“Nous avons décidé de nous comporter comme des cochons” – Harald Welzer – Abram de Swaan

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Harald Welzer, Les exécuteurs – Des hommes normaux aux meurtriers de masse (2005), trad. Bernard Lortholary, éd. Gallimard 2007.

Abram de Swaan, Diviser pour tuer – Les régimes génocidaires et leurs hommes de main (2014), trad. Bertrand Abraham, éd. Seuil 2016.

(cités ci-dessous en italiques: auteur + pagination)

Nous avons décidé

de nous comporter comme des cochons” 1

Les porcs débordant d’intelligence et de sensibilité seraient fâchés, mais il s’agit ici d’un peu autre chose. Ces livres invitent à regarder élevages, bauges et abattoirs non d’animaux mais d’hommes – comme on sait, et comme on dit par exemple: extermination massive de proximité (Swaan 13). Y regarder donc à deux ou trois fois d’abord.

Une première fois parce qu’ici nos deux sociologue ou psychosociologue, à leur manière quasi spontanée de savants, pratiquent en habitude la distance que notre manière ordinaire ignore – nous, nous sommes seulement horrifiés, vertigineux, transis, écrasés d’indignation ou de honte peut-être.

Une deuxième fois parce que, passée la première, mémoire et histoire rappellent leurs manières de réminiscences grosso modo résignées sinon calmantes : le pire est aussi vieux que le monde des livres2. Ici, l’un (Welzer 52) annonce sa conclusion peu optimiste que, dans le cadre des agissements humains, tout est possible, et qu’en découle que chaque individu a le devoir de se rendre à lui-même des comptes sur la portée de chacune de ses décisions; tandis que l’autre (Swaan 100, 157-158) répète que le phénomène génocidaire est en lui-même aussi vieux que la civilisation, évoquant plus précisément une “dyscivilisation” au sein de laquelle sont ménagés des espaces isolés et localisés de décivilisation où s’exerce la barbarie.

Une troisième fois enfin, parce que cette “barbarie” ne vient pas seulement de loin, elle s’accroche à notre temps le plus récent c’est-à-dire chiffré (Swaan 313):

Les cent dernières années ont été aussi sanglantes que les périodes précédentes, et peut-être même plus. Au cours du XXème siècle, le nombre de victimes de la violence de masse asymétrique s’est situé dans un ordre de grandeur de 100 à 150 millions, soit trois à quatre fois plus que le nombre de morts sur les champs de bataille lors de conflits symétriques.

Nous voilà prévenus sinon avertis, admettant que nous en restions à ces trois-là sans compter quelques autres qui ne manqueraient pas plus que les raisons de pleurer. Supposons en tout cas que cela suffise à ne pas pleurer seulement, c’est-à-dire à lire en demandant à ces livres – deux parts de tant d’autres – ce qui nous arrive quand arrive le pire. En bonne science, leur première réponse est de logique, en reformulant la question: “ce qui nous arrive” se distingue d’abord de, voire exclut, ce qui n’arrive pas.

Un bon débarras

Il s’agit de situer l’analyse par rapport à d’autres déjà disponibles. Les textes juridiques existants, par exemple, aiguisent quelques difficultés (Swaan 14, 111, 224): la Convention sur le génocide adoptée en 1948 par les Nations Unies impose la démonstration de “l’intention de détruire” et “l’appartenance à tel groupe national, ethnique racial ou religieux” – conditions pas toujours réunies dans des massacres si singuliers (au Cambodge on a persécuté ou exterminé des individus en raison de leur origine de classe et de leurs antécédents politiques) que d’autres noms leur conviendraient mieux, échappant pour l’heure à la mise en droit (ethnocide, démocide, classicide, urbicide, politicide, écocide, crime terroriste de masse…).

Des “faits objectifs” n’offrent pas moins de difficultés que l’invention du Droit. Quand une note de Swaan (30) rappelle qu’un psychologue chargé d’évaluer les inculpés du Tribunal de Nuremberg les estimait pour la plupart atteints de graves troubles mentaux tandis que son collègue parvint à des conclusions inverses, Welzer (10 à 13) commence par l’inénarrable aventure des tests Rorschach proposés aux même inculpés. Devant les résultats envoyés à trois reprises (1947, 1974, 1978) à des cohortes d’experts, ceux-ci hésitent entre non-réponses accompagnées de vagues excuses, réponses stupéfiantes (on évoque des défenseurs des droits civiques, des personnalités extrêmement intelligentes – et pour l’un au moins des experts: vraisemblablement des psychologues), pour conclure au mieux à une faculté d’empathie plutôt limitée et, en résumé, qu’il n’y avait là, cliniquement, rien de particulier.

