Lire, écrire… Et alors?

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Faire avec :

Patrice LORAUX, Le tempo de la pensée, éd. Du Seuil 1993 (A)

Jean-Christophe BAILLY, Jean-Marie GLEIZE, Christophe HANNA, Hugues JALLON, Manuel JOSEPH, Jacques-Henri MICHOT, Yves PAGÈS, Véronique PITTOLO, Nathalie QUINTANE, «Toi aussi tu as des armes» – Poésie & politique, éd. La Fabrique 2011 (B)

Georges DIDI-HUBERMAN, Aperçues, éd. De Minuit 2018 (C)

(ouvrages cités ci-dessous en italiques, initiale et pagination)

Lire, écrire… Et alors ?

De ces «notes de lecteur» pour tous et pour personne, un horizon, ou une leçon, tient à l’inquiétude de lire et d’écrire. Entendons par là cette banalité crue que ça ne sert à rien, ou encore la banalité cuite de n’y être pas pour grand’chose – «ça» et «y» étant essayer quand même, «grand’chose» étant pouvoir ce que nul ne sait, l’entrain qui vaille la peine. Montaigne l’a su ou cru peut-être, mais enfin nous autres, transpercés de déluges publicitaires, croyons voir sa tour privée éminemment publique partir en fumées privées de tout, même de fumet repérable. Comment se prendre encore à ce qui décourage ainsi?

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Tout est relatif… mais à quoi?

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À propos de :

(1) Jean Maisondieu, Les alcooléens, éd. Bayard, coll. Psychologie 2005

(2) Luc Boltanski, Élisabeth Claverie, Nicolas Offenstadt, Stéphane Van Damme (dir.), Affaires, scandales et grandes causes – De Socrate à Pinochet, éd. Stock, coll. Les essais 2007

(3) Pierre Livet & Frédéric Nef, Les êtres sociaux – Processus et virtualité, éd. Hermann, coll. Philosophie 2009

(4) Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, éd. Seuil, coll. La librairie du XXIe siècle 2013

(5) Michel Fleuriet, Un banquier se rebelle – Réponses à vingt-cinq idées reçues, éd. Nuvis 2013

en italiques ci-dessous, ouvrages cités (1) à (5) suivi de la pagination

Tout est relatif… mais à quoi?

Ça dépend” : est-ce paresse ou sagesse ? Paresse, puisque cette manière de réponse la récuse deux fois du même coup : une fois en renvoyant à plus tard ce qui en déciderait, une fois en la privant d’objet au nom de l’intransitif. Mais sagesse après tout : il est bien vrai que la dépendance commande en toutes choses, bêtes, hommes, et Terre comprise. Il est donc tentant de prendre au sérieux ce qui semble d’avance éviter (paresse) ou dépasser (sagesse) tout sérieux. Relativité, autre nom d’une dépendance universelle, n’est-ce pas d’ailleurs le nom d’une physique objective, qui ne recule nullement devant l’effort d’une réponse ? Restreinte et même générale, elle ressemble assez peu à ce qu’on nomme “relativisme” pour y dénoncer le saut de la relation à la valeur : si tout dépend de tout, alors tout “est” dans tout, tout vaut et se vaut – donc rien ne vaut.

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Une Bosnie de mille ans au présent : notre culture politique

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À propos de:

Janine MATILLON, Les deux fins d’Orimita Karabegovic; éd. Maurice Nadeau, Paris 1996. (cité ici sous JM)

Milovan DJILAS & Nadezda GACE, Un bosniaque: Adil ZULFIKARPASIC – Histoire contemporaine de la Bosnie à travers des entretiens avec l’homme qui essayé d’éviter la guerre; éd. Institut Bosniaque, Zurich 1996. (cité ici sous AZ)

Une Bosnie de mille ans au présent :

notre culture politique

L’histoire est un drôle d’objet, pour peu qu’on la considère vivante. Souvent morte il est vrai, elle n’est guère en nous qu’un savoir à peu près imaginaire, animant ses données d’un peu plus de “réel” que nos fantasmes ou illusions – sans cesser d’ailleurs de les confirmer. C’est que tout savoir a quelque chose de déjà su, de l’ordre de ce jugement qui presque toujours préjuge. Or il arrive que l’histoire vive ou renaisse peut-être, surgisse ou émerge soudain, moins souvenir que rappel: une exigence tout à coup imposée. Celle qu’on dit récente ou contemporaine – quelles que soient les limites de cette désignation où se niche l’ironie réputée de toute histoire – est bien sûr la première tentée ou surprise par ce coup. L’inattendu se fait inévitable sinon banal. Ainsi est-il tout de même plus difficile de croire Auschwitz dépassé que Jeanne d’Arc sourde.

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Luc : 13, 22 à 35 et 14 – Ambulance

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

13, 22 à 35 & 14

Ambulance

La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi.

