« ça (on, tout) évolue »: question de temps?

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Paul Shepard, Nous n’avons qu’une seule terre (1996), préface D. Lestel, trad. fr. B. Fillaudeau, éd. Corti 2013 (1)

Baptiste Morizot, Les diplomates – Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, éd. Wildproject 2016 (2)

Philippe Descola (dir.), Les natures en question – Colloque annuel du Collège de France 2017, éd. O. Jacob 2018 (3)

(extraits cités ci-dessous en italique, signalés en chiffre et pagination)

L’évolution ne nous donne pas un meilleur des mondes possibles, mais seulement un ensemble de trucs passables.

Daniel C. Dennett

La stratégie de l’interprète (1987)

trad. fr. Pascal Engel, éd. Gallimard, 1990 p.70.

Si certaines civilisations utilisent le droit humain pour s’imposer des devoirs vis-à-vis des animaux, ce n’est pas du fait de je ne sais quelle solidarité née de la proximité évolutive, mais bien en raison de la distance qui nous sépare des autres animaux et qui permet à ‘sapiens’ de dire le droit et de le faire évoluer; un droit qui n’est pas un droit de la nature, mais une construction humaine permise par un cortex monstrueux.

Alain Prochiantz (3, 163)

Les humains lancent des dés, sans comprendre le mécanisme sous-jacent, et la nature dispose. Il y a là un artefact violent, mais les réactions des non-humains marquent encore leur autonomie.

Marie-Angèle Hermitte (3, 280-281)

«Ça (on, tout) évolue»: question de temps?

Tout usage pose souvent problème, mais en voici un qui laisse perplexe: pour nous, «évoluer» désigne (mais comment?) autant le million d’années que l’instant. Quelle drôle d’échelle chronologique peut bien réunir ces deux-là? Quel ménage peuvent bien faire ensemble l’ampleur lente et puissante de variations éco-bio-génétiques avec les éphémères bricolages de mes actions? Quel diable d’histoire, quel diable de procès, pourrait traiter de «causes» aussi apparemment différentes?

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Notre monde vivant bien sûr – mais viable?

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(L) Gérard Lenclud, L’universalisme ou le pari de la raison – Anthropologie, histoire, psychologie, éd. EHESS, Gallimard-Seuil, coll. Hautes études, 2013.

(D) Philippe Descola, La composition des mondes – Entretiens avec Pierre Charbonnier (2014), éd. Flammarion, coll. «Champs» 2017.

(S) Isabelle Stengers, Civiliser la modernité? – Whitehead et les ruminations du sens commun, éd. Les presses du réel 2017.

(T) Anna Lowenhaupt Tsing Le champignon de la fin du monde – Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, trad. P. Pignarre & F. Courtois-l’Heureux, préf. I. Stengers, éd. Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte 2017.

(cités ci-dessous en italiques: initiale + pagination)

Notre monde vivant bien sûr –

mais viable?

Un document est créé dès lors que quelque chose est érigé en indice, c’est-à-dire rendu signifiant par la question qu’on s’avise de lui poser (…) Il est bien connu que l’auteur d’un écrit ne retrouve jamais tout à fait ses idées dans le compte-rendu, si fidèle veuille-t-il être, qu’en fait un critique.

L 56 & 154

Chercher à comprendre ce qu’il y a et qui se passe, on sait que c’est une drôle de vie, comme la soif ou la faim, aussitôt satisfaites qu’aussitôt renouvelées, jusqu’à épuisement de l’affamé assoiffé. À quoi bon chercher à comprendre une vie qu’on ne peut que vivre, qu’on s’admette ou non invétéré chercheur curieux ou étonné de tout? On n’a pas soif ni faim: ce sont elles qui nous prennent sans moyen d’y échapper. On ne cherche pas à savoir ou comprendre, ce sont les choses du monde qui réclament, toutes puissantes. Nous demeurons pour longtemps sous lironie de Socrate: savoir ignorer signe bien toute vie mortelle, philosophique ou non.

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Capitaine Ad hoc ou l’intérêt d’ajouter pour ajuster

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Sophie Houdart & Olivier Thiéry (coord.)

Humains, non-humains –

Comment repeupler les sciences sociales

éd. La Découverte 2011

Extraits cités ci-dessous en italiques

suivis du nom de l’auteur et pagination

Capitaine Ad hoc

ou

L’intérêt d’ajouter pour ajuster

Collé à sa bouteille ou très empêtré (portes ou escaliers, sparadrap ou pétard, mais aussi rochers, yéti, vache ou lama), le héros de Hergé y pense peut-être: en ce monde que nous croyons nôtre pour seulement “y être”, choses et bêtes ne se laissent pas oublier. Nous sommes là, hic et nunc, et puis voici hoc, de rude panne en simple résistance, de travers en complications, de défauts en faillites, de retours en rebours – bref un “réel” insoumis à la trop évidente “réalité”. Qu’est-ce qui “lui” prend? Pour qui ou quoi se prend-“il”? Comment s’y prendre, avec pareil polymorphe s’obstinant à tout instant?

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Demander à Hannah

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Hannah Arendt, Journal de pensée (1950-1973)

éd. Ursula Ludz & Ingeborg Nordmann, trad. Sylvie Courtine-Denamy, Seuil 2005.

