Passé = pas sans

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Faire avec :

Georges Mink et Pascal Bonnard (dir.)

Le passé au présent – Gisements mémoriels et actions historicisantes en Europe centrale et orientale

Michel Houdiard éditeur 2010

Extraits cités ci-dessous en italiques avec pagination

Passé = pas sans

Mes notes dites “balkanisées” le sont par leurs objets (quelques dizaines de publications ad hoc) mais aussi par leur propre assujettissement: quoi de mieux ou pire que la Toile pour indiquer l’éclatement continu, aussi accessible que peu perceptible? “Feux d’artifice”, affichait le titre d’une de ces notes dont on ne sait trop si elles disent les lectures ou le lecteur – éclair que Péguy voyait en reconnaissance radicale: lire vraiment, ce serait “la coïncidence en acte du lu et du lisant” (Camille Riquier). Plutôt qu’éclair ou coïncidence, la même note visait (et vise encore, comme toutes les autres) un simple “correspondre” – d’ailleurs interrogatif.

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L’histoire des catastrophes, ou la vie rêvée des morts

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à propos de:

Gilbert ACHCAR, Les Arabes et la Shoah – La guerre israélo-arabe des récits; éd. Actes Sud, coll. Sindbad 2009.

Shlomo SAND, Comment le peuple juif fut inventé – De la Bible au sionisme; traduit de l’hébreu par Sivan Cohen-Wiesenfeld & Levana Frenk; éd. Flammarion, coll. Champs-Essais 2010 (1ère éd. Librairie Arthème Fayard 2008)

L’histoire des catastrophes,

ou la vie rêvée des morts

Les livres d’histoire couvrent de noir ordinaire nos brillantes expériences. Hier peut bien être tout ce qu’on voudra – aujourd’hui palpite, souverain, l’actuel qui nous porte. Toute disparition nous semble une perte, jour à jour oubliée, comblée par ce qui arrive. Qu’ai-je à faire de ces heures lointaines, affadies, décolorées, passées? Qu’ai-je à faire de ces gens qui ne sont plus? De ces lieux à peine reconnaissables dont les ruines ou la durée ne rendent hommage qu’à la présence du jour qui les habite? On appelle “devoir de mémoire” ce mensonge funèbre, arrêté un moment à visiter le mort.

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Comment ça se passe quand ça ne va plus

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à propos de:

W. E. B. Du Bois, Les âmes du peuple noir – édition établie par Magali Bessone, La Découverte-Poche 2007

Didier Fassin & Patrice Bourdelais (dir.), Les constructions de l’intolérable – Etudes d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral – éd. La Découverte, coll. Recherches 2005

Isabelle Delpla & Magali Bessone (dir.), Peines de guerre – La justice pénale internationale et l’ex-Yougoslavie – éd. Ehess 2010

Comment ça se passe quand ça ne va plus

ou

Les sentiers de notre justice

Une question très embêtante en république est d’accomplir ou de mesurer notre responsabilité dans ce qui se produit en notre nom. Ce qu’on appelle “justice” est un bon exemple: quoi que nous mettions dans ce sac, il est difficile de ne pas nous y mettre. Non que nous tenions toute la place, mais enfin “au nom du peuple” n’est pas tout à fait une blague si ce n’est pas tout à fait une évidence. Pas plus collectivistes que ça, nous hésitons à nous croire vraiment engagés par des décisions auxquelles peu d’entre nous participent directement. Mais pas plus individualistes que ça, nous ne pouvons non plus nous dégager de situations dont nous voyons bien – surtout quand elles sont déplaisantes ou pires – qu’elles nous mettent en cause. La plupart du temps, entre engagement très modéré et dégagement très incertain, nous faisons comme tout le monde: on s’arrange. Il faut des situations vraiment critiques pour que l’arrangement ordinaire ait un peu de mal à passer, contraint de changer ou d’aller voir ailleurs. Ce sont de telles situations que ces trois livres examinent, ou plutôt creusent, puisqu’ils invitent à y demeurer.

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Une critique toujours piégée ?