Quant aux “faits subjectifs”, guère plus de lumière: si la violence de masse n’a rien de récent, notre honte est certes plutôt neuve, mais curieusement partagée – même les néonazis les plus fanatiques préfèrent contre toute évidence nier la réalité (Swaan 109). Qu’ils s’écrient, même fantasmatiquement mais comme tout un chacun : “Pas moi! Pas ça!” – devrait inquiéter. Il n’est donc pas sûr du tout que se sentir horrifié suffise à se confronter au fait que la violence a, premièrement, une histoire et des aspects récurrents et, deuxièmement, qu’elle se déroule selon des processus qu’on peut décrire (Welzer 17).

Nos deux auteurs partagent enfin, cette fois quant aux théories de leurs pairs, un double refus.

D’une part celui de la fameuse “banalité du mal” qui valut tant d’ennuis à Hannah Arendt3 . Si Welzer (13) se contente d’évoquer, à propos des tests ci-dessus, des profils de personnalité qui ne correspondaient nullement à la “banalité du mal” tant ils apparaissaient très divers, créatifs et imaginatifs, Swaan (32, 34, 308 ) enfonce nettement le clou:

L’avocat d’Eichmann réussit à berner en particulier Hannah Arendt dont la thèse ne résiste pas à l’examen critique (…) On avait affaire à un fanatique et infatigable chasseur de juifs, image que toutes les recherches n’ont fait que confirmer depuis lors (…) Elle a plus tard corrigé cette formule accrocheuse, mais les mots avaient immédiatement fait mouche et véhiculent probablement la plus grosse bêtise inscrite aujourd’hui au répertoire modeste mais abondamment cité des clichés sur l’Holocauste et le génocide en général.

D’autre part, de façon générale mais ici très explorée, aucun des deux ne se satisfait de simple ou univoque “explication”. Quand Swaan (24, 45, 251) récuse la formule incantatoire “situation, oui; disposition, non”, au profit de l’approche interactionniste tenant compte à la fois des aspects situationnels et dispositionnels, Welzer (49, 51, 95, 276) dénonce les débats entre “intentionnalistes” et “fonctionnalistes” qui ont longtemps paralysé les recherches, insiste sur le réseau d’interactions ou de régulation mutuelle que suppose une dynamique des processus sociaux ainsi précisée:

C’est une erreur fondamentale que de généraliser à toute la personnalité d’un être humain son comportement dans une situation donnée (…) Ma perspective consiste à reconstituer le processus social dans lequel les exécuteurs s’engagent, avec des perceptions et des grilles interprétatives spécifiques – ce que j’appelle la ‘rationalité particulière’ (…) Dans ce processus, tout participant, à chaque instant, procède à des interprétations.

Résumons grossièrement: ces deux serruriers n’offrent pas de clé aux mains des transis que nous sommes – cette situation va bien à notre disposition. Transis ou pas, nous voilà au moins débarrassés de cette part si fausse ou perverse de l’ignorance quand elle se prend pour excuse: il y a bien en effet des choses (des idées, des leçons, des propositions, des sentiments même) que j’ignore – mais il se trouve qu’elles ne sont nullement nécessaires à regarder le pire. Les “hommes de main”, les “exécuteurs” eux-mêmes, peuvent se réjouir: on ne leur fera pas de leçons si loin de leurs actes. Reste seulement à savoir quels comptes en rendre. Qu’y a-t-il, quand il y a massacres de masse?

Welzer

18, 27, 34, 41-42, 44 à 46, 52, 73, 78, 83, 86, 123, 180, 197, 204, 215, 221, 229, 233, 235, 239-240, 252-253, 256, 260, 264-265, 270, 272 à 275, 314, 338.

Il y a d’abord une vitesse observable mais souvent oubliée sous les faits: à partir de 1933 en Allemagne ou 1990 en Yougoslavie par exemple, de fulgurantes modifications (nazification dans un cas, ethnicisation dans l’autre) laissent soupçonner combien sont fragiles la stabilité et l’inertie des sociétés modernes, combien instable est leur cohésion psychosociale interne. En moins de trois mois de mars à mai 1933, à Cologne, en Bade ou en Westphalie, on interdit “naturellement” à tout juif de changer de nom, de faire de la boxe, d’occuper un poste de maître-assistant à l’université, d’être relaxé à moins que deux personnes ou un médecin acceptent de prendre sa place sous les verrous, d’utiliser le yiddish au marché à bestiaux, de louer un emplacement à la foire annuelle, et enfin de faire partie de l’Organisation allemande de gymnastique, sans oublier l’interdiction d’utiliser un nom juif pour épeler un mot au téléphone. Rien qui ressemble ici à un processus idéologique ou de propagande mais un processus lié à la modification quotidienne de la pratique vécuepreuve la plus déprimante qui soit de la justesse du théorème “Quand des hommes tiennent une situation pour réelle, alors elle l’est dans ses conséquences” – preuve de la force normative du factuel. La pratique transforme avec une régularité stupéfiante “déplacement” ou “nettoyage” en extermination.

