Quatrième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Quatrième chapitre

Les ressources de l’opinion: la santé retrouvée

nec te pœniteat pecoris, divine poeta.

Virgile

Si vous les nourrissez de pierre au lieu de pain, les jeunes gens se révolteront, même s’ils confondent dans leur révolte le boulanger avec celui qui leur lance des pierres.

Karl Popper

Loin de l’aristocratisme lisse ou hautain, mâtiné d’hermétisme, avec lequel une image maladroite le confond trop souvent, Musil brûlait d’un amour pour le peuple dont il cherchait la force à hauteur du nombre. Il se voit anarchiste conservateur: lui qui voit tant les dégâts de la démocratie (situation de l’art, presse et pacifisme) sait qu’il s’agit de la rendre plus et non moins intense. Ainsi écrit-il1 : le nombre des grandes réalisations est en proportion de celui des moyennes; le génie, en effet, ne produit jamais du nouveau, mais toujours, simplement, du différent, et ce sont les talents moyens qui lui donnent la possibilité de se condenser en œuvres. Il n’y a donc nul abîme entre l’opinion et le savoir, mais seulement des relations objectives encore si mal élucidées qu’on n’a même pas de nom pour désigner leur domaine. Ce dont il s’agit, ce n’est rien de moins que tout ce qui requiert notre vie intérieure; tout le religieux et le politique au sens le plus large, tout l’artistique et tout l’humain – hors de ce qui est purement national ou pur arbitraire de la croyance et du sentiment – s’y trouve inclus2 .

Une telle opinion presque sans nom (le monde, l’atmosphère ordinaire, l’opinion de la vie, écrit Musil ailleurs3 ), hors du piège abêtissant de la croyance et du sentiment, c’est ce que nous avons cherché dans les saillies de notre actualité. Mais l’argument principal de la bêtise, ajoutait Musil, est dans l’insuffisance de tous les anges philosophiques4: c’est à cette supposée insuffisance qu’il faut demander des comptes.

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Demander à Faulkner

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À propos de:

William FAULKNER

Toutes les références dans la pagination des éditions suivantes:

Monnaie de singe (Soldiers’pay 1926); éd. Flammarion 1987 (cité MS)

Moustiques (Mosquitoes 1927); éd. de Minuit 1958 (cité M)

Sartoris (1928) éd. Gallimard 1949, coll. Folio 1977 (cité SA)

Le bruit et la fureur (The sound and the fury 1929); éd. Gallimard 1972, coll. Folio 2005 (cité B)

Sanctuaire (Sanctuary 1930); éd. Gallimard NRF 1933 (cité S)

Le hameau (The hamlet 1931); éd. Gallimard 1959, coll. Folio 1998 (cité H)

La ville (The town 1932); éd. Gallimard NRF, coll. Du monde entier 1962 (cité V)

Lumière d’août (Light in August 1932); éd. Gallimard NRF 1948 (cité L)

Pylône (1934) éd. Gallimard 1946, coll. Folio 2005 (cité PY)

Tandis que j’agonise (As I lay dying 1934); éd. Gallimard 1934, coll. Folio 2004 (cité T)

Absalon! Absalon! (Absalom! Absalom! 1936); éd. Gallimard NRF 1953 (cité A)

L’intrus (Intruder in the dust 1948); éd. Gallimard NRF 1952 (cité I)

Requiem pour une nonne (Requiem for a nun 1950), éd. Gallimard 1957, coll. Folio 2008 (cité R)

Parabole (A Fable 1950) , éd. Gallimard 1958, coll. Folio 1997 (cité P)

Le domaine (The mansion 1955); éd. Gallimard 1962, coll. Folio 2004 (cité D)

Demander à Faulkner

Cette bâtarde d’un chirurgien

et d’une sténographe

que vous appelez votre âme

M, p.157

Il y a des choses pour lesquelles

trois mots sont de trop,

et trois mille pas assez.

A, p.145.

Se faire” une idée ou une raison, “faire” connaissance: notre langue mêle curieusement l’eau de la théorie avec le feu de la pratique, ou l’inverse. Peut-être parce que nous aimerions beaucoup ça: comprendre, même un peu, ce qui se passe, histoire d’en faire du même coup quelque chose – comme si nous doutions, souvent, d’y faire (et même d’y être pour…) quelque chose.

