exemple ressemble à une énigme: Jésus agit dans la mesure où il ne fait rien. Admettons le fait, amplement décrit dans les versets qui précèdent autant que dans ceux qui vont suivre. Mais l’idée demeure obscure, devient formule ou signal et non sens. Elle signale l’usage par Luc d’exemples certes choisis avec intention; elle formule sans doute cette grande affaire de la liberté à l’horizon de laquelle nous lisons le texte. Mais enfin le sens nous échappe encore.

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Élie – 1 Rois, 17 à 19 – De la pierre ponce ou du poncif ou Pourquoi des prophètes ? Parce qu’il fait sec

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Lecture critique

de livres prophétiques

(traduction Segond)

Élie

1 Rois, 17 à 19

De la pierre ponce ou du poncif

ou

Pourquoi des prophètes ? Parce qu’il fait sec

Posons qu’un homme soit convaincu de l’utilité de la vertu, jusqu’à voir qu’elle est nécessaire à qui se propose quelque chose de grand dans ce monde, ou espère d’être heureux dans l’autre; cependant, jusqu’à ce que cet homme se sente affamé et altéré de la justice, sa volonté ne sera jamais déterminée à aucune action qui le porte à la recherche de cet excellent bien, et quelque autre inquiétude venant à la traverse entraînera sa volonté à d’autres choses.

Leibniz

L’Éternel est vivant (17,1), c’est donc que cette vie ne l’est pas, ou peu. Il est vrai qu’en ces années l’existence est bien sèche, comme le cuir et le poil que porte Élie (2 Rois, 1,8). Achab est le pire: un eczéma têtu, une irritation obstinée, séchant tout, avivant tout. Cette vie n’est pas la vie, elle est à vif; Achab fait plus qu’agacer, il rape, assèche en grattant: une pierre ponce. Cette forme particulière de l’existence qu’est le sec ou l’assèchement, il faut bien y penser.

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