Montaigne

Vient le temps des paraboles. Ici nous faisons un seul trait (de 13,22 à 14,35) de telles escales, comme si elles étaient un plus grand navire transportant la parole en des lieux mêlés: villes, villages et route déjà (13,22), passage de porte (24), Jérusalem la Ville (33), la salle de banquet surtout (14,1 à 24), et puis la route encore et toujours (25). Ainsi une première lecture pourrait facilement convaincre qu’il est question d’espace. Nous y avions naguère repéré la politique du Christ (cf lecture de 4,14 à 44 & 5). La seconde raison de lire ces lignes comme un seul voyage est la scansion régulière du scandale, le rythme lancinant de l’insupportable question (tout/rien, vie/mort), ce coche qu’on peut rater, qu’on va rater de le savoir si décisif: vous serez jetés dehors (13,28), vous ne me verrez plus (35), mets toi à la dernière place (14,10), n’invite pas tes amis ni tes frères (12), aucun des invités ne goûtera de mon souper (14), il s’agit d’haïr ton père, ta mère (26) et que le sel perde sa saveur (34) – donc: avoir de l’oreille (35). Au milieu de ces textes à frémir, l’emblème de l’hydropique (2) que le sel dessalé répétera in extremis: le fameux ressort, tendu déjà par le sermon sur la montagne, selon quoi ce qui sauve tue, et ce qui tue sauve. Sévère effort de penser là où la pensée perd ses marques; remise sur le métier du risque essentiel à l’ouvrage toujours le même: que diable allons-nous faire dans cette galère?

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Exergue – Parabole de l’introduction : l’ours et le juge d’instruction

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Lecture critique de la Bible

(traduction Segond)

1979-1990

EXERGUE

J’avais dit: vous êtes des dieux – vous êtes tous des fils du Très-Haut. Cependant vous mourrez comme des hommes. Vous tomberez comme un prince quelconque.

Psaumes 82,6.

Et me semble qu’il y a je ne sais quoi de Dieu qui veut souvent sa gloire apparaître en l’hébétation des sages, en la dépression des puissants et en l’érection des simples et humbles.

Rabelais

Plaisante foi qui ne croit ce qu’elle croit

que pour n’avoir le courage de le décroire!

Et ceux-là se moquent, qui pensent apetisser nos débats et les arrêter en nous rappelant à l’expresse parole de la Bible.

Montaigne

En un mot pour être fidèle il fait croire aveuglément,

mais pour être philosophe il faut voir évidemment.

Malebranche

La Bible est un livre écrit par les hommes, comme tous les livres. Par des hommes qui étaient différents de nous parce qu’il vivaient en des temps quelque peu différents des nôtres; ils étaient un peu plus simples que nous dans bien des choses, en revanche infiniment plus ignorants que nous aussi. La Bible es donc un livre qui contient une part de vérité, une part d’erreur, des choses bonnes et des choses mauvaises. Plus une explication de la Bible la replace au niveau d’un livre tout à fait ordinaire, meilleure elle est, et tout ceci se serait produit depuis longtemps de soi-même, si notre éducation, notre crédulité effrénée et la manière actuelle de poser le problème ne s’y opposaient.

Lichtenberg

Un dieu déguisé en pigeon vient faire un enfant à une vierge qui accouche

et reste vierge. Cet enfant est un autre dieu que le pigeon, et l’est pour faire le même; il n’est venu sur terre que pour y être pendu, et il revient tous les jours à la foi des prêtres pour être escamoté et mangé par eux. Cependant il y a un troisième dieu qui ne voyage point mais il est le père du dieu pendu. C’est le fils et le père qui ont fait ensemble ce même dieu pigeon qui, avec la pucelle juive, a refait le fils.

Condorcet

La meilleure manière de lire ce divin livre c’est de le lire à la manière des livres humains. Car la Bible est un livre écrit par des hommes pour d’autres hommes. Plus nous lisons la Parole de Dieu d’une manière humaine, plus nous la rapprochons du but de son auteur, qui créa l’homme à son image et qui, dans toutes les œuvres et dans tous les bienfaits par lesquels il se révèle à nous, agit d’une manière humaine.

Herder

La religion du peuple, pour dégager et nourrir de grands principes, doit marcher la main dans la main avec la liberté. (…) Avant que nous ne donnions aux idées une envergure esthétique, c’est-à-dire mythologique, celles-ci n’ont aucun intérêt pour le peuple; et inversement avant que la mythologie ne soit rationnelle, elle ne peut que faire honte au philosophe.

Hegel

On peut appeller la foi et l’espérance les vertus des dupes au profit des fripons.

Volney

La Bible est la patrie portative du judaïsme.

Heine

Dieu ne peut parler que de lui-même. Or Dieu c’est Jésus et nous sommes ses membres. Donc l’Esprit Saint est forcé de parler en même temps de nous, et chacun est en droit de s’appliquer à lui-même en cette qualité chacune des paroles du Livre Saint.