La lecture de Faulkner n’est sûrement pas la seule à répondre, mais l’une des plus tentantes: quatre décennies d’écriture ininterrompue (jusqu’aux “faiblesses” dont on accuse l’alcool faulknérien) charrient les paradoxes qui ressemblent à ce désir bardé de doute. L’énergie de l’écrivain n’a d’égale que la désillusion féroce du récit; le sombre désespoir de tout est percé de minces mais éblouissants traits de lumière; le texte ne craint pas plus l’illisibilité stupéfiante que l’empathie la plus fraternelle; une sympathie enfin, aussi loin de la compromission que de l’esprit de sérieux, achève de laisser croire, cinquante ans après la mort du Nobel, à une actualité dont il vaudrait de faire l’épreuve.

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Que dire, si dire ne fait rien ? Que faire, si faire ne dit rien ?

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À propos de:

Predrag Matvejevic, Vidosav Stevanovic, Nikola Kovac, Ivan Djuric, Francis Combes, Christian Petr:

ex-Yougoslavie Sarajevo, le miroir brisé; éd. Le temps des cerises 1995 (cité ici sous SMB)

Predrag Matvejevic, Vidosav Stevanovic, Zlatko Dizdarevic:

Ex-Yougoslavie, Les seigneurs de la guerreMilosevic, Tudjman, Karadzic, Mladic, Seselj, Arkan, Susak et les autres… ; éd. L’esprit des péninsules 1999 (cité ici sous SLG)

Paul Garde:

Fin de siècle dans les Balkans – 1992-2000,analyses et chroniques; éd. Odile Jacob 2001 (cité ici sous FSB)

Vidosav Stevanovic:

Voleurs de leur propre libertéJournal de la solitude; traduit du serbe par Mauricette Begic et Nicole Dizdarevic, éd. L’esprit des péninsules 2003 (cité ici sous VPL)

Isabelle Delpla (articles)

Justice internationale et réconciliation: les plaidoyers de culpabilité, un paradigme rhétotrique?, in Après le conflit la réconciliation? ss la dir. de S. Lefranc, éd. Michel Houdiard 2006 (cité ici sous JIR)

Incertitudes privées et publiques sur les disparus en Bosnie-Herzégovine, in Crises extrêmes, ss la dir. de Le Pape, Siméant et Vidal, éd. La découverte 2006 (cité ici sous IPD)

Que dire, si dire ne fait rien?

Que faire, si faire ne dit rien?

Ces questions tournent depuis si longtemps qu’il y a quelque grossièreté à s’en laisser saisir. Moins tournantes qu’errantes, se dit-on: le saisissement court le risque du divertissement, quand l’action, elle, bonne ou mauvaise, n’attend pas. Agir n’est ni faire ni dire – train lancé, entrain que nul ou tous entraînent, entraînés ou embarqués que nous sommes, n’est-ce pas? Pas besoin de questions donc: cette histoire ne se fait sans doute pas sans nous mais nous n’y pouvons pas grand’chose, nous autres subalternes, tout juste bons à croire que nous faisons ce que nous pouvons et disons ce que nous pensons.

Pour peu cependant qu’on tâche de penser ce que nous disons, de juger ce que nous faisons, les mêmes questions reviennent comme frelons. Les rudes épisodes balkaniques de ces quinze dernières années, même entre autres, sont de ceux qui travaillent ainsi, vrombissant de leurs séquelles ponctuées par les “nouvelles” – piqûres de rappel. Un tribunal international est encore là qui fait régulièrement parler de lui; telle ou telle manifestation est encore ici (anniversaire ou pétition, urgence ou souvenir) qui signalent que d’autres vivent ou meurent, à l’instant, de ce passé. “Autres”? “Passé”? C’est justement ce que le train de l’action, la machine de l’histoire, ne dit pas, indifférente qu’elle est à tout définitif, arrêt ou diktat. Elle passe mais ne laisse rien passer si laisser passer veut dire connaître une fois pour toutes. Son ironie est fameuse: elle ne laisse rien passer parce qu’elle laisse tout passer.

