Quand voir c’est faire

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À propos de :

Jean-Paul CURNIER, Montrer l’invisible – Écrits sur l’image; éd. Jacqueline Chambon-Actes Sud 2009

Patrick BOUCHERON, Conjurer la peur, Sienne 1338 – Essai sur la force politique des images; éd. Seuil 2013

En italiques ci-dessous, ouvrages cités MI ou CP suivi de la pagination

Quand voir c’est faire

La langue “française”, déjà, s’amuse là-dessus, à sa manière inconsciente d’histoires qui n’intéressent guère, emportées par l’usage : “voir”, c’est bien sûr l’évidence – mais “voire” c’est ajouter le vrai, sinon mettre en question. “Je vois”, “j’ai vu” – renvois aussitôt à l’objet, constats aussitôt faits que nul ni rien n’aurait à constater ni faire. Le bon vieux “voire” – d’ailleurs curieusement relégué de nos jours à l’usage savant ou ironique d’un côté, à l’accent patoisan du bon peuple de l’autre – n’en croit rien et en tout cas pas ses yeux: pour voir vraiment, il faudrait tourner le regard comme on le dit de langue en bouche avant de parler vraiment.

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L’éclairage public: une énergie diffuse

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à propos de:

Éveline Pinto (dir.) Pour une analyse critique des médias – Le débat public en danger, éd. du croquant, coll. champ social 2007.

Louis Pinto (dir.) Le commerce des idées philosophiques, éd. du croquant, coll. champ social 2009.

Revue Agone Les intellectuels, la critique & le pouvoir n°41/42 coordonné par T. Discepolo, C. Jacquier & P. Olivera, éd. Agone 2009.

Revue Offensive Divertir pour dominer – La culture de masse contre les peuples, éd. L’Échappée 2010.

Gérard Noiriel Dire la vérité au pouvoir – Les intellectuels en question (nouvelle édition revue et actualisée de Les fils maudits de la République – L’avenir des intellectuels en France, éd. Fayard 2005), éd. Agone 2010.

Noam Chomsky Raison & liberté – Sur la nature humaine, l’éducation & le rôle des intellectuels, textes choisis, éd. Agone 2010.

Peter Sloterdijk Règles pour le parc humain, suivi de La domestication de l’Être – Pour un éclaircissement de la clairière, trad. Olivier Mannoni, éd. Mille et une nuits – éd. Arthème Fayard 2010.

Bruno Latour

La mondialisation fait-elle un monde habitable?, in Territoire 2040 – Prospectives périurbaines et autres fabriques de territoire, Revue d’étude et de prospective n° 2, pp. 9-18, 2009

Cogitamussix lettres sur les humanités scientifiques, éd. La Découverte 2010.

L’éclairage public:

une énergie diffuse

On s’éclaire comme on peut. On sait que l’éclairage public est un drôle d’objet à beaucoup de titres, tous paradoxaux. D’usage privé mais pour tous, réseau commun mais très divers, comprenant aussi bien l’éclatant gaspillage que la parcimonie avaricieuse, irrésistible engagement à consommer et sourde menace très peu engageante – tout un aménagement invisible (câbles souterrains, sources hors de portée, luminescence diurne dans la nuit noire…) au service de la seule visibilité. Cet objet n’est pas un objet mais une ressource enveloppante que la pratique sociale seule peut distinguer, dans l’actualité de sa demande. De banane bleue en ring, de belt en mégalopole, le minuscule réverbère ne se laisse pas oublier. En vol, pas trop loin du sol, les pauvres hublots de l’avion de nuit laissent voir ces drôles de trous d’aiguille lumineux et agités, mobilisant une “carte” fuyante de rayons, dentelles étranges, neurones poussant ou tirant synapses et dendrites en étoiles terrestres, cosmos de vers brillants ou tentacules perdues. On serait, à moins, tenté par les métaphores sensibles – c’est le cas de le dire. Moi aussi j’essaie de m’éclairer – et qui sait ce que ça donne, de près ou de loin?

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Introduction

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Introduction

Faut-il avoir peur de l’opinion?

Puisse Dieu donner au philosophe la faculté de pénétrer ce que tout le monde a sous les yeux.

Wittgenstein

L’opinion a mauvaise réputation. Les philosophes ne l’aiment guère, qui n’aiment pas les philodoxes toujours prompts à prendre leur place. Mais le triomphe de l’ignoble sophiste sur le noble savant n’en paraît pas moins acquis: la démocratie d’opinon ferait le lit de la démagogie.