Nul besoin ici d’anthropologie à la petite semaine (= les hommes sont comme ça, le vernis de la civilisation est mince); en fait d’anthropologie ce serait plutôt le contraire: point d’héritage archaïque ni de “nature humaine”, mais des hommes qui ont dévié du processus lent de l’évolution pour accélérer énormément en créant l’environnement dans lequel ils existent.

Il y a ensuite ce que notre honte horrifiée manque de voir: on n’est pas obéissant, on décide de l’être. En juillet 1941, un général SS (le même qui, en écrasant l’insurrection de Varsovie deux mois plus tard, confiera à son journal le “profond bonheur de faire autant de bien”) transmet cet ordre:

Les exécutions devront avoir lieu à l’écart des bourgades, des villages et des voies de communication. Les tombes sont à aplanir, pour éviter qu’elles ne deviennent des lieux de pélerinage. J’interdis qu’on photographie et qu’on admette des spectateurs aux exécutions. Ni les exécutions ni les tombes ne doivent être rendues publiques. Les chefs de bataillon et les commandants de compagnie veilleront à l’assistance psychologique des hommes participant à ces opérations. Les impressions de la journée devront être effacées par l’organisation de soirées entre camarades.

De quoi s’agit-il? De travail en deux faces très ordinaires: empirique et morale disent les savants – expérience pratique et intérêt personnel, disons-nous. Travailler c’est, pour le commun des micro-mortels que nous sommes, se livrer à de micro-apprentissages en en tirant de micro-leçons.

Empirique: un compte-rendu d’opération précise par exemple: “le Sonderkommando 4a a exécuté les 29 et 30 septembre 33.771 juifs. Il ne s’est pas produit d’incidents”. Pas de différence entre assassinats par les Einsatzgruppen et extermination massive: la pratique du processus de destruction implique une évolution qui fait passer de l’artisanat au travail industriel. Inutile de chercher dans les dépositions des tueurs quoi que ce soit qui ait pu les atteindre autrement qu’au boulot. L’un écrit, sur le fait: “Bon, eh bien je vais jouer au bourreau, et ensuite au fossoyeur, pourquoi pas? C’est comme ça, et avec ça pour moi tout est réglé”; l’autre confie à ses enfants: “vous pouvez avoir confiance en votre papa. Il pense sans cesse à vous et ne tire pas plus qu’il ne faut”. En 1968, des soldats américains violent et assassinent en quatre ou cinq heures 504 Vietnamien-ne-s dont seulement trois combattants éventuels. À la question de savoir pourquoi il a braqué sa M16 sur des enfants et des bébés, un soldat répond: je m’attendais d’un instant à l’autre à ce qu’ils contre-attaquent. Le commandant de la 9ème division d’infanterie confirme que le nombre d’adversaires tués atteste du succès d’une opération, avec cette consigne: “si elle est enceinte et que vous l’abattez, elle compte double”. Le principal responsable du massacre ne se le fait pas dire: “Bon Dieu, c’est quoi la guerre sinon tuer des gens?”.

Morale: s’il est vrai qu’un pilote d’hélicoptère et son mitrailleur ont vu les choses autrement (en tenant leurs collègues GI en respect pour sauver quelques villageoises), la “manifestation morale” ne manque pas moins dans l’immense majorité des cas examinés ici. Chacun sait qu’une certaine liberté dans l’organisation du travail accroît la productivité. Au terme de son enquête notre auteur propose quatre éléments constitutifs des massacres; ils sonnent pour nous – quel qu’en soit le paradoxe – comme autant de raisons ordinaires du travail quotidien. En résumé: nous n’y sommes jamais seuls mais en groupe; si nous nous y sentons menacés nous nous défendons; il y a toujours assez de gens pour faire le boulot; nous ne séparons pas ce travail de notre activité habituelle. Ce que nous prenons pour brutalisation, c’est normalisation. À regarder ainsi de très près, les brutes nous tombent des yeux comme de stupéfiants braves types. Le “…moi aussi j’avais un cœur” qui achève l’autobiographie du commandant d’Auschwitz, les entretiens fouillés accordés en 1971 à celui de Sobibor et Treblinka après avoir dirigé une clinique d’euthanasie – éclairent enfin sans aveugler:

Le désir d’être vus comme des personnages agissant moralement se retrouve chez tous les exécuteurs (…) Il s’agit là du couplage entre meurtre et morale, entre l’évidente nécessité d’actes déplaisants et le sentiment de les accomplir ‘contre’ leur propre sensibilité humaine (…) Entre meurtre de masse et morale il n’y a pas contradiction mais conditionnement réciproque. Sans morale, le meurtre de masse n’aurait pas pu être mis en œuvre (…) Nos instruments conceptuels (dédoublement, refoulement, dénégation, égocentrisme, sadisme, etc…) dérobent ce que leur autoportrait a de plus odieux: dans l’après-guerre, ces acteurs ont pu vivre avec leurs actes en étant des gens tout à fait normaux.

