« Balkanisation »: pour en finir encore, ou pour recommencer?

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Anne Madelain,

L’expérience française des Balkans (1989-1999)

Presses universitaires François-Rabelais, 2019

(extraits cités ci-dessous en italique, avec pagination)

«Balkanisation»:

pour en finir encore,

ou pour recommencer?

Comment faire autrement que lire ce livre/thèse en regard des «lectures balkanisées» où je range mes sottises non repenties? Ainsi dit-elle, au mitan de cette publication (162):

Il s’agit ici de questionner les effets de l’appartenance au collectif France, ainsi qu’à d’autres collectifs plus circonscrits, sur les souvenirs que conservent les individus à propos des Balkans.

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Pourrir, est-ce nourrir un peu?

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Richard White, Le Middle Ground – Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs 1650-1815, trad. Frédéric Cotton, éd. Anacharsis 2012 (1)

Alban Bensa, Kacué Yvon Goromedo & Adrian Muckle, Les sanglots de l’aigle pêcheur – Nouvelle-Calédonie: la guerre Kanak de 1917, éd. Anacharsis 2015 (2)

Didier Debaise & Isabelle Stengers (éd), Gestes spéculatifs – Colloque de Cerisy, Les Presses du réel 2015 (3)

Bruno Latour, Face à Gaïa – Huit conférences sur le nouveau régime climatique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond-La Découverte 2015 (4)

(ouvrages cités ci-dessous en italiques de 1 à 4 + pagination)

Pourrir, est-ce nourrir un peu?

L’intelligence d’un texte en est la renaissance,

le recommencement et la revie.

Charles Péguy

(cité 3,339)

Temps pourri”, “tous pourris”, “vie pourrie”… Ces ritournelles d’aujourd’hui font-elles faire autre chose que le renoncement dégoûté qu’elles disent? Ces livres récents en montrent quelque chose qu’ils offrent à découvrir.

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Comment ça se passe quand ça ne va plus

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à propos de:

W. E. B. Du Bois, Les âmes du peuple noir – édition établie par Magali Bessone, La Découverte-Poche 2007

Didier Fassin & Patrice Bourdelais (dir.), Les constructions de l’intolérable – Etudes d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral – éd. La Découverte, coll. Recherches 2005

Isabelle Delpla & Magali Bessone (dir.), Peines de guerre – La justice pénale internationale et l’ex-Yougoslavie – éd. Ehess 2010

Comment ça se passe quand ça ne va plus

ou

Les sentiers de notre justice

Une question très embêtante en république est d’accomplir ou de mesurer notre responsabilité dans ce qui se produit en notre nom. Ce qu’on appelle “justice” est un bon exemple: quoi que nous mettions dans ce sac, il est difficile de ne pas nous y mettre. Non que nous tenions toute la place, mais enfin “au nom du peuple” n’est pas tout à fait une blague si ce n’est pas tout à fait une évidence. Pas plus collectivistes que ça, nous hésitons à nous croire vraiment engagés par des décisions auxquelles peu d’entre nous participent directement. Mais pas plus individualistes que ça, nous ne pouvons non plus nous dégager de situations dont nous voyons bien – surtout quand elles sont déplaisantes ou pires – qu’elles nous mettent en cause. La plupart du temps, entre engagement très modéré et dégagement très incertain, nous faisons comme tout le monde: on s’arrange. Il faut des situations vraiment critiques pour que l’arrangement ordinaire ait un peu de mal à passer, contraint de changer ou d’aller voir ailleurs. Ce sont de telles situations que ces trois livres examinent, ou plutôt creusent, puisqu’ils invitent à y demeurer.

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Dormants et sentinelles : une histoire d’après-guerre

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À propos de :

Dubravka UGRESIC, Le ministère de la douleur, roman;

trad. du serbo-croate par Janine Matillon, éd. Albin Michel

2008.