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À propos de :

Denis DE ROUGEMONT, Journal d’un intellectuel en chômage, éd. Albin Michel 1937

Zygmunt BAUMAN, S’acheter une vie – Essais (ici SV); trad. Christophe Rosson, éd. Actes Sud/Jacqueline Chambon 2008

Axel HONNETH, La société du mépris – vers une nouvelle théorie critique (ici SM); éd. établie par Oliver Voirol, trad. Olivier Voirol, Pierre Rusch et Alexandre Dupeyrix, éd. La Découverte 2006 & 2008

Ss la dir. de Didier FASSIN & Alban BENSA, Les politiques de l’enquête – Épreuves ethnographiques (ici PE), éd. La Découverte 2008

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Une critique toujours piégée ?

La question est peut-être spécialement contemporaine, mais croise aussi la fort ancienne inquiétude de tout un chacun: comment et pourquoi diable nos connaissances les plus ajustées ne font-elles pas plus de justice dans le monde? Par quelle bizarrerie la lucidité la plus publiquement aiguisée ne semble-t-elle parvenir qu’exceptionnellement à se traduire en actes partagés?

Mille réponses renvoient déjà la question à sa supposée naïveté (au mieux) ou à sa folie (au pire): tout le monde sait que savoir et opinion font deux, que connaissance et action font encore deux, que la recherche intellectuelle et la réalité sociale font toujours deux, et que… la liste serait interminable de tout ce qui tombe dans le panier de Don Quichotte, l’évidence selon laquelle, pas plus que les livres et le monde, comprendre et faire ne concernent “tout simplement” ni les mêmes choses, ni les mêmes gens, ni le même espace, ni le même temps. Bon.

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Demander à Faulkner

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À propos de:

William FAULKNER

Toutes les références dans la pagination des éditions suivantes:

Monnaie de singe (Soldiers’pay 1926); éd. Flammarion 1987 (cité MS)

Moustiques (Mosquitoes 1927); éd. de Minuit 1958 (cité M)

Sartoris (1928) éd. Gallimard 1949, coll. Folio 1977 (cité SA)

Le bruit et la fureur (The sound and the fury 1929); éd. Gallimard 1972, coll. Folio 2005 (cité B)

Sanctuaire (Sanctuary 1930); éd. Gallimard NRF 1933 (cité S)

Le hameau (The hamlet 1931); éd. Gallimard 1959, coll. Folio 1998 (cité H)

La ville (The town 1932); éd. Gallimard NRF, coll. Du monde entier 1962 (cité V)

Lumière d’août (Light in August 1932); éd. Gallimard NRF 1948 (cité L)

Pylône (1934) éd. Gallimard 1946, coll. Folio 2005 (cité PY)

Tandis que j’agonise (As I lay dying 1934); éd. Gallimard 1934, coll. Folio 2004 (cité T)

Absalon! Absalon! (Absalom! Absalom! 1936); éd. Gallimard NRF 1953 (cité A)

L’intrus (Intruder in the dust 1948); éd. Gallimard NRF 1952 (cité I)

Requiem pour une nonne (Requiem for a nun 1950), éd. Gallimard 1957, coll. Folio 2008 (cité R)

Parabole (A Fable 1950) , éd. Gallimard 1958, coll. Folio 1997 (cité P)

Le domaine (The mansion 1955); éd. Gallimard 1962, coll. Folio 2004 (cité D)

Demander à Faulkner

Cette bâtarde d’un chirurgien

et d’une sténographe

que vous appelez votre âme

M, p.157

Il y a des choses pour lesquelles

trois mots sont de trop,

et trois mille pas assez.

A, p.145.

Se faire” une idée ou une raison, “faire” connaissance: notre langue mêle curieusement l’eau de la théorie avec le feu de la pratique, ou l’inverse. Peut-être parce que nous aimerions beaucoup ça: comprendre, même un peu, ce qui se passe, histoire d’en faire du même coup quelque chose – comme si nous doutions, souvent, d’y faire (et même d’y être pour…) quelque chose.

