L’administration fonctionnaire ou la banalité d’un pouvoir

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Marc Olivier Baruch

Servir l’État français – L’administration en France de 1940 à 1944, éd. Fayard 1997 (SE)

(dir.) Une poignée de misérables – L’épuration de la société française après la Seconde Guerre mondiale, éd. Fayard 2003 (PM)

Des lois indignes? Les historiens, la politique et le droit, éd. Tallandier 2013 (LI)

Extraits cités ci-dessous en italiques

SE, PM ou LI +paginationæ©

L’administration fonctionnaire

ou

la banalité d’un pouvoir

Nous autres fonctionnaires saisissons rarement l’occasion d’examiner le fonctionnement. Le mot le dit déjà: accomplir, exécuter ou s’acquitter d’une tâche légale, publique ou étatique – cette réalisation n’a d’autre “réalité” que fongible. Paradoxes de guichets et bureaux, tournées et comptages, écoles et formations, rapports et notes de service, missions et commissions: autant de milieux, d’espaces, de temps omniprésents mais neutres, routiniers mais obscurs, de circuits codés, de voies dites hiérarchiques, de couloirs et de salles d’attente, non-lieux seulement numérotés, siglés, réputés “machine” ou “système”, “labyrinthe” et “arcanes”, eux-mêmes moqués moins en “château” qu’en “usine à gaz” ou “mille-feuille”… C’est que la chose paraît toujours déjà aussi vieille que ridicule: de blouses à blousons, de lorgnons à costard-cravate, les regards n’en demeurent pas moins baissés, sur le gris (souris ou éléphant) d’un “collectif” irresponsable. Avant Kafka, Melville a résumé pour nous la situation, d’un seul impérissable trait: I would prefer not to.

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Jeux de massacres : mode d’emploi?

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À propos de:

Florence HARTMANN, Paix et châtiment – Les guerres secrètes de la

politique et de la justice internationales; éd. Flammarion, 2007.

Jeux de massacres: mode d’emploi?

Dans une vraie tragédie, en fait, ce

n’est pas le héros qui meurt, mais le

chœur.

Iosif Brodskij

Dall’esilio (1987)

Ex-porte-parole de Carla Del Ponte (procureur dont plus de huit ans de fonction au Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie couvrent une grande moitié de la durée actuelle de ce dernier), journaliste ayant amplement fait la preuve que l’impudeur et les contraintes du reportage ne brisent pas nécessairement l’engagement ni la lucidité (Milosevic – La diagonale du fou, éd. Denoël 1999), Florence Hartmann pourrait bien figurer ou incarner ce que “la presse” (si bien nommée: écrasante!) et “les médias” (si mal nommés: ils médiatisent quoi?) s’acharnent à faire disparaître: la matière à correspondre.

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Demander à Hannah

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Hannah Arendt, Journal de pensée (1950-1973)

éd. Ursula Ludz & Ingeborg Nordmann, trad. Sylvie Courtine-Denamy, Seuil 2005.

Cité ci-dessous en italiques et pagination

Demander à Hannah

Ce livre salue de loin,

Laisse-le être non lu…

693

Ne parle pas si tu peux lire;

ne lis pas si tu peux écrire;

n’écris pas si tu peux penser.

712

On ne demanderait pas mieux que de la suivre, et peut-être est-ce déjà fait: quoi de plus courant que “non lue”, la massive sommité d’Arendt (ce Journal n’étant que la pointe d’une banquise éditoriale) réclamée presque partout sinon par tous au (petit) monde “intellectuel”? Réclamer tout sans se réclamer de rien, c’est à peu près ce que fait “gagner” la notoriété, comme une propriété d’autant plus écrasante qu’elle est sans nom. On ne le lui fait pas dire ici même, dès 1953, quand elle note, au fil d’un rapprochement sociétés par actions/bureaucratie, l’apparition du principe puisque tout est à tous, rien n’appartient donc à personne (395). Dix ans plus tard (la controverse Eichmann) elle y repense peut-être, quoiqu’autrement, quand celui qui veut dire la vérité est confronté à des gens qui disent: ne te défile pas, es-tu pour ou contre nous? On est en présence de deux mensonges (815). On aimerait “n’être pas lu” à beaucoup moins que ça.