Dormants et sentinelles : une histoire d’après-guerre

«Tout est fictif», prévient-elle, quand nous lisons ce «roman» avec l’œil de son précédent ouvrage: «ceci n’est pas un livre». Figure de style, familiarité d’un «truc d’écrivain» jouissant de cette liberté qu’offre le succès, autorisant jusqu’au caprice? Après tout pourquoi pas: tant mieux pour elle, non? Mais le lecteur parmi d’autres tient à sa propre route, son Ugresic à lui, qu’il a «entendue parler», comme dit sa langue. Cet ouï-dire a tracé, déjà, certaine piste – un ton s’est installé, une voix a coulé dans l’oreille, une conversation commencé plus ou moins secrètement, mêlée à «l’expérience», cette drôle de chose faite justement d’interactions dirigées par personne mais soutenues par chacune et chacun, emportée et soulevée, flux et reflux d’un cours universel, d’une marée particulière. Quelle marée, quel cours, ici?

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Que dire, si dire ne fait rien ? Que faire, si faire ne dit rien ?

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À propos de:

Predrag Matvejevic, Vidosav Stevanovic, Nikola Kovac, Ivan Djuric, Francis Combes, Christian Petr:

ex-Yougoslavie Sarajevo, le miroir brisé; éd. Le temps des cerises 1995 (cité ici sous SMB)

Predrag Matvejevic, Vidosav Stevanovic, Zlatko Dizdarevic:

Ex-Yougoslavie, Les seigneurs de la guerreMilosevic, Tudjman, Karadzic, Mladic, Seselj, Arkan, Susak et les autres… ; éd. L’esprit des péninsules 1999 (cité ici sous SLG)

Paul Garde:

Fin de siècle dans les Balkans – 1992-2000,analyses et chroniques; éd. Odile Jacob 2001 (cité ici sous FSB)

Vidosav Stevanovic:

Voleurs de leur propre libertéJournal de la solitude; traduit du serbe par Mauricette Begic et Nicole Dizdarevic, éd. L’esprit des péninsules 2003 (cité ici sous VPL)

Isabelle Delpla (articles)

Justice internationale et réconciliation: les plaidoyers de culpabilité, un paradigme rhétotrique?, in Après le conflit la réconciliation? ss la dir. de S. Lefranc, éd. Michel Houdiard 2006 (cité ici sous JIR)

Incertitudes privées et publiques sur les disparus en Bosnie-Herzégovine, in Crises extrêmes, ss la dir. de Le Pape, Siméant et Vidal, éd. La découverte 2006 (cité ici sous IPD)

Que dire, si dire ne fait rien?

Que faire, si faire ne dit rien?

Ces questions tournent depuis si longtemps qu’il y a quelque grossièreté à s’en laisser saisir. Moins tournantes qu’errantes, se dit-on: le saisissement court le risque du divertissement, quand l’action, elle, bonne ou mauvaise, n’attend pas. Agir n’est ni faire ni dire – train lancé, entrain que nul ou tous entraînent, entraînés ou embarqués que nous sommes, n’est-ce pas? Pas besoin de questions donc: cette histoire ne se fait sans doute pas sans nous mais nous n’y pouvons pas grand’chose, nous autres subalternes, tout juste bons à croire que nous faisons ce que nous pouvons et disons ce que nous pensons.

Pour peu cependant qu’on tâche de penser ce que nous disons, de juger ce que nous faisons, les mêmes questions reviennent comme frelons. Les rudes épisodes balkaniques de ces quinze dernières années, même entre autres, sont de ceux qui travaillent ainsi, vrombissant de leurs séquelles ponctuées par les “nouvelles” – piqûres de rappel. Un tribunal international est encore là qui fait régulièrement parler de lui; telle ou telle manifestation est encore ici (anniversaire ou pétition, urgence ou souvenir) qui signalent que d’autres vivent ou meurent, à l’instant, de ce passé. “Autres”? “Passé”? C’est justement ce que le train de l’action, la machine de l’histoire, ne dit pas, indifférente qu’elle est à tout définitif, arrêt ou diktat. Elle passe mais ne laisse rien passer si laisser passer veut dire connaître une fois pour toutes. Son ironie est fameuse: elle ne laisse rien passer parce qu’elle laisse tout passer.

