Où sont passés nos lieux communs?

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Où sont passés nos lieux communs?

(une prière à notre déesse Bêtise)

Lieux communs qui heurtent les croyances les plus élevées, par quel abus de confiance s’autorise-t-on de vous pour vivre à petites gorgées? Alors que par le vent stupide qui vous anime il fait si bon se laisser emporter.

Robert Desnos

Simple comme bonjour”, “libre comme l’air” – si ces lieux sont communs, c’est d’une façon apparemment trompeuse. La moindre vie collective apprend que le bel idéal d’un bon jour n’a rien de simple – la politesse s’apprend et nos jours sont loin d’être toujours bons. Quant à l’air, la moindre connaissance retient plutôt son poids et sa force, son volume et son énergie: nulle liberté ici, mais des faits sous des lois, une physique rudement contrainte.

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Quand voir c’est faire

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À propos de :

Jean-Paul CURNIER, Montrer l’invisible – Écrits sur l’image; éd. Jacqueline Chambon-Actes Sud 2009

Patrick BOUCHERON, Conjurer la peur, Sienne 1338 – Essai sur la force politique des images; éd. Seuil 2013

En italiques ci-dessous, ouvrages cités MI ou CP suivi de la pagination

Quand voir c’est faire

La langue “française”, déjà, s’amuse là-dessus, à sa manière inconsciente d’histoires qui n’intéressent guère, emportées par l’usage : “voir”, c’est bien sûr l’évidence – mais “voire” c’est ajouter le vrai, sinon mettre en question. “Je vois”, “j’ai vu” – renvois aussitôt à l’objet, constats aussitôt faits que nul ni rien n’aurait à constater ni faire. Le bon vieux “voire” – d’ailleurs curieusement relégué de nos jours à l’usage savant ou ironique d’un côté, à l’accent patoisan du bon peuple de l’autre – n’en croit rien et en tout cas pas ses yeux: pour voir vraiment, il faudrait tourner le regard comme on le dit de langue en bouche avant de parler vraiment.

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Troisième chapitre

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À

LA SANTÉ

DE

L’OPINION

Troisième chapitre

Les Rois Nus, l’École, les Intellectuels: vaincre l’opinion ?

C’est de la réalité maintenant qu’il est de nouveau question (…)

Il s’agit de remplacer les conquérants par des ennemis

capables de reconnaître qu’ils ont des ennemis”

Bruno Latour, Guerre des mondes – offres de paix

(article préparé pour un volume spécial de l’UNESCO)

Peut-on voir à l’œuvre ce qu’on suggère sous le nom de culture des désaccords ou des conflits? Au premier sens il s’agirait d’abord d’un certain désarmement. Cessons de croire que nous sommes d’accord, que nous nous entendons ne serait-ce que sur l’essentiel, désarmons-nous de ces certitudes (“modernes”, dirait Bruno Latour) par où nous avons cru et croyons hélas encore savoir d’avance ce qu’il faut faire, les seules difficultés que nous daignions traiter ne tenant plus (une paille!) qu’à la façon d’y arriver. Il se trouve que les exemples d’actualité illustrés ci-dessous relèvent bien de cette sorte d’impuissance enfin reconnue: retour du refoulé, tel est pris qui croyait prendre, ou bien à malin ou crétin, malin ou crétin et demi – qu’on dise comme on voudra. Nous assistons à l’incompétence criante de nos manières habituelles de juger. Convictions morales (torture), expertises techniques ou commerciales (télévision), intentions politiques (suffrage) s’accomplissent enfin au grand jour dans des faits qui les défont ou les désaccomplissent, préparant ainsi leur refonte. Le désaccord s’impose comme la moindre des choses, rasant tranquillement la table de nos préjugés.

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Luc : 8, 22 à 56 – Visions = Révisions

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

8, 22 à 56

Visions = Révisions

Quand il est question de ce que les maîtres eux-mêmes ont réellement pensé en composant leurs textes sacrés, l’interprétation ne doit pas être symbolique mais littérale: cela on ne peut pas le contester; car il serait malhonnête de fausser leurs paroles. Cependant, quand il ne s’agit pas seulement de la véracité du docteur, mais encore et essentiellement de la vérité de la doctrine, on peut et on doit l’interpréter comme une forme purement symbolique de représentation qui doit doubler ces idées pratiques de règles formelles et d’usages établis; autrement, le sens intellectuel qui constitue la fin dernière serait perdu.

Kant

Des miracles en rafale. Luc ne nous a guère habitués à si peu de ménagement. Certes nous avons eu notre compte régulier de miracles, même si les choses ont commencé assez tard dans le texte (en 4,43); dès lors les miracles n’ont guère cessé, exacts comme les saisons (4,38,40,41 ; 5,6,13,24 ; 6,10,18 ; 7,10,14 ). Mais cette comptabilité dit déjà la régularité pédagogique de Luc, qui instille plutôt qu’il n’impose. Quant aux faits d’ailleurs, nous assistons à des guérisons, terme cher à Luc et fort peu surnaturel; et si le ton montait, c’était plutôt pour enseigner le pardon (la femme pécheresse est un sommet, et ce n’est pas à proprement parler un miracle) et sermonner. Mais ici, quatre à la fois: le lecteur ne peut manquer d’accuser le coup.

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Luc : 4 – 14 à 44 – La leçon de plein air

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Lecture critique

de L’évangile de Luc

(traduction Segond)

4 – 14 à 44

La leçon de plein air

Quand bien même la liberté serait respectée en apparence et conservée dans le livre de la loi, la prospérité publique n’exigerait-elle pas que le peuple soit en état de connaître ceux qui sont capables de la maintenir, et l’homme qui, dans les actions de la vie commune, tombe, par le défaut des lumières, dans la dépendance d’un autre homme, peut-il se dire véritablement libre?

Condorcet

Donc nous voila prévenus: l’enfant et l’apocalypse. Nous suivons maintenant l’ordre le plus simple, le moins réfléchi – ou en tous cas pas par nous – celui de la présentation en chapitres. Mettons-nous à la place de Luc: rude tâche que d’aborder  »le ministère de Jésus ». On y retrouve pourtant ce que nous savions: la visée professorale de Luc, ici réfractée dans le professorat de Jésus. Les maîtres ont tendance à voir l’école partout – Jésus enseigne. 15– 31-32 & 43-44: la trentaine de versets est scandée (début, milieu, fin) par cette information. Luc voit dans Jésus un autre lui-même, comme chacun voit midi à sa porte. Il faut d’abord expliquer ce drôle de scolocentrisme, espèce de l’obsession selon laquelle tout homme fait du monde un miroir de lui-même.

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