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Pièces rapportées, morceaux choisis : notre histoire bricolée

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À propos de:

Nikola KOVAC: Bosnie, le prix de la paix; éd. Michalon 1995 (cité ici sous B).

Yves LAPLACE: Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica; éd. du Seuil 1998 (cité ici sous C).

Martine STORTI: Cahiers du Kosovo – L’urgence de l’école; éd. Textuel 2001 (cité ici sous K).

Dubravka UGRESIC: Le musée des redditions sans condition; traduit du serbo-croate par Mireille Robin; éd. Fayard 2004 (cité ici sous M).

Ouvrage collectif: “Sta Ima?” – Ex-Yougoslavie, d’un État à d’autres; éd. L’œil électrique- Guernica ADPE 2005 (cité ici sous ST).

Pièces rapportées, morceaux choisis :

notre histoire bricolée

Les mots les meilleurs sont ceux que nous cherchons en vain.”

Ivo Andric

Peut-on dire ce qui se passe? Art ou science, exercice quotidien ou tâche ordinaire, pouvoir et devoir naturels en somme: comment répondre à cette question souvent évidente, parfois torturante? Montage et démantèlement du puzzle “yougoslave” – qui ont demandé le même laps (on n’ose dire: durée) que ceux du “communiste” – font un objet-obstacle spécialement retors à la question. C’est que nous en sommes – à la fin de cette histoire – au temps non seulement des cartes sur table (de Versailles à Yalta puis Dayton, le jeu des cartes n’a jamais manqué, entre départ et commencement hélas) mais surtout de l’information et de la communication ouvertes, disponibles tous azimuts de nos jours.

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Une exception ordinaire : la démocratie

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À propos de:

Jacques RANCIÈRE,

La haine de la démocratie; éd. La fabrique 2005

Chroniques des temps consensuels, éd. Seuil, coll. La librairie du XXI° siècle 2005

Une exception ordinaire : la démocratie

Mot d’école: pourquoi diable “démocratie” quand “démarchie” irait si bien au bel et bon ordre qui pose en une seule carte les territoires complexes du pouvoir politique: monarchie, oligarchie, donc démarchie? Un seul, quelques uns, et puis tous: quoi de plus simple et clair? Or voilà que non: “démocratie” s’est imposé. Allez savoir pourquoi. Un petit livre pourrait bien aider à le savoir, à cette condition inattendue: nous n’aimons le mot (en le préférant même à l’autre qui eût été si clair) que parce que nous haïssons la chose. Dur petit livre, dont les mots de la fin ramassent admirablement l’intérêt: la démocratie ne peut cesser de susciter la haine, et pourtant elle peut susciter à l’inverse du courage, donc de la joie. Haine ou joie? Convenons de nous éclairer un peu avant de nous résigner au ressentiment, cette triste passion de nos contradictions.

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Une Bosnie de mille ans au présent : notre culture politique

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À propos de:

Janine MATILLON, Les deux fins d’Orimita Karabegovic; éd. Maurice Nadeau, Paris 1996. (cité ici sous JM)

Milovan DJILAS & Nadezda GACE, Un bosniaque: Adil ZULFIKARPASIC – Histoire contemporaine de la Bosnie à travers des entretiens avec l’homme qui essayé d’éviter la guerre; éd. Institut Bosniaque, Zurich 1996. (cité ici sous AZ)

Une Bosnie de mille ans au présent :

notre culture politique

L’histoire est un drôle d’objet, pour peu qu’on la considère vivante. Souvent morte il est vrai, elle n’est guère en nous qu’un savoir à peu près imaginaire, animant ses données d’un peu plus de “réel” que nos fantasmes ou illusions – sans cesser d’ailleurs de les confirmer. C’est que tout savoir a quelque chose de déjà su, de l’ordre de ce jugement qui presque toujours préjuge. Or il arrive que l’histoire vive ou renaisse peut-être, surgisse ou émerge soudain, moins souvenir que rappel: une exigence tout à coup imposée. Celle qu’on dit récente ou contemporaine – quelles que soient les limites de cette désignation où se niche l’ironie réputée de toute histoire – est bien sûr la première tentée ou surprise par ce coup. L’inattendu se fait inévitable sinon banal. Ainsi est-il tout de même plus difficile de croire Auschwitz dépassé que Jeanne d’Arc sourde.

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