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Pièces rapportées, morceaux choisis : notre histoire bricolée

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À propos de:

Nikola KOVAC: Bosnie, le prix de la paix; éd. Michalon 1995 (cité ici sous B).

Yves LAPLACE: Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica; éd. du Seuil 1998 (cité ici sous C).

Martine STORTI: Cahiers du Kosovo – L’urgence de l’école; éd. Textuel 2001 (cité ici sous K).

Dubravka UGRESIC: Le musée des redditions sans condition; traduit du serbo-croate par Mireille Robin; éd. Fayard 2004 (cité ici sous M).

Ouvrage collectif: “Sta Ima?” – Ex-Yougoslavie, d’un État à d’autres; éd. L’œil électrique- Guernica ADPE 2005 (cité ici sous ST).

Pièces rapportées, morceaux choisis :

notre histoire bricolée

Les mots les meilleurs sont ceux que nous cherchons en vain.”

Ivo Andric

Peut-on dire ce qui se passe? Art ou science, exercice quotidien ou tâche ordinaire, pouvoir et devoir naturels en somme: comment répondre à cette question souvent évidente, parfois torturante? Montage et démantèlement du puzzle “yougoslave” – qui ont demandé le même laps (on n’ose dire: durée) que ceux du “communiste” – font un objet-obstacle spécialement retors à la question. C’est que nous en sommes – à la fin de cette histoire – au temps non seulement des cartes sur table (de Versailles à Yalta puis Dayton, le jeu des cartes n’a jamais manqué, entre départ et commencement hélas) mais surtout de l’information et de la communication ouvertes, disponibles tous azimuts de nos jours.

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Un cas exemplaire

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À propos de :

Jovan DIVJAK, Sarajevo, mon amour – Entretiens avec Florence La Bruyère; éd. Buchet-Chastel 2004.

Un cas exemplaire

Guerre et paix se font moins qu’elles ne se gagnent ou se perdent. On sait même qu’en réalité toute guerre est perdue: reste donc la paix, qu’il s’agit seulement de gagner. Ce livre invite d’abord à voir et à savoir comment gagner la paix. Plus haut et plus loin (mais n’est-ce pas la même chose, la même cause, la même affaire?) ces entretiens sont un matériau exemplaire du problème politique le plus actuel. Qu’est-ce qu’un problème actuel? Ce qui, ici et maintenant, travaille le fond des choses, que les philosophes appellent “essence”, ce qu’elle sont vraiment ou en dernière analyse. Que sont les choses “politiques”? L’exercice et les limites du pouvoir. “Je suis donc je peux”, dit cet homo politicus que, tous et chacun, nous sommes. Alors nous entrons en politique: comment faire pour que l’exercice du pouvoir ne dépasse pas ses limites, et que ses limites n’empêchent pas son exercice? En termes techniques: comment faire vivre une république (limites) en démocratie (exercice), et une démocratie en république? Demandons au général Divjak, qu’une histoire tragique -quelle histoire ne l’est pas?- a métamorphosé en adorable chimère, additionnant exemplairement en lui un Tintin démocrate avec un Socrate républicain.

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Essai de récupération, une guerre passée.

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À propos de :

Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, sous la direction de Véronique Nahoum-Grappe, éd. Esprit 1993. (cité ici sous VS)

Juan Goytisolo, État de siège (El sitio de los sitios, éd. Alfaguara, Madrid 1995), trad. de l’espagnol par Aline Schulman, éd. Fayard, 1999. (cité ici sous ES)

Rusmir Mahmutcehadjic, Une politique erronée – Lecture de l’histoire et confiance en Bosnie, trad. du bosniaque par Mauricette Begic et Nicole Dizdarevic, éd. Durieux Zagreb & Textor Frankfurt-Am-Main 2005. (cité ici sous PE)

Natasha Radojcic-Kane, Retour (Homecoming, 2002), trad. de l’anglais par Gabrielle Rollin, éd. L’Esprit des péninsules 2005 .