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Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

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Jacques Lacan, Télévision, éd. Seuil 1974 (1)
Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, éd. Galilée 2006 (2)
Daniel Cefaï & Carole Saturno (dir.), Itinéraires  d’un pragmatiste – Autour d’Isaac Joseph, éd. Economica 2007 (3)
Catherine Malabou, Changer de différence – le féminin et la question philosophique, éd. Galilée 2009 (4)
Philippe Descola, L’écologie des autres – L’anthropologie et la question de la nature, éd. Quæ 2011 (5)
Günther Anders, Aimer hier – Notes pour une histoire du sentiment (New York 1947-1949), Fage éd. 2012 (6)
Isabelle Delpla, La justice des gens – Enquêtes dans la Bosnie des nouvelles après-guerres, éd. Presses Universitaires de Rennes 2014 (7)

En italiques ci-dessous, extraits repérés 1 à 7 suivi de la pagination

Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

Éventail ou fantôme, le spectre de l’énigme nommée « présent » est supposé ici habiter comme il peut ces livres disparates. Comme eux, il ne traite d’actualité qu’en action, comète plongée dans la proximité d’un avoir-été et d’un à-venir plus soucieux de nourrir aujourd’hui que renvoyer à hier ou demain. « Soucieulogue », dit l’un (3,6) en reprenant une amicale suggestion. Comme eux, il ne touche à tout qu’avec les outils minutieux de l’attention particulière, chaque fois comme une fois exemplaire, cette fois – ou cette foi ? – des histoires qui ne commencent que si et parce qu’on les écoute pour les reprendre encore. Comme eux enfin, sans porteur ni vecteur commun (quel véritable présent serait commensurable?), il ne flotte qu’en halo de différences cherchant leur singularité en signalant leur position (3,48), moins code que chiffre (1,21), énonciation plus que conception (1,71), évitant certes la réification mais aussi la désincarnation (4,43), suivant trace plutôt qu’empreinte (4,72), reconfigurations plus que transparences et même reconnaissances (7,277), travaillant peut-être à ce que l’un d’eux (2,51) appelle limitrophie au sens large et strict : ce qui avoisine les limites mais aussi ce qui nourrit, se nourrit, s’entretient, s’élève et s’éduque, se cultive aux bords de ces limites.

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Des choses que nous pensons

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À propos de :

Ian Hacking

L’âme réécrite – Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, (1995) trad. Julie Brumberg-Chaumont et Bertrand Revol avec la collaboration d’André Leblanc et Christophe Dabitch, éd. Les empêcheurs de penser en rond, 1998.

Entre science et réalité – La construction sociale de quoi ?, (1999) trad. Baudouin Jurdant, éd. La Découverte (2001),/Poche, 2008.

Les fous voyageurs, trad. Françoise Bouillot, éd. Les empêcheurs de penser en rond, 2002.

En italiques ci-dessous, ouvrages cités AR, SR, FV suivi de la pagination

Des choses que nous pensons

Penser” fait un peu peur, mais enfin sentir et croire, estimer ou opiner, apprendre ou comprendre, ça nous connaît bien. Le professeur de Toronto et du Collège de France se tient obstinément là : que peut bien faire à “la réalité” ce qui fait que nous ne cessons de l’ “apprécier ainsi”, l’ “entendre comme”, la “prendre pour” ceci ou cela ? Incessant tel que ces guillemets sont de trop : nous nous soucions si peu de nommer cette réalité que nous nous contentons de l’appeler tous les jours, de la convoquer sous des fourches impératives mais changeantes à notre gré souverain (la fameuse “vue de nez” !), celles de nos façons de voir, de trouver bon ou de rejeter. Rudes bavardages et douces conversations savent-ils ici qu’ils font aussi bien, ou mal, que les sciences les plus érudites ?