Si l’on prend le travail des “grands” pour plus dégagé, plus libre donc plus responsable, que celui des “petits”, qu’on lise, sans se rassurer, ces propos d’infirmière concernant son service en 1941: même si on me l’avait ordonné je n’aurais pas commis de vol – mais administrer des médicaments, y compris dans le but de tuer des malades mentaux, je considérais cela comme une obligation. Arendt avait fort bien noté que les nazis avaient vu juste en précisant le vocabulaire militaire: le “receveur” d’ordre devait être en réalité un “porteur” chargé de la responsabilité et du poids qui pesaient littéralement sur lui. Or peser n’est pas écraser, et la manière de porter laisse des choix voire des dilemmes moraux, rudement résolus (quelque 500 membres de ce bataillon ont assassiné environ 38.000 personnes et déporté à Treblinka 45.000 autres):

Je me suis efforcé de tirer seulement sur les enfants. Il se trouve que les mères tenaient leurs enfants par la main. Alors mon voisin abattait la mère et moi l’enfant, car je me disais qu’après tout l’enfant ne pouvait pas survivre sans sa mère. C’était pour ainsi dire une manière d’apaiser ma conscience que de délivrer ces enfants incapables de vivre sans leur mère” (…) “Il fallait tuer d’abord les enfants et ensuite seulement les femmes, pour que les enfants n’aient pas à voir mourir leur mère. À vrai dire ce n’était pas une instruction générale. Mais je m’y suis tenu, afin de ne pas causer de tortures inutiles”.

Comme on l’a aperçu avec le pilote américain et son mitrailleur, il existait des marges de manœuvre qu’on pouvait interpréter au bénéfice des victimes. Mais tel expert a compté que sur 19 millions de membres de la Wehrmacht, une centaine environ décidèrent d’aider des gens au lieu de les tuer ou de les livrer aux exécuteurs. Comme le répète l’un des massacreurs autour de Srbrenica (ici le 16 juillet 1995: 1.200 fusillés par huit hommes durant dix à quinze heures) l’évidence s’impose: “ Celui-là je l’ai vraiment éliminé, alors continuons! Il n’y a pas là beaucoup de philosophie sur pourquoi je l’ai tué, qu’est-ce qui m’est arrivé, rien! C’est tout”.

Pas beaucoup de philosophie peut-être mais du métier, de la morale et de l’interprétation – que ce livre commente finalement ainsi: l’apparence de déchaînement inhabituel, éruptif ou exotique, ne va pas sans sa réalité de quotidien social, offrant ses possibilités seulement peu pratiquées d’ordinaire. Après tout, la tentation de se procurer des avantages personnels ou d’assouvir des besoins hors normes ne nous est pas étrangère:

S’il y a beaucoup de degrés entre changer de trottoir et brûler la cervelle d’un enfant, je crains qu’il ne s’agisse d’un tout, sans solution de continuité. Simplement, pour la plupart d’entre nous, il importe d’avoir franchi les premiers degrés pour pouvoir franchir les derniers.

Swaan

39 à 47, 52, 57, 64, 68, 72, 84, 90, 97, 113, 123, 139, 142, 168, 180, 182, 189, 201, 203, 208, 214, 220-221, 235 à 238, 243, 246, 249-250, 255, 262-263, 282, 298, 304, 308, 311, 313-314, 321, 323.

Cités une dizaine de fois tout au long de ce livre, les travaux de Welzer sont ici adoubés avec quelque nuance: l’argument d’un code moral soutenant les exécutions lui paraît “fort de café”, en négligeant les réticences opposées par les “hommes ordinaires” à se transformer en robots creux qui s’adaptent machinalement à la situation immédiate. Il s’agit donc de prendre en compte la prudence ethnographique (l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence) ou ethnométhodologique (les individus ne sont pas des “idiots culturels”), en doublant la réalité sociale (et ses trois critères habituels de l’extermination de masse: grand nombre, asymétrie, environnement favorable) d’une résonance (respiration ou manière) personnelle. Ladite dyscivilisation en effet, loin d’impliquer des individus supposés ‘tabula rasa’ ou coulés dans le même moule, invite à penser la diversité d’une identification intrinsèque à la vie sociale que le simplisme de “l’identité” évacue à tort. D’autres semblables simplismes courent d’ailleurs les rues:

Des termes tels que “modernité”, “civilisation” ou “rationalité” peuvent faire référence à presque tous les aspects de la société contemporaine (…) Génocide ou État-providence pourraient aussi bien y trouver leur place (…) Mis à part les régimes de domination par la terreur, la plupart des épisodes d’extermination de masse au XXème siècle n’ont jamais pris l’aspect d’une opération de destruction froide ou calculée mais ont été sanglants, barbares et atroces (…) L’industrialisation froide et désincarnée a en fait consisté en une destruction chaotique et effrénée de vies humaines (…) À l’évidence la notion de “normalité” ne permet pas de différencier les meurtriers engagés, leurs complices irrésolus, les sauveteurs courageux ou la masse de ceux qui se tenaient à l’écart des événements.