Essai de récupération, une guerre passée.

Dans notre langue, «récupérer» dit curieusement l’oxymore violent du pire et du meilleur en forme douce. Ainsi entendons-nous par là la noble reprise du souffle (la reconstitution des forces dépensées, la remise à niveau, le détour subtil, le bon retour en somme), l’ignoble exploitation (la manipulation de l’usage innocent en vue de profit indu,le détour pervers, le mauvais retour en somme), mais aussi (et peut-être, du même coup:donc) l’équité d’une histoire voire d’un destin communs au bout du compte (qu’est-ce quine serait pas récupérable, au fond?).

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Nous autres gens de Bosnie-Herzégovine

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À propos de:

Xavier Bougarel

Bosnie – Anatomie d’un conflit; éd. La Découverte, coll. Les dossiers de l’état du monde, 1996

(sauf indication contraire, toutes les références sont empruntées aux pages de cette édition).

Nous autres gens de Bosnie-Herzégovine

ou

L’expert et la porcelaine

Nos questions communes sont souvent bêtes, ou naïves. Que diable allions- nous faire dans cette galère? Comment se fait-il (“se”, “il”: drôle de personne, non?) qu’arrive ce que nous n’avions pas voulu mais qui n’arrive pas sans nous? Il y a bien un mot pour cela, “responsabilité”, mais ce mot s’entend peu ou mal, comme les grands mots peu avares d’ombres et de lumières, émanant une aura vite dévoreuse de sens par trop-plein. Hier encore nous prétendions ne pas savoir assez pour savoir; aujourd’hui, nous répétons à l’envi savoir beaucoup trop pour savoir (c’est si compliqué, n’est-ce pas?). Innocence et culpabilité, morale et politique, pénal et juridique, médiatique et historique, subjectivité et objectivité, passion et neutralité, arbitraire et convention, vengeance et répétition… Très vite on n’en finit plus de se perdre en rapports, angles, dimensions, faits, événements, objets et sujets dont la diversité – et leur interdépendance par-dessus – décourage la compréhension, si comprendre c’est embrasser d’un seul tenant (“maintenant”, dit notre langue).

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Une Bosnie de mille ans au présent : notre culture politique

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À propos de:

Janine MATILLON, Les deux fins d’Orimita Karabegovic; éd. Maurice Nadeau, Paris 1996. (cité ici sous JM)

Milovan DJILAS & Nadezda GACE, Un bosniaque: Adil ZULFIKARPASIC – Histoire contemporaine de la Bosnie à travers des entretiens avec l’homme qui essayé d’éviter la guerre; éd. Institut Bosniaque, Zurich 1996. (cité ici sous AZ)

Une Bosnie de mille ans au présent :

notre culture politique

L’histoire est un drôle d’objet, pour peu qu’on la considère vivante. Souvent morte il est vrai, elle n’est guère en nous qu’un savoir à peu près imaginaire, animant ses données d’un peu plus de “réel” que nos fantasmes ou illusions – sans cesser d’ailleurs de les confirmer. C’est que tout savoir a quelque chose de déjà su, de l’ordre de ce jugement qui presque toujours préjuge. Or il arrive que l’histoire vive ou renaisse peut-être, surgisse ou émerge soudain, moins souvenir que rappel: une exigence tout à coup imposée. Celle qu’on dit récente ou contemporaine – quelles que soient les limites de cette désignation où se niche l’ironie réputée de toute histoire – est bien sûr la première tentée ou surprise par ce coup. L’inattendu se fait inévitable sinon banal. Ainsi est-il tout de même plus difficile de croire Auschwitz dépassé que Jeanne d’Arc sourde.

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