Troisième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

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Luc : 21 à 22, 53 – Vienne l’heure

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

21 à 22, 53

Vienne l’heure

Je suis en train de lire la Bible,

un des livres les plus humoristiques qui soit.

André-Georges Haudricourt

Le temps des choses sérieuses commence, comme toujours quand on est en vacance. Le vide fait, c’est le temps du plein: deux images encore (21,1 à 4 & 5-6) et puis, et enfin, la vraie question (7): Maitre, quand donc cela arrivera-t-il? Avant de répondre avec lui, voyons ces deux images, qui ne sont plus qu’à peine imaginaires.

La première, spectacle sous les yeux levés de Jésus: le monde schématisé par le point de vue évangélique – les riches, la pauvre veuve, et le tronc où tous se rendent. C’est bien le monde: soft des billets glissant dans l’escarcelle, hard du cliquetis des pièces. C’est la ronde du superflu et du nécessaire, alternance de la vie: vidons ce lieu.

La seconde, et dernière: le monde encore, mais cette fois ce qu’il en reste d’apparemment sauvable après le coup de balai. Pourtant on ne la sauvera pas, même elle, la beauté des choses; de cette adorable vision qui fait d’une pierre un ornement, non, il ne restera rien. Six versets suffisent ainsi à abattre le maigre moral qui avait résisté aux scènes précédentes: la dérision du roi, la folle sagesse du savant. C’en est fait; ni roi, ni savant, maître encore, mais c’est pour répondre du pire: apocalypse. Le coup de balai avait déjà ce sens que l’apocalypse illustre: l’indignité de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, actes et intentions mêlés – puisque décidément cette génération a mal tourné.

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Luc : 13,1 à 21 – Le beau milieu, cum grano sinapis

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

13,1 à 21

Le beau milieu, cum grano sinapis

Il fallait s’attendre à ce cadeau de Luc après la grande leçon des chapitres 11 & 12. À la peine de dire et d’être, il fallait ce baume du bon docteur, au milieu de cet évangile. L’emplâtre, le sinapisme, a ce côté mère-grand du savoir ancien; ici, on se souvient de la conduite de Jésus au sabbat (6,1-19), comme on se souvient des traditions: au total une synthèse active, toute fraîche et cuisante, cuisante et puis fraîche, où l’âcre fumée des sacrifices sanglants (1) se mêle à la promesse d’odeur de la pâte à pain (21). Goûtons ces vingt et un versets qui soignent si bien nos crises: ce n’est pas rien, s’il s’agit de « se repentir » en changeant l’âme, et pourtant ce n’est rien, ce grain qui va lever. Le français dit, d’un élan: se refaire une santé – où la cuisine domestique s’élève au rang d’ébranlement, de conversion – où les vaches qu’on mène boire n’ont que faire de Satan. Mazette, quel texte!

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Luc : 11 – L’autre prière : le catalogue

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

11

L’autre prière : le catalogue

Que dit-il que Marie a tant raison d’écouter? On le sait déjà – et si on l’a oublié, qu’on relise le sommaire de 6,20 à 49: préceptes, béatitudes et paraboles, pour la forme; et quant au fond, on ne l’ignore pas davantage: l’enseignement du pardon. Il n’est d’abord pas question d’autre chose au chapitre présent, qui offre à son tour ses variations sur le thème central de la parole. Bien entendu, la prière est une espèce privilégiée de parole; d’autant que, si la leçon est familière, le style est nouveau comme si Luc s’essayait à cet exercice scolaire du résumé ou de la contraction, à quoi d’ailleurs il semble exceller plus que le scrupuleux Matthieu (6,9 à 13). Ici, quatre ou cinq mots, des plus familiers: nom ou règne, pain, pardon et tentation. Mais le texte ne s’arrête pas là, et le viatique n’est ici que le passage même; d’un bout à l’autre de ce chapitre – comme pour l’action, comme pour l’identité aux chapitres précédents – il s’agit de savoir ce que c’est que parler. S’en assurer, c’est lire du bout des doigts: sur la cinquantaine de versets de ce chapitre, une bonne quarantaine concerne directement un ou plusieurs modes de parole; depuis la prière inaugurale jusqu’au brutal « faire parler » de 54, passant par questionner et répondre, demander et obtenir, entendre et écouter, faire outrage et rendre témoignage, approuver ou demander des comptes. Est-ce un hasard? On dira qu’en réalité c’est tout évangile qui suppose l’exaltation de la parole. Admettons tout de même qu’ici – outre le fait de cette présence massive – on affronte en question la parole, et si peu pour l’exalter. Mais pour quoi?

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Luc : 10 – Entr’acte

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de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

10

Entr’acte

Ahi cuanto cauti gli uomini esser denno

Presso a color che non veggon pur l’ovra.

Ma per entro i pensier miran col senno!

Dante

(Ah! Que prudents doivent être les hommes

Auprès de ceux qui ne voient l’acte seul,

Mais dont l’esprit pénètre la pensée!)

Après l’obsédant refus de l’identification, le rejet répété de l’autorité de l’auteur, il faut s’attendre à des complications du côté de l’acteur. Et c’est ce qui arrive; à se demander d’où diable on a pu tirer le rêve de l’évangélique simplicité… Il s’agit sans doute de celle de cette religion qu’on peut se faire, d’un seul coup d’œil à ce dixième chapitre. Puisque familiers maintenant des comptes, faisons rapidement celui-ci pour s’en assurer. On passe de douze à soixante-dix voire soixante-douze (1), de l’aimable civilité aux durs travaux (2), à l’impitoyable vie sociale où l’on ne salue plus (4) et où, si l’on mange et boit (7), c’est plutôt l’exception qui confirme la règle de l’indécrottable méchanceté, si violemment châtiée (10 à 15). Qu’on passe des actes à leurs leçons, les choses ne s’arrangent guère, cachées qu’elles sont à qui veut comprendre ce qu’il fait, réservées à on ne sait quel tressaillement d’innocence (21 ) – sans même insister sur l’étonnant cheveu dans la soupe: Satan (18)! La parabole, comme souvent, semble il est vrai plus éclairante (30 à 37), quoique les paradoxes n’y manquent pas – la concurrence des saints, il fallait y penser! – mais alors c’est pour la voir suivie d’un drôle de contraste , au moins: assise et muette, oreilles ouvertes seulement, Marie (40 à 42) renvoie aux illusions la volonté et l’effort d’agir, ridiculisés chez Marthe en agitation. Agir, donc? Mais non, c’est clair: s’agiter, tout au plus, et au mieux! Luc y va fort: après le casse-tête mathématique, voici de quoi casser le moral. Ô douceur évangélique!

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