Comment allons-nous ? Demande populaire, réponses savantes

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À propos de:

– Ulrich Beck:

La société du risque – Sur la voie d’une autre modernité, (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 1986); traduit de l’allemand par Laure Bernardi, préface de Bruno Latour, éd. Flammarion, coll. Champs 2001, 521 p. (cité ici sous SR).

– Luc Boltanski & Laurent Thévenot: De la justification – Les économies de la grandeur, éd. Gallimard, coll. NRF essais 1991, 483 p. (cité ici sous DJ).

– Peter Sloterdijk:

Écumes – Sphères III : sphérologie plurielle (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 2003); traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éd. Maren Sell 2005, 787 p. (cité ici sous ES).

– Jean-Pierre Dupuy:

Retour de Tchernobyl – journal d’un homme en colère, éd. Seuil 2006, 180 p. (cité ici sous RT).

Comment allons-nous?

Demande populaire, réponses savantes

Qu’en est-il aujourd’hui de ce très vieux couple, le savant et le populaire? Comment s’arrange, en nous tous comme en chacun de nous, l’ancien conflit de ce que je sais et de ce que je crois, de ce que je dis et de ce que je fais, de ce que je veux et de ce que je peux? “Tout s’arrange, mais mal”, disait paraît-il quelque anglais! On est tenté de le répéter à l’heure qu’il est, quand il est clair – si l’on peut dire – que la demande de clarté elle-même brouille beaucoup de choses et de gens. Suffit-il de demander ce qu’il y a – ou mieux: ce qui se passe – aussi exactement que possible, quand on voit mal, à la fois, où adresser et comment formuler la demande? On ne va pas – n’est-ce pas? – demander aux gens dits “politiques”, aux choses dites “media”, aussi institués que peu instituants – quand les uns et les autres paraissent décidément impuissants, volens nolens, à relayer quoi que ce soit1 . Mais si du coup on se contente d’adresser et de formuler la demande entre soi, nous autres épars, comment échapper aux préjugés, bien suffisants qu’ils sont à nos arrangements individuels quand les collectifs sont à ce point en friche?

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Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

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Faire avec :

Jacques Lacan, Télévision, éd. Seuil 1974 (1)
Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, éd. Galilée 2006 (2)
Daniel Cefaï & Carole Saturno (dir.), Itinéraires  d’un pragmatiste – Autour d’Isaac Joseph, éd. Economica 2007 (3)
Catherine Malabou, Changer de différence – le féminin et la question philosophique, éd. Galilée 2009 (4)
Philippe Descola, L’écologie des autres – L’anthropologie et la question de la nature, éd. Quæ 2011 (5)
Günther Anders, Aimer hier – Notes pour une histoire du sentiment (New York 1947-1949), Fage éd. 2012 (6)
Isabelle Delpla, La justice des gens – Enquêtes dans la Bosnie des nouvelles après-guerres, éd. Presses Universitaires de Rennes 2014 (7)

En italiques ci-dessous, extraits repérés 1 à 7 suivi de la pagination

Montrer ce qui se montre : répertoire d’épreuves

Éventail ou fantôme, le spectre de l’énigme nommée « présent » est supposé ici habiter comme il peut ces livres disparates. Comme eux, il ne traite d’actualité qu’en action, comète plongée dans la proximité d’un avoir-été et d’un à-venir plus soucieux de nourrir aujourd’hui que renvoyer à hier ou demain. « Soucieulogue », dit l’un (3,6) en reprenant une amicale suggestion. Comme eux, il ne touche à tout qu’avec les outils minutieux de l’attention particulière, chaque fois comme une fois exemplaire, cette fois – ou cette foi ? – des histoires qui ne commencent que si et parce qu’on les écoute pour les reprendre encore. Comme eux enfin, sans porteur ni vecteur commun (quel véritable présent serait commensurable?), il ne flotte qu’en halo de différences cherchant leur singularité en signalant leur position (3,48), moins code que chiffre (1,21), énonciation plus que conception (1,71), évitant certes la réification mais aussi la désincarnation (4,43), suivant trace plutôt qu’empreinte (4,72), reconfigurations plus que transparences et même reconnaissances (7,277), travaillant peut-être à ce que l’un d’eux (2,51) appelle limitrophie au sens large et strict : ce qui avoisine les limites mais aussi ce qui nourrit, se nourrit, s’entretient, s’élève et s’éduque, se cultive aux bords de ces limites.