Léon Bloy

Comme on lui demandait un jour quel livre

l’avait le plus influencé, Brecht répondit: Vous allez rire: la Bible.

Il demeure qu’au point où en sont les choses, ne méritent guère intérêt que les questions de stratégie et de métaphysique, celles qui nous rivent à l’histoire et celles qui nous en arrachent: l’actualité et l’absolu, les journaux et les évangiles…

J’entrevois le jour où nous ne lirons plus que des télégrammes et des prières.

Cioran

Le véritable contenu de la Bible, c’est la personne qui lit la Bible.

Marshal McLuhan

En d’autres termes, si nous tenons le rapport à l’auteur pour l’arrière-plan du texte, le rapport au lecteur en constitue l’avant-plan. On doit alors affirmer avec force que l’avant-plan surpasse l’arrière-plan.

André LaCocque & Paul Ricœur

Dans la communauté juive vieille de plusieurs sièces, la Bible n’avait jamais été considérée comme une œuvre indépendante, lisible sans l’intermédiaire des commentaires de la tradition orale. Elle était devenue, en particulier au sein du judaïsme d’Europe Centrale, un livre marginal, compréhensible par le seul moyen de la Halakka et de ses commentateurs autorisés, la Mishna et le Talmud.

Shlomo Sand

Remerciements 2014

Rédigées pendant une décennie à partir de 1979, ces lectures n’auraient pas vu le jour sans la petite bande de compagnes et compagnons autoproclamé “groupe de Bergerac”. C’est grâce à ses réunions régulières dans un “Foyer Protestant” que cette rédaction s’est imposée au mécréant que je suis. Jacques Ellul avait bien voulu, de son côté, autoriser en 1980 des publications partielles dans les revues “Foi & Vie” et “Études théologiques & religieuses”. Que tous partagent ici le souvenir ému de ces jours anciens où, sine ira et studio, l’amitié s’épanchait en lectures critiques, amusées ou énervées mais toujours attentives.

Parabole de l’introduction: l’ours et le juge d’instruction

En laissant à ces essais eux-mêmes le soin de répondre à la question “pourquoi une lecture critique de la Bible?”, on voudrait insister ici sur l’unité de cette lecture de textes fort divers.

Cette unité est d’abord apparente, en ce que la plupart de ces textes sont sinon “les plus connus” du moins les plus célèbres, quasi lieux communs. Bien entendu, cette apparence, même objective, ne suffirait pas à donner sens à l’entreprise: le seul prétexte d’un catalogue (ce que tout le monde connaît dans la Bible…) ne légitime pas encore la lecture – d’autant que d’autres textes choisis ici sont “moins connus”.

C’est pourquoi l’unité se trouve encore ailleurs. Si l’on choisit tels textes dont la “banalité” est reconnue ou d’autres seulement par curiosité, c’est qu’il s’agit de les traiter pour eux-mêmes, moins parties que touts. Dans un grand texte tout est grand: sans entrer dans la querelle peut-être fausse de la lettre et de l’esprit, il s’agit d’éprouver ces textes, de les questionner résolument comme s’ils avaient à répondre d’eux-mêmes et non de leur situation historique ou historisante.

La contrariété de ces deux directions saute aux yeux: d’une part le choix de textes appartenant au domaine public, d’autre part le choix de considérer chacun comme un tout résistant et répondant au questionnement positif, volontaire, armé – critique. L’unité idéale dont on voudrait voir cette lecture créditée serait donc le travail de cette contrariété dans les textes eux-mêmes. La critique, pour active qu’elle soit, n’a de sens que si elle s’annule devant le texte en sa vérité, si elle prévient seulement de ce qui risque toujours de faire taire le texte qu’elle lit. Cela suppose au bout du compte que le texte soit laissé à sa libre parole. La critique n’a de sens que si elle indique (pointer le doigt) l’enjeu, l’intérêt, la valeur du texte même. Elle ne se présente donc pas comme un “dernier mot”, ni même comme du “nouveau”. Elle ne se rêve pas comme un autre texte mais seulement comme l’appareil du texte, l’apprêt dont il a besoin pour être lu – le commencement que suppose toute lecture.

En ce sens la critique est essentiellement pauvre: ni apparat érudit ni apparition géniale, ni relique ni trouvaille, ni premier ni dernier mot – mais propédeutique, répétition intiale du texte devant lequel elle tient ouvert l’accès, envers et contre tout. Voilà pourquoi on verra qu’au-delà de la diversité des motifs, ces lectures disent au fond la même chose, tournent en rond, reprennent comme la vrille le même sillon. Si elle réussit, la propédeutique ne peut être que circulaire, selon le vieux mot d’Aristote pour qui l’instruction ne peut être qu’encyclopédique.

De l’instruction qui réveille le jugement à la danse de l’ours qui attire l’attention, voilà le double reflet à quoi devrait se reconnaître l’unité d’une lecture véritablement critique, si elle a lieu.

Gilles Clamens – gilles.clamens@wanadoo.fr