La lecture de Faulkner n’est sûrement pas la seule à répondre, mais l’une des plus tentantes: quatre décennies d’écriture ininterrompue (jusqu’aux “faiblesses” dont on accuse l’alcool faulknérien) charrient les paradoxes qui ressemblent à ce désir bardé de doute. L’énergie de l’écrivain n’a d’égale que la désillusion féroce du récit; le sombre désespoir de tout est percé de minces mais éblouissants traits de lumière; le texte ne craint pas plus l’illisibilité stupéfiante que l’empathie la plus fraternelle; une sympathie enfin, aussi loin de la compromission que de l’esprit de sérieux, achève de laisser croire, cinquante ans après la mort du Nobel, à une actualité dont il vaudrait de faire l’épreuve.

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Que dire, si dire ne fait rien ? Que faire, si faire ne dit rien ?

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À propos de:

Predrag Matvejevic, Vidosav Stevanovic, Nikola Kovac, Ivan Djuric, Francis Combes, Christian Petr:

ex-Yougoslavie Sarajevo, le miroir brisé; éd. Le temps des cerises 1995 (cité ici sous SMB)

Predrag Matvejevic, Vidosav Stevanovic, Zlatko Dizdarevic:

Ex-Yougoslavie, Les seigneurs de la guerreMilosevic, Tudjman, Karadzic, Mladic, Seselj, Arkan, Susak et les autres… ; éd. L’esprit des péninsules 1999 (cité ici sous SLG)

Paul Garde:

Fin de siècle dans les Balkans – 1992-2000,analyses et chroniques; éd. Odile Jacob 2001 (cité ici sous FSB)

Vidosav Stevanovic:

Voleurs de leur propre libertéJournal de la solitude; traduit du serbe par Mauricette Begic et Nicole Dizdarevic, éd. L’esprit des péninsules 2003 (cité ici sous VPL)

Isabelle Delpla (articles)

Justice internationale et réconciliation: les plaidoyers de culpabilité, un paradigme rhétotrique?, in Après le conflit la réconciliation? ss la dir. de S. Lefranc, éd. Michel Houdiard 2006 (cité ici sous JIR)

Incertitudes privées et publiques sur les disparus en Bosnie-Herzégovine, in Crises extrêmes, ss la dir. de Le Pape, Siméant et Vidal, éd. La découverte 2006 (cité ici sous IPD)

Que dire, si dire ne fait rien?

Que faire, si faire ne dit rien?

Ces questions tournent depuis si longtemps qu’il y a quelque grossièreté à s’en laisser saisir. Moins tournantes qu’errantes, se dit-on: le saisissement court le risque du divertissement, quand l’action, elle, bonne ou mauvaise, n’attend pas. Agir n’est ni faire ni dire – train lancé, entrain que nul ou tous entraînent, entraînés ou embarqués que nous sommes, n’est-ce pas? Pas besoin de questions donc: cette histoire ne se fait sans doute pas sans nous mais nous n’y pouvons pas grand’chose, nous autres subalternes, tout juste bons à croire que nous faisons ce que nous pouvons et disons ce que nous pensons.

Pour peu cependant qu’on tâche de penser ce que nous disons, de juger ce que nous faisons, les mêmes questions reviennent comme frelons. Les rudes épisodes balkaniques de ces quinze dernières années, même entre autres, sont de ceux qui travaillent ainsi, vrombissant de leurs séquelles ponctuées par les “nouvelles” – piqûres de rappel. Un tribunal international est encore là qui fait régulièrement parler de lui; telle ou telle manifestation est encore ici (anniversaire ou pétition, urgence ou souvenir) qui signalent que d’autres vivent ou meurent, à l’instant, de ce passé. “Autres”? “Passé”? C’est justement ce que le train de l’action, la machine de l’histoire, ne dit pas, indifférente qu’elle est à tout définitif, arrêt ou diktat. Elle passe mais ne laisse rien passer si laisser passer veut dire connaître une fois pour toutes. Son ironie est fameuse: elle ne laisse rien passer parce qu’elle laisse tout passer.

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