Ce sont précisément ces distinctions à quoi s’attache donc le chercheur. Si toute formation de groupe implique l’inclusion des “siens” et l’exclusion des “autres”, le processus est complexe: identification aux autres, identification des autres, désidentification d’avec les autres. De délicates “symbioses antagonistes” s’opérent, de petits groupes se constituent spécialement comme matrices de restructuration des identifications à grande échelle, sans oublier de compter une base d’ignorance et d’indifférence – l’ensemble résultant en ce qu’on retrouve côte à côte, dans les compartiments d’extermination, des meurtriers plutôt réticents, des meurtriers indifférents, des meurtriers zélés. Comment comprendre par exemple que les dépositions des ex-tortionnaires offrent non seulement leur lot de mensonges (ils obéissaient, nient tout acte délibéré de barbarie) mais encore l’étonnante dissimulation (au prétexte d’épargner leurs co-accusés) de tentatives, certes exceptionnelles, d’aider quelques victimes à s’échapper? Au point qu’on peut partager la curieuse espèce d’inquiétude avouée par l’enquêteur pourtant minutieux:

Bien des choses peuvent sembler évidentes dans ce que j’ai avancé ici – et elles le sont de fait. Mais je crains que , sur ce même sujet, nombre d’affirmations contraires aux miennes paraissent tout aussi évidentes (à des lecteurs moins informés), alors même qu’elle sont fausses (…) Il faut décomposer la question, et même alors, on n’obtiendra probablement que des réponses lacunaires.

La décomposition prend ici deux formes, eu égard à la double perspective politique (historico-sociale, géo- ou cosmo-politique) et personnelle (individuelle, psychologique, culturelle).

Politique: proposition de quatre modes selon lesquels s’accomplissent les exterminations de masse, et leur porosité possible. La frénésie des vainqueurs s’illustre ici au Congo de Léopold ou en Russie tsariste; la domination par la terreur chez les bolcheviks d’après la première guerre mondiale, en Corée du Nord, Indonésie ou Guatemala; le triomphe des vaincus chez les Jeunes-Turcs, au Bangladesh ou au Cambodge, à l’état pur au Rwanda; la frénésie des foules enfin, ou plutôt mégapogrome, chez les Polonais, Tchèques et Soviétiques chassant les Allemands dont les troupes se repliaient, ou encore en Inde et au Pakistan au moment de la partition – moins “violence spontanée” que système d’organisation performant et de grande envergure s’appuyant sur la complicité de la police et le refus acharné des autorités de poursuivre les coupables.

Personnelle: en consacrant l’intérêt mais aussi les paradoxes inaperçus des fameuses expériences de Milgram et Zimbardo, l’auteur propose une quadruple variation d’échelle dans l’observation de terrain. Le plan macrosociologique serait celui de l’imprégnation, état constant de tout homme (mémoires partagées); le mésosociologique renvoie au régime d’enseignement et de propagande modelant mentalités et dispositions; le microsociologique correspond aux usages individuels dans le cadre des institutions; le psychosociologique enfin serait celui du sujet agissant selon sa propre “définition de la situation”. Comprendre, et même expliquer le “fonctionnement” des meurtriers de masse, c’est combiner ces quatre niveaux d’approche.

L’ensemble rappelle au lecteur la thèse de la “rationalité particulière” défendue par le livre précédent, quoique ce dernier s’appuyait ausssi (Welzer 39) sur la psychologie de l’évolution morale réputée ternaire: préconventionnelle (les enfants jusqu’à neuf ans environ), conventionnelle (la plupart des adultes), et postconventionnelle (une minorité dite indépendante ou autonome, aux principes prétendus choisis). Ici c’est la mentalisation, classiquement opposée à la cécité mentale, qui occupe notre auteur: il précise l’opposition en dysmentalisation, qui rend le mieux compte du comportement génocidaire. Une telle mentalisation lacunaire caractérise en effet la régression fréquente en période de grand troubles et d’insécurité: affaiblissement des fonctions du surmoi, diminution de la conscience de la responsabilité personnelle, absence d’empathie sinon pour les intimes. La convergence opèrerait comme un tamis vibrant, mécanisme presque invisible de tri sélectionnant d’un peu plus enclins que d’autres à la violence, jusqu’à se retrouver dans un environnement génocidaire.