Cité ci-dessous en italiques et pagination

Demander à Hannah

Ce livre salue de loin,

Laisse-le être non lu…

693

Ne parle pas si tu peux lire;

ne lis pas si tu peux écrire;

n’écris pas si tu peux penser.

712

On ne demanderait pas mieux que de la suivre, et peut-être est-ce déjà fait: quoi de plus courant que “non lue”, la massive sommité d’Arendt (ce Journal n’étant que la pointe d’une banquise éditoriale) réclamée presque partout sinon par tous au (petit) monde “intellectuel”? Réclamer tout sans se réclamer de rien, c’est à peu près ce que fait “gagner” la notoriété, comme une propriété d’autant plus écrasante qu’elle est sans nom. On ne le lui fait pas dire ici même, dès 1953, quand elle note, au fil d’un rapprochement sociétés par actions/bureaucratie, l’apparition du principe puisque tout est à tous, rien n’appartient donc à personne (395). Dix ans plus tard (la controverse Eichmann) elle y repense peut-être, quoiqu’autrement, quand celui qui veut dire la vérité est confronté à des gens qui disent: ne te défile pas, es-tu pour ou contre nous? On est en présence de deux mensonges (815). On aimerait “n’être pas lu” à beaucoup moins que ça.

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Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

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Jacques Lacan, Télévision, éd. Seuil 1974 (1)
Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, éd. Galilée 2006 (2)
Daniel Cefaï & Carole Saturno (dir.), Itinéraires  d’un pragmatiste – Autour d’Isaac Joseph, éd. Economica 2007 (3)
Catherine Malabou, Changer de différence – le féminin et la question philosophique, éd. Galilée 2009 (4)
Philippe Descola, L’écologie des autres – L’anthropologie et la question de la nature, éd. Quæ 2011 (5)
Günther Anders, Aimer hier – Notes pour une histoire du sentiment (New York 1947-1949), Fage éd. 2012 (6)
Isabelle Delpla, La justice des gens – Enquêtes dans la Bosnie des nouvelles après-guerres, éd. Presses Universitaires de Rennes 2014 (7)

En italiques ci-dessous, extraits repérés 1 à 7 suivi de la pagination

Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

Éventail ou fantôme, le spectre de l’énigme nommée « présent » est supposé ici habiter comme il peut ces livres disparates. Comme eux, il ne traite d’actualité qu’en action, comète plongée dans la proximité d’un avoir-été et d’un à-venir plus soucieux de nourrir aujourd’hui que renvoyer à hier ou demain. « Soucieulogue », dit l’un (3,6) en reprenant une amicale suggestion. Comme eux, il ne touche à tout qu’avec les outils minutieux de l’attention particulière, chaque fois comme une fois exemplaire, cette fois – ou cette foi ? – des histoires qui ne commencent que si et parce qu’on les écoute pour les reprendre encore. Comme eux enfin, sans porteur ni vecteur commun (quel véritable présent serait commensurable?), il ne flotte qu’en halo de différences cherchant leur singularité en signalant leur position (3,48), moins code que chiffre (1,21), énonciation plus que conception (1,71), évitant certes la réification mais aussi la désincarnation (4,43), suivant trace plutôt qu’empreinte (4,72), reconfigurations plus que transparences et même reconnaissances (7,277), travaillant peut-être à ce que l’un d’eux (2,51) appelle limitrophie au sens large et strict : ce qui avoisine les limites mais aussi ce qui nourrit, se nourrit, s’entretient, s’élève et s’éduque, se cultive aux bords de ces limites.

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Propos de salle d’attente : où va-t-on ?

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À propos de:

Bruno Latour, Pasquale Gagliardi (dir), avec Philippe Descola, François Jullien, Gilles Kepel, Derrick de Kerckhove, Giovanni Levi, Sebastiano Maffetone, Angelo Scola, Peter Sloterdijk, Isabelle Stengers, Adam Zagajewski : Les atmosphères de la politique – Dialogue pour un monde commun; éd. Les Empêcheurs de penser en rond 2006 (cité ici sous AP).

Peter Sloterdijk, Le palais de cristal – À l’intérieur du capitalisme planétaire, trad. de l’allemand par Olivier Mannoni; éd. Maren Sell 2006 (cité ici sous PC).

Propos de salle d’attente :

où va-t-on ?

On ne peut pas exclure que nous soyons à un seuil de coopération…

il nous faudra attendre le jugement des générations ultérieures…

Cela répondra-t-il aux espoirs de processus de paix mondiaux…? L’avenir nous le dira.”

Peter Sloterdijk1

Nous attendons beaucoup” peut se lire de deux façons dans notre langue de situation: soit que, las de perdre un temps supposé précieux, nous nous plaignions d’atteindre si peu le but décidément lointain, soit que, au contraire, celui-ci nous semble si proche que sa promesse se gonfle d’impression quasi réalisante. Attendre beaucoup c’est autant patienter que réclamer, mettre à distance et toucher presque – comme si une certaine résignation quant au but se muait en exigence quant au résultat. Comme s’il fallait bien que “ça vienne”, à force de demander: “Alors, ça vient?”. Dans une salle d’attente, on ne saurait attendre trop longtemps.

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