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Tu causes = tu causes

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À propos de :

Marie-Jean SAURET

L’effet révolutionnaire du symptôme, coll. Humus, subjectivité et lien social, éd. Érès 2008
Malaise dans le capitalisme, coll. Psychanalyse &, éd. PUM 2009

En italiques ci-dessous, ouvrages cités  ER ou MC suivi de la pagination

Tu causes = tu causes

En psychanalyse, l’énoncé agit autant qu’il exprime.
Émile Benveniste

Supposons savoir que cette équation, plutôt lacanienne dans nos contrées, nous travaille depuis longtemps : parler, c’est faire des choses – comme dit à sa manière plus ou moins consciente – mais à coup sûr rigolote – la bonne Zazie : “tu causes, tu causes, c’est tout c’que tu sais faire”. Queneau n’en pensant probablement pas moins laisse deviner sa vieille connaissance classique ou grecque, d’où nous avons appris qu’en démocratie athénienne du tirage au sort régnait une parole collective de relative égalité. Si relative qu’un Platon s’en plaindra longuement, pointant d’un doigt inquiet (accusateur, ironique, désespéré?) de vilains sophistes, maîtres des mots capables de surpasser tous les maîtres. À propos de Lacan, un essai récent (Barbara Cassin, Jacques le Sophiste, 2012) commente justement cet effet-monde sorti tout armé du langage :  en bonne sophistique, on va du dire à l’être et non de l’être au dire, d’ondes en propagations et d’effets en effets d’effets . Mais si dire ou parler suffit à faire ou faire faire, si causerie c’est causation, quel dieu ou diable peut bien ou mal régler l’effet? Comment éviter le pire lové dans le langage qui peut tout?

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Des choses que nous pensons

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À propos de :

Ian Hacking

L’âme réécrite – Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, (1995) trad. Julie Brumberg-Chaumont et Bertrand Revol avec la collaboration d’André Leblanc et Christophe Dabitch, éd. Les empêcheurs de penser en rond, 1998.

Entre science et réalité – La construction sociale de quoi ?, (1999) trad. Baudouin Jurdant, éd. La Découverte (2001),/Poche, 2008.

Les fous voyageurs, trad. Françoise Bouillot, éd. Les empêcheurs de penser en rond, 2002.

En italiques ci-dessous, ouvrages cités AR, SR, FV suivi de la pagination

Des choses que nous pensons

Penser” fait un peu peur, mais enfin sentir et croire, estimer ou opiner, apprendre ou comprendre, ça nous connaît bien. Le professeur de Toronto et du Collège de France se tient obstinément là : que peut bien faire à “la réalité” ce qui fait que nous ne cessons de l’ “apprécier ainsi”, l’ “entendre comme”, la “prendre pour” ceci ou cela ? Incessant tel que ces guillemets sont de trop : nous nous soucions si peu de nommer cette réalité que nous nous contentons de l’appeler tous les jours, de la convoquer sous des fourches impératives mais changeantes à notre gré souverain (la fameuse “vue de nez” !), celles de nos façons de voir, de trouver bon ou de rejeter. Rudes bavardages et douces conversations savent-ils ici qu’ils font aussi bien, ou mal, que les sciences les plus érudites ?

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Une critique toujours piégée ?

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À propos de :

Denis DE ROUGEMONT, Journal d’un intellectuel en chômage, éd. Albin Michel 1937

Zygmunt BAUMAN, S’acheter une vie – Essais (ici SV); trad. Christophe Rosson, éd. Actes Sud/Jacqueline Chambon 2008

Axel HONNETH, La société du mépris – vers une nouvelle théorie critique (ici SM); éd. établie par Oliver Voirol, trad. Olivier Voirol, Pierre Rusch et Alexandre Dupeyrix, éd. La Découverte 2006 & 2008

Ss la dir. de Didier FASSIN & Alban BENSA, Les politiques de l’enquête – Épreuves ethnographiques (ici PE), éd. La Découverte 2008

(ci-dessous les propos en italiques sont extraits de ces livres)

Une critique toujours piégée ?

La question est peut-être spécialement contemporaine, mais croise aussi la fort ancienne inquiétude de tout un chacun: comment et pourquoi diable nos connaissances les plus ajustées ne font-elles pas plus de justice dans le monde? Par quelle bizarrerie la lucidité la plus publiquement aiguisée ne semble-t-elle parvenir qu’exceptionnellement à se traduire en actes partagés?

Mille réponses renvoient déjà la question à sa supposée naïveté (au mieux) ou à sa folie (au pire): tout le monde sait que savoir et opinion font deux, que connaissance et action font encore deux, que la recherche intellectuelle et la réalité sociale font toujours deux, et que… la liste serait interminable de tout ce qui tombe dans le panier de Don Quichotte, l’évidence selon laquelle, pas plus que les livres et le monde, comprendre et faire ne concernent “tout simplement” ni les mêmes choses, ni les mêmes gens, ni le même espace, ni le même temps. Bon.

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