À lire ces deux enquêtes récentes, on voit d’abord que ce qui nous arrive, quand c’est le pire, peut se passer de grands mots. En titre de cette lecture, il fallait donc retenir l’appréciation aussi déplorable que juste, simple et populaire, d’une claire décision. On voit ensuite que l’absence de clé unique pour une serrure supposée énigmatique parce qu’horrifiante était un faux problème: la porte est de longtemps ouverte, sans clé ni serrure – seulement des gonds bien huilés, une coulisse prête à l’emploi pour peu que nous n’y prenions garde. On voit enfin qu’avec d’autres, ces livres savants montent une garde qui nous fait sentinelles: le froid qui transit peut advenir comme il a pu, nous ne sommes ni endormis ni désarmés.

1 Dr Fritz Cuhorst, président de la ville de Lublin, décembre 1939 – cité in Welzer 284.

2 Iliade VI 31-75 (trad. E. Lasserre): Qu’aucun d’eux n’échappe au goufre de la mort et à nos mains, pas même l’enfant qu’en son ventre la mère porte, ni le fuyard; Nombres 31-17 & 1 Samuel 15-3 (trad. L. Segond): Tuez tout mâle parmi les petits enfants… Tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons; Le Coran Sourate V-33 (trad. J. Berque): Seule rétribution de ceux qui combattent Dieu et son Prophète: les tuer ou les crucifier, ou leur couper les mains et les pieds en diagonale, ou les bannir.

3 Parmi les travaux consacrés à ce point, deux contemporains des publications lues ici: David Cesarini en 2004 (Adolf Eichmann – Comment un homme ordinaire devient un meurtrier de masse, trad. Olivier Ruchet, éd. Tallandier 2010), et Isabelle Delpla (Le mal en procès – Eichmann et les théodicées modernes, éd. Hermann 2011).

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Comment ça se passe quand ça ne va plus

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à propos de:

W. E. B. Du Bois, Les âmes du peuple noir – édition établie par Magali Bessone, La Découverte-Poche 2007

Didier Fassin & Patrice Bourdelais (dir.), Les constructions de l’intolérable – Etudes d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral – éd. La Découverte, coll. Recherches 2005

Isabelle Delpla & Magali Bessone (dir.), Peines de guerre – La justice pénale internationale et l’ex-Yougoslavie – éd. Ehess 2010

Comment ça se passe quand ça ne va plus

ou

Les sentiers de notre justice

Une question très embêtante en république est d’accomplir ou de mesurer notre responsabilité dans ce qui se produit en notre nom. Ce qu’on appelle “justice” est un bon exemple: quoi que nous mettions dans ce sac, il est difficile de ne pas nous y mettre. Non que nous tenions toute la place, mais enfin “au nom du peuple” n’est pas tout à fait une blague si ce n’est pas tout à fait une évidence. Pas plus collectivistes que ça, nous hésitons à nous croire vraiment engagés par des décisions auxquelles peu d’entre nous participent directement. Mais pas plus individualistes que ça, nous ne pouvons non plus nous dégager de situations dont nous voyons bien – surtout quand elles sont déplaisantes ou pires – qu’elles nous mettent en cause. La plupart du temps, entre engagement très modéré et dégagement très incertain, nous faisons comme tout le monde: on s’arrange. Il faut des situations vraiment critiques pour que l’arrangement ordinaire ait un peu de mal à passer, contraint de changer ou d’aller voir ailleurs. Ce sont de telles situations que ces trois livres examinent, ou plutôt creusent, puisqu’ils invitent à y demeurer.

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Dormants et sentinelles : une histoire d’après-guerre

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À propos de :

Dubravka UGRESIC, Le ministère de la douleur, roman;

trad. du serbo-croate par Janine Matillon, éd. Albin Michel

2008.

Dormants et sentinelles : une histoire d’après-guerre

«Tout est fictif», prévient-elle, quand nous lisons ce «roman» avec l’œil de son précédent ouvrage: «ceci n’est pas un livre». Figure de style, familiarité d’un «truc d’écrivain» jouissant de cette liberté qu’offre le succès, autorisant jusqu’au caprice? Après tout pourquoi pas: tant mieux pour elle, non? Mais le lecteur parmi d’autres tient à sa propre route, son Ugresic à lui, qu’il a «entendue parler», comme dit sa langue. Cet ouï-dire a tracé, déjà, certaine piste – un ton s’est installé, une voix a coulé dans l’oreille, une conversation commencé plus ou moins secrètement, mêlée à «l’expérience», cette drôle de chose faite justement d’interactions dirigées par personne mais soutenues par chacune et chacun, emportée et soulevée, flux et reflux d’un cours universel, d’une marée particulière. Quelle marée, quel cours, ici?

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Feux d’artifice : à quoi correspondre et comment ?

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À propos de:

Revue Au Sud de l’Est, n° 1 & 2 (éd. Non Lieu 2006-2007). Cités ici sous I ou II suivi de la pagination de ces volumes.

Revue Cultures & Conflits n°65 – Srebrenica 1995 : analyses croisées des enquêtes et des rapports, ss la dir. d’Isabelle Delpla, Xavier Bougarel et Jean-Louis Fournel; version en ligne (http://www.conflits.org) 2007, citée ici sous III suivi de la pagination de l’article concerné.