Mais si l’opinion n’a rien pour plaire – grande bête qu’il faut séduire ou gaver, à moins de la suivre en aveugle – d’où lui vient son succès? Tel est le paradoxe qu’on se propose d’éclairer ici, en demandant si l’on peut mettre l’opinion à sa place sans la congédier, la traiter sans la maltraiter, l’entendre sans la croire ni la craindre, l’aimer sans la soumettre ni s’y soumettre, bref la juger sans la condamner d’avance. Commençons donc par les attendus respectifs.

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Du clivage au dialogue

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À propos de :

Judith BUTLER,

Trouble dans le genre – Pour un féminisme de la subversion, (Gender trouble, Feminism and the Politics of Subversion, 1990); trad. Cynthia Kraus, Éditions La Découverte 2005

Le pouvoir des mots – Politique du performatif (Excitable Speech, A Politics of Performative, 1997); trad. Charlotte Nordmann, Éditions Amsterdam 2004

Du clivage au dialogue

Antescriptum

Parler de ces livres, et de leur auteur, soulève un des obstacles familiers à notre temps: un “nouvel esprit du capitalisme” a largement réussi à nous faire prendre l’anti-intellectualisme pour la moindre des choses, un reproche entendu “naturellement”, dont la justification serait incongrue. Le moindre texte réputé “difficile” est l’alibi de ce qui peut se parer tour à tour, et au choix, de vraie/fausse modestie (je suis trop bête – inculte, fatigué, occupé, etc… – pour y comprendre quelque chose) ou de vrai/faux orgueil (je ne vais pas m’abaisser à lire des gens qui ne prennent pas la peine d’écrire clairement).

Avant d’oublier cet obstacle (à vrai dire incontournable aujourd’hui), signalons que l’auteur en parle elle-même. À l’occasion d’une introduction neuf ans après la première publication de Gender Trouble, elle écrit ceci (Trouble dans le genre, p.41-42):

Les personnes qui ont lu Trouble dans le genre, qu’elles aient ou non aimé le livre, ont trouvé que son style était difficile (…) L’effet de surprise vient peut-être de notre tendance à sous-estimer la capacité et le désir du grand public de lire des livres “compliqués” (…) On peut certes s’essayer à des styles, mais on ne choisit pas vraiment ceux qu’on peut avoir. De plus, ni la grammaire ni le style ne sont neutres du point de vue politique (…) Est-il légitime que les personnes offensées exigent un “parler simple”, ou est-ce que leur plainte naît d’une attente consumériste de la vie intellectuelle? (…) L’exigence de lucidité oublie les ruses qui permettraient de “voir clair”. Avital Ronell nous rappelle ce moment où Nixon a regardé la nation droit dans les yeux et dit: “Que les choses soient bien claires”, avant de se mettre à mentir comme un arracheur de dents. Qu’est-ce qui circule sous le signe de la “clarté”, et quel serait le prix à payer si l’on suspendait notre faculté de douter lorsqu’on nous annonce en grande pompe l’arrivée de la lucidité? Qui décide des protocoles de la “clarté”, et quels intérêts servent-ils? Qu’est-ce qui est forclos lorsqu’on persiste à définir la transparence comme le prérequis de toute communication à partir de critères locaux? Qu’est-ce que la transparence laisse dans l’ombre?

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Luc : 9 – Arithmétique de l’identité

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

9

Arithmétique de l’identité

On sait combien Luc aime alterner les styles et les objets de son discours. Ainsi Jésus, prophète et médecin, docteur et faiseur, pécheur et prieur, alterne-t-il aussi bien ses rôles et ses fonctions: liberté et pardon, enseigner et guérir. On connaît: on vient d’en voir la révision. Qu’on se souvienne cependant que cette alternance n’est pas seulement pédagogique, et en tout cas rien moins que dogmatique; comme toujours chez Luc elle a ses raisons que la raison ne dément pas. Arrivés à ce tiers d’évangile, nous nous rappelons ainsi, à l’invitation de Luc, notre lecture: le pas à pas fort lent certes, d’un parcours astronomique – s’il s’agit d’une constellation où le nombre de foyers (enseignement, pardon, liberté) irradie en tous sens une lumière qu’on a vue épouser dieu sait quels contrastes et quels reliefs. Mais qu’on se souvienne aussi – et Luc s’en souvient maintenant – que tout a commencé en sidérant le lecteur même, par l’ironie de l’identité-gigogne de Jésus.