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Bonnes brises par mauvais temps

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À propos de :

Barbara Cassin

(1) Plus d’une langue, éd. Bayard, coll. Les petites conférences 2012

(2) Jacques le Sophiste – Lacan, logos et psychanalyse, éd. EPEL, coll. Essais 2012

(3) La nostalgie – Quand donc est-on chez soi?, éd. Autrement 2013

Vinciane Despret

(4) Penser comme un rat, éd. Quæ, coll. Sciences en questions 2009

(5) Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions?, éd. La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond 2012

Isabelle Stengers

(6) Une autre science est possible! – Manifeste pour un ralentissement des sciences, suivi de William James, Le poulpe du doctorat (1903) présenté par Thierry Drumm, éd. La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond 2013

en italiques ci-dessous, ouvrages cités (1) à (6) suivi de la pagination

Bonnes brises par mauvais temps

Quoiqu’il nous occupe beaucoup, le mauvais temps ne nous surprend guère: plus il nous occupe, plus il paraît normal, et normal, donc, le ressassement de cette situation moins préoccupante que simplement mais indéfiniment occupée. Supposons qu’on s’en étonne. Après tout, s’il est vrai que le temps se gâte souvent, est-ce bien une raison pour en parler toujours?

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Tout est relatif… mais à quoi?

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À propos de :

(1) Jean Maisondieu, Les alcooléens, éd. Bayard, coll. Psychologie 2005

(2) Luc Boltanski, Élisabeth Claverie, Nicolas Offenstadt, Stéphane Van Damme (dir.), Affaires, scandales et grandes causes – De Socrate à Pinochet, éd. Stock, coll. Les essais 2007

(3) Pierre Livet & Frédéric Nef, Les êtres sociaux – Processus et virtualité, éd. Hermann, coll. Philosophie 2009

(4) Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, éd. Seuil, coll. La librairie du XXIe siècle 2013

(5) Michel Fleuriet, Un banquier se rebelle – Réponses à vingt-cinq idées reçues, éd. Nuvis 2013

en italiques ci-dessous, ouvrages cités (1) à (5) suivi de la pagination

Tout est relatif… mais à quoi?

Ça dépend” : est-ce paresse ou sagesse ? Paresse, puisque cette manière de réponse la récuse deux fois du même coup : une fois en renvoyant à plus tard ce qui en déciderait, une fois en la privant d’objet au nom de l’intransitif. Mais sagesse après tout : il est bien vrai que la dépendance commande en toutes choses, bêtes, hommes, et Terre comprise. Il est donc tentant de prendre au sérieux ce qui semble d’avance éviter (paresse) ou dépasser (sagesse) tout sérieux. Relativité, autre nom d’une dépendance universelle, n’est-ce pas d’ailleurs le nom d’une physique objective, qui ne recule nullement devant l’effort d’une réponse ? Restreinte et même générale, elle ressemble assez peu à ce qu’on nomme “relativisme” pour y dénoncer le saut de la relation à la valeur : si tout dépend de tout, alors tout “est” dans tout, tout vaut et se vaut – donc rien ne vaut.

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Des sociologues parmi nous ?

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à propos de:

François DUBET, Sociologie de l’expérience, éd. du Seuil 1994.

Loïc BLONDIAUX, La fabrique de l’opinion – Une histoire sociale des sondages, éd. du Seuil 1998.

extraits cités ci-dessous en italiques

Des sociologues parmi nous ?