Revue Philosophia Scientiæ, vol. 6 cahier 2, 2002, L’usage anthropologique du principe de charité, ss la dir. d’Isabelle Delpla,éd. Kimé. Cité ici sous IV suivi de la pagination de ce volume.

Radovan Ivsic, Cascades; éd. Gallimard 2006. Cité ici sous V suivi de la pagination de ce volume.

Mesa Selimovic, Le derviche et la mort (1966, trad. fr. M. Begic et S. Meuris 1977), éd. Gallimard, coll. L’imaginaire 2004. Cité ici sous VI suivi de la pagination de ce volume.

Danilo Kis, Encyclopédie des morts (1983, trad. fr. P. Delpech 1985), éd. Gallimard 2002. Cité ici sous VII suivi de la pagination de ce volume.

Louise L. Lambrichs, Le cas Handke, éd. Inventaire/Invention , coll. La place, 2003; version en ligne citée ici sous VIII suivi de sa pagination.

Ivan Colovic, Le bordel des guerriers – Folklore, politique et guerre; trad. fr. M. Robin, Freiburger Sozialanthropologische Studien, LIT Verlag 2005. Cité ici sous IX suivi de la pagination de ce volume.

Emmanuelle Dancourt, Général Valentin, éd. CLD 2006. Cité ici sous X suivi de la pagination de ce volume.

Sylvie Matton, Srebrenica – Un génocide annoncé, éd. Flammarion 2005. Cité ici sous XI suivi de la pagination de ce volume.

Feux d’artifice:

à quoi correspondre et comment?

L’arrogant “vice impuni” dit très peu ce que lire apprend. Ces publications par exemple, leurs éclats disparates un moment fixés, un moment rassemblés, font d’abord penser à voir plus qu’à lire – et voir de la façon la plus bizarre qui soit, cette façon dont, dit-on, nous aimons tant “voir” les feux d’artifice. Ce goût si commun, qui diable nous l’a inculqué? Quel démon nous fait croire qu’il y a quelque chose à voir dans l’instantané spectacle des plus vives couleurs avec leur abolition? À entendre dans le vacarme trouant le silence qui l’achève? Un peu plus décalé ou étalé, notre savoir averti des guerres récentes en ex-Yougoslavie semble en tout cas de cette sorte paradoxale: beaucoup de bruit pour rien – moins certes l’amabilité si sympathique de Shakespeare, pour une fois doux-amer avant Mozart.

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Que dire, si dire ne fait rien ? Que faire, si faire ne dit rien ?

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À propos de:

Predrag Matvejevic, Vidosav Stevanovic, Nikola Kovac, Ivan Djuric, Francis Combes, Christian Petr:

ex-Yougoslavie Sarajevo, le miroir brisé; éd. Le temps des cerises 1995 (cité ici sous SMB)

Predrag Matvejevic, Vidosav Stevanovic, Zlatko Dizdarevic:

Ex-Yougoslavie, Les seigneurs de la guerreMilosevic, Tudjman, Karadzic, Mladic, Seselj, Arkan, Susak et les autres… ; éd. L’esprit des péninsules 1999 (cité ici sous SLG)

Paul Garde:

Fin de siècle dans les Balkans – 1992-2000,analyses et chroniques; éd. Odile Jacob 2001 (cité ici sous FSB)

Vidosav Stevanovic:

Voleurs de leur propre libertéJournal de la solitude; traduit du serbe par Mauricette Begic et Nicole Dizdarevic, éd. L’esprit des péninsules 2003 (cité ici sous VPL)

Isabelle Delpla (articles)

Justice internationale et réconciliation: les plaidoyers de culpabilité, un paradigme rhétotrique?, in Après le conflit la réconciliation? ss la dir. de S. Lefranc, éd. Michel Houdiard 2006 (cité ici sous JIR)

Incertitudes privées et publiques sur les disparus en Bosnie-Herzégovine, in Crises extrêmes, ss la dir. de Le Pape, Siméant et Vidal, éd. La découverte 2006 (cité ici sous IPD)

Que dire, si dire ne fait rien?

Que faire, si faire ne dit rien?

Ces questions tournent depuis si longtemps qu’il y a quelque grossièreté à s’en laisser saisir. Moins tournantes qu’errantes, se dit-on: le saisissement court le risque du divertissement, quand l’action, elle, bonne ou mauvaise, n’attend pas. Agir n’est ni faire ni dire – train lancé, entrain que nul ou tous entraînent, entraînés ou embarqués que nous sommes, n’est-ce pas? Pas besoin de questions donc: cette histoire ne se fait sans doute pas sans nous mais nous n’y pouvons pas grand’chose, nous autres subalternes, tout juste bons à croire que nous faisons ce que nous pouvons et disons ce que nous pensons.

Pour peu cependant qu’on tâche de penser ce que nous disons, de juger ce que nous faisons, les mêmes questions reviennent comme frelons. Les rudes épisodes balkaniques de ces quinze dernières années, même entre autres, sont de ceux qui travaillent ainsi, vrombissant de leurs séquelles ponctuées par les “nouvelles” – piqûres de rappel. Un tribunal international est encore là qui fait régulièrement parler de lui; telle ou telle manifestation est encore ici (anniversaire ou pétition, urgence ou souvenir) qui signalent que d’autres vivent ou meurent, à l’instant, de ce passé. “Autres”? “Passé”? C’est justement ce que le train de l’action, la machine de l’histoire, ne dit pas, indifférente qu’elle est à tout définitif, arrêt ou diktat. Elle passe mais ne laisse rien passer si laisser passer veut dire connaître une fois pour toutes. Son ironie est fameuse: elle ne laisse rien passer parce qu’elle laisse tout passer.

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Pièces rapportées, morceaux choisis : notre histoire bricolée

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À propos de:

Nikola KOVAC: Bosnie, le prix de la paix; éd. Michalon 1995 (cité ici sous B).

Yves LAPLACE: Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica; éd. du Seuil 1998 (cité ici sous C).

Martine STORTI: Cahiers du Kosovo – L’urgence de l’école; éd. Textuel 2001 (cité ici sous K).

Dubravka UGRESIC: Le musée des redditions sans condition; traduit du serbo-croate par Mireille Robin; éd. Fayard 2004 (cité ici sous M).

Ouvrage collectif: “Sta Ima?” – Ex-Yougoslavie, d’un État à d’autres; éd. L’œil électrique- Guernica ADPE 2005 (cité ici sous ST).

Pièces rapportées, morceaux choisis :

notre histoire bricolée

Les mots les meilleurs sont ceux que nous cherchons en vain.”

Ivo Andric

Peut-on dire ce qui se passe? Art ou science, exercice quotidien ou tâche ordinaire, pouvoir et devoir naturels en somme: comment répondre à cette question souvent évidente, parfois torturante? Montage et démantèlement du puzzle “yougoslave” – qui ont demandé le même laps (on n’ose dire: durée) que ceux du “communiste” – font un objet-obstacle spécialement retors à la question. C’est que nous en sommes – à la fin de cette histoire – au temps non seulement des cartes sur table (de Versailles à Yalta puis Dayton, le jeu des cartes n’a jamais manqué, entre départ et commencement hélas) mais surtout de l’information et de la communication ouvertes, disponibles tous azimuts de nos jours.

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Pour saluer le monde bosnien

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À propos de:

Ivo Andric,

Le pont sur la Drina, tr. fr. Pascale Delpech, éd. Belfond – Le livre de poche, Paris 2004;

L’éléphant du vizir, récits de Bosnie et d’ailleurs, tr. fr. Janine Matillon, éd. Le serpent à plumes, Paris 2002;

La chronique de Travnik, tr. fr. Michel Glouchevitch, éd. L’Âge d’homme, Lausanne 1994.

Pour saluer le monde bosnien :

les ongles du diable, les ailes des anges

je suis heureux car incapable de dire où je suis”

Ivo Andric, in: Yelena, celle qui n’était pas, II, Voyages.

Cette histoire d’ailes et d’ongles, Ivo Andric la rapporte à sa manière de conteur aussi souriant que malin – un peu diable, un peu ange, lui aussi – en la laissant rapporter par un de ses personnages1 qui bien sûr prétend ne la tenir que de feu son père qui lui-même l’entendit raconter… Ainsi vont les histoires en cette Bosnie où “l’on soigne davantage et l’on chérit plus un conte sur une histoire vraie que l’histoire vraie que l’on conte2 . Diabolique et angélique: les ongles du diable ont rayé de gouffres et d’abîmes le bel et brillant plateau de glaise plate et lisse mais humide et molle, que les mains de Dieu offraient aux hommes: le monde créé; alors les anges déployèrent leurs ailes d’un bord à l’autre des failles, et les hommes apprirent l’art des ponts, chose sacrée après celui des fontaines3 . Présent d’un bout à l’autre de l’œuvre majeure de l’écrivain, Ali hodja est aussi un pont – comme nous qui lisons en passant du rire aux larmes, de la dure leçon à la douce rêverie, un moment attardés, pour le pire et pour le meilleur, sur la “kapia” du milieu du pont, point de rencontre et de séparation, plateforme des conversations populaires et des exécutions sommaires, improbable noce du privé et du public, socialité tissée de nos craintes autant que de nos espoirs. Chaque œuvre d’Andric est ainsi toute l’œuvre de celui qui n’a fini d’écrire qu’en cessant de vivre, il y a trente ans; chaque œuvre, toute œuvre quand elle est grande, est une telle place, point de passage ou demeure improbable au-dessus de l’immuable courant du fleuve, pont tendu par ses arches.

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