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Luc : 6,1 à 19 – Zazique : ouiquinde…

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

6,1 à 19

Zazique : ouiquinde

Phil0logique : sabbaton & dunamis

Enfantin : de la terre à la lune

Catholique : urbi et orbi

Russe : paix et guerre

Freudien : Narcisse et Œdipe

Grec : Épiméthée et Prométhée

Éloquent : l’Impuissance et la Force

Nous commençons à entrevoir la leçon; nous y avons accroché quelques mots (liberté, enseigner, pardon) et même quelques idées. Les mots vont encore, ce ne sont que des mots. Mais les idées exigent réflexion, c’est-à-dire interrogation. L’une d’elles par exemple ressemble à une énigme: Jésus agit dans la mesure où il ne fait rien. Admettons le fait, amplement décrit dans les versets qui précèdent autant que dans ceux qui vont suivre. Mais l’idée demeure obscure, devient formule ou signal et non sens. Elle signale l’usage par Luc d’exemples certes choisis avec intention; elle formule sans doute cette grande affaire de la liberté à l’horizon de laquelle nous lisons le texte. Mais enfin le sens nous échappe encore.

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Un miracle – Marc, 9, 14 à 29

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Lecture critique de « lieux communs »

dans la Bible

(traduction Segond)

Un miracle

Marc 9, 14 à 29

Présence d’esprit

Le possible est persuasif; or ce qui n’a pas eu lieu, nous ne croyons pas encore que ce soit possible, tandis que ce qui a eu lieu, il est évident que c’est possible (si c’était impossible, cela n’aurait pas eu lieu).

Aristote

Tout est présence d’esprit pour les passions.

Rivarol

Un texte exemplaire: simplicité des arguments, forme de la dispute, force et profondeur du récit. Du point de vue théologique, c’est l’offre d’une exégèse dorée sur tranche, où la science des correspondances trouve son terrain rêvé. Jusqu’à la médecine aussi qui trouve là son affaire, l’épilepsie: grincements de dents, écume et raideur – quoi de mieux? Au point qu’un problème proprement critique ne se pose guère, déjà résolu par ces savoirs désamorçant les “erreurs” communes, empêtrées dans le récit d’un miracle stupéfiant proclamant la grandeur divine, ou dans la vision fort primitive ou magique du “haut-mal”. De tels savoirs suffisent à renvoyer rêveries ou préjugés à leur ignorance ou inattention – à quoi bon une lecture critique par-dessus le marché? Choisissant ce risque (ce qui peut bien rester au texte seul), nous en évoquons un autre: qu’on perde l’exemple lui-même dans l’occasion (il est vrai généreuse ici) de ses commentaires. “Cependant” dit, en français, la contradiction secrète reliant paradoxalement deux événements simultanés. Exemple et commentaires n’entretiennent-ils pas cette (dé)liaison possible?

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Eau, vin et noces – Jean 2, 1 à 13 et 23 à 25

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Lecture critique de « lieux communs »

dans la Bible

(traduction Segond)

Eau, vin & noces

Jean 2,1 à 13 & 23 à 25

Raison et révélation: croire ou faire?

Les Évangiles sont affaire de témoignage, cette étrange distance prise avec les choses. Distance ici en outre paradoxale quand on y songe: nous sommes moins familièrement auprès de nous-mêmes qu’avec le pourtant plus Ancien Testament sans luxe ni tapage, à la mise en scène la plus sobre possible, donnant à écouter plus qu’à entendre sa musique brute où le sens même tient encore du sentiment et de la chair. L’histoire ou les visions de Jacob résonnent gravement, profondément; Jonas parle aux enfants; l’Ecclésiaste à notre sombre méditation du soir… L’évangile de Jean raisonne, agence, ordonne des histoires qui sont plutôt des scènes ou des essais à diverses entrées, aux clés fignolées (personnages, costumes, rôles). Serions-nous maintenant les durs fils de la Parole et du Verbe – c’est-à-dire aussi des fioritures et du verbiage, voire des grossièretés et des mensonges des mots? Le théâtre français du XVIIème connaissait un personnage qu’on appelait par antiphrase le Nécessaire parce qu’il était toujours importun en se croyant utile. Qu’il serait beau de se passer de ce Nécessaire qu’est la parole! La nouvelle, même bonne, n’est jamais que du reportage – à “rapporter” la vérité, ne se propose-t-on pas de la trahir?

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