Le très fin découpage savant fait reculer presque toujours, et décourage souvent, nos à-peu-près quotidiens. Des “concepts”, disent-ils, que diable: les choses ne sont pas si simples, n’est-ce pas? Pas si simples qu’on puisse les prendre ensemble, cet ensemble menacé d’un tout à la fois, pas loin d’un n’importe quoi doublé d’un n’importe comment. On entend bien, certes, ces doctes scrupules. Ainsi payons-nous de notre poche, quand nous pouvons – et puis apprenons, tout penauds, qu’un prix, un coût, une valeur, font au moins trois de ce seul “fric” de fond de poche que nous croyions familier. Nous voilà tout bêtes. On croyait faire comme tout le monde, parler une langue après tout saisie par tout un chacun, s’entendre même sur un simple geste – mais non: la moindre connaissance éveille mille questions, fait trembler la terre en couche fragile, cassante, déjà brisée. Je ne sais plus ce que je fais ni ce qui se passe, moi qui croyais vivre et penser comme tout le monde. On sait que ce doute, cette critique peut-être, cet étonnement en tout cas, font depuis longtemps l’honneur de l’école, de la science, des études, de la bien-nommée recherche.

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Le travail des preuves

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À propos de:

Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard (dir), La France invisible, éd. La Découverte 2006.

Le travail des preuves

Nous n’avons apparemment jamais été aussi riches en connaissances pratiques en même temps qu’aussi pauvres en conséquences politiques. Ce constat relativement courant est l’un des principaux motifs de cet ouvrage collectif, qui interroge à son tour ce curieux processus par lequel nous semblons passer, en matière dite “sociale”, de la question à la gestion, de l’habitude à l’indifférence, de la réalité à l’étiquette1 . On n’est certes pas loin d’une banalité: les images de ces écarts sont partout présentes, depuis le ridicule du moindre journal télévisé jusqu’au sérieux d’études chiffrées. Plus d’une décennie après l’enquête effectuée par “l’école” de Bourdieu (La misère du monde, 1993), elle-même part des travaux continus de la bien-nommée revue Actes de la recherche en sciences sociales, la tentation est grande de ranger le livre à l’étagère de l’intention, aussi bonne que bientôt poussiéreuse. Si elle revient ici, c’est dans l’espoir que la patiente mais ardue intelligence des choses labourées par “les Bourdieu” pourrait avoir son relais du côté d’une écriture délibérément accessible, issue de la collaboration entre journalistes, chercheurs et écrivains. Cette nouvelle enquête est donc agencée autrement, en choisissant d’abord le titre et le thème général de “l’invisibilité”, décliné ensuite en catégories illustrées par anecdotes et entretiens, eux-mêmes prolongés enfin par un aperçu des plus récents travaux disponibles.

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Que savons-nous de nos opinions ?

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À propos de:

Theodore W. ADORNO, Études sur la personnalité autoritaire, trad. de l’anglais par Hélène Frappat; éd. Allia 2007.

Patrik LEHINGUE, Subunda – coups de sonde dans l’océan des sondages; éd. du croquant, coll. savoir/agir 2007.

Que savons-nous de nos opinions?

Drôle de question, si l’on tient que mon opinion est précisément tout ce que je crois à peu près savoir, tout de même! La première discussion venue, entre amis ou voisins, montre bien que ce à quoi nous tenons ainsi est ce à quoi nous tenons le plus: mon opinion, n’est-ce pas justement ce que j’ai fait non seulement de mon savoir mais aussi de mon expérience? N’est-ce pas justement l’admirable noblesse commune, qui consiste à “avoir ses idées”, aussi discutables soient-elles – et justement parce qu’elles peuvent l’être? Que vaudrait une discussion sans sa matière, le discutable lui-même? À bien y penser, il est du coup très bizarre que nos sciences soient tant réputées pour avoir, dit-on (enseigne-t-on, juge-t-on…), balayé les opinions, éliminé ce sol commun de nos conversations, comme autant d’erreurs et d’illusions plus ou moins volontaires. Comme si nous passions notre temps à nous leurrer, en dehors de l’étude! Ce que nous croyons sol et terre, ce solide attachement aux pieds (à la lettre et à l’esprit) de “ce que nous pensons” au point d’en discuter à la première occasion, parce que nous y tenons tant – ne serait que cendre ou poussière? Allons donc: quelque chose cloche, ici